(c) Christophe Raynaud De Lage / Festival d'Avignon
Accueil | Chronique par Pablo Pillaud-Vivien | 17 juillet 2019

« Le reste vous le connaissez par le cinéma » de Daniel Jeanneteau : le théâtre de toujours se cherche un point de fuite

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 4 au 28 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? Pablo Pillaud-Vivien est allé voir « Le reste vous le connaissez par le cinéma », un spectacle mis en scène par Daniel Jeanneteau, sur un texte de Martin Crimp, dans le gymnase du lycée Aubanel.

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Dans l’histoire universelle, dans l’histoire universelle du théâtre, dans l’histoire universelle occidentale du théâtre, dans une certaine histoire occidentale du théâtre, il y a les Labdacides – Œdipe, Jocaste, Antigone et les autres. Pour perpétuer l’idée que les mythes sont éternels, il faut sans cesse les réactiver. C’est ce qu’a choisi de faire Daniel Jeanneteau avec son Le reste vous le connaissez par le cinéma d’après un texte de Martin Crimp qui revisite lui-même Les Phéniciennes d’Euripide.

 

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Les ressorts du spectacle sont simples : un chœur de jeunes femmes, adolescentes pour la plupart, occupe un espace scénique en friche, fait de chaises et de tables d’école retournés et épars. Elles sont l’originalité de la pièce, le trait d’union qui est sensé porter l’actualisation d’un récit vieux de près de 2.500 ans : ce sont elles qui convoquent et qui guident les personnages sur scène, qui leur rappellent voire leur imposent leur texte et leurs actions, qui les jugent et prennent parti. Hormis ce groupe présent sur scène en permanence, la pièce se déroule sans heurts ni surprises : elle est gentiment traitée, avec une honnêteté et un classicisme aussi parfait que lisse.

En soi, les FILLES (c’est comme cela qu’est appelé le chœur dans le texte de Crimp) sont le cache-misère d’un rapport au présent, voire au réel, complètement sous-estimé. On ne peut pas, on ne peut plus se contenter de dire « Remontons Euripide parce que c’est un grand texte de l’histoire du théâtre » pour que ce soit le cas. Non, pour que le texte porte un grand spectacle, il lui faut une ambition. Dans ce spectacle, on a voulu nous parler non pas d’inceste ou de rapports psychologiques familiaux compliqués mais de l’état du monde, de pouvoir et de transmission.

Non, on ne connaît pas le reste par le cinéma

Seulement, rien n’est très clair et notre temps n’est peut-être plus très en phase avec le fait que les personnages se débattent avec des concepts aux contours flous. Etéocle et Polynice veulent tous deux régner sur Thèbes après l’abdication de leur père Œdipe. Mais qu’est-ce que veut dire régner sur Thèbes ? Qu’est-ce que cela implique et surtout, quels sont les projets politiques de chacun ? Lorsqu’Etéocle règne par exemple, quel type de décision prend-il ? De telles interrogations peuvent prêter à sourire mais il paraît difficile, aujourd’hui, de continuer à les contourner. Vouloir le pouvoir pour le pouvoir ne veut absolument rien dire, tout comme parler de la politique comme un objet essentialisé sans contenu précis.

De plus, alors même que c’est l’opposition Etéocle – Polynice qui structure la pièce, la faiblesse de leurs différences de perspectives et leur apparente gémellité dans les objectifs et les moyens, ruinent la crédibilité de leur affrontement. Affrontement qui présente un dénouement aussi problématique que facile, grâce au sacrifice de Ménécée, le fils de Créon, le frère de Jocaste. Un peu comme Iphigénie, Macarie ou même Hamilcar, il se tranche la gorge - tout seul - à la fois en tant qu’être innocent et en tant que chef de guerre.

Un spectacle sans issue

Car en fait, c’est cela que nous donne à penser Le reste vous le connaissez par le cinéma : le fait que ce sont des adolescentes et un enfant d’une dizaine d’années sont les seuls à chercher à éviter que Thèbes ne périclitent complètement dans la guerre civile. Seulement, au lieu que de chercher à en résoudre les causes profondes, la narration se réfugie derrière un artifice qu’on appelle dieu ou destin pour justifier d’une fin pas trop cataclysmique. D’autant que le quasi deus ex machina d’Œdipe qui sort pour la première fois de sa chambre suspendue à l’arrière de la scène à la fin du spectacle, n’offre aucune issue politique consistante puisque la seule chose qu’il propose, c’est la fuite…

C’est donc un monde en désordre qui nous est donné à voir, en proie à une guerre civile permanente qui laisse peu de place à autre chose. L’erreur est peut-être de croire que, précisément, le reste, on le connaitrait par le cinéma. Parce que c’est faux. Nous avons encore tout à apprendre. Pourtant, coincé entre une nébuleuse de problèmes incernables d’un côté et une absence de vision de l’autre, on ne sait trop quoi penser de ce Le reste vous le connaissez par le cinéma si ce n’est que l’on se demande ce qu’il a de vraiment différent avec le théâtre que l’on faisait hier et, sûrement aussi, avec celui que l’on fera encore demain.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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