Accueil | Par Caroline Châtelet | 15 mai 2018

Migrations en Europe : le retour des spectres

Aussi simple formellement que puissant par son propos, "Des spectres hantent l’Europe" de Maria Kourkouta et Niki Giannari suit la vie quotidienne de migrants syriens, kurdes, pakistanais, afghans dans le camp d’Idomeni en Grèce. Regards est partenaire de ce film qui sort en salles le 16 mai.

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"Des spectres hantent l’Europe" : à la découverte de cet intitulé, certains lecteurs risquent de hausser un – voire deux – sourcils. Que vient faire dans un documentaire traitant du cas de migrants bloqués à la frontière gréco-macédonienne une référence au Manifeste du Parti communiste ? Quel est le rapport entre la première phrase de l’ouvrage de Karl Marx et Friedrich Engels – « Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme » – et la politique migratoire européenne ? Quels seraient les liens entre un essai philosophique et politique publié en 1848 et un film tourné dans le camp d’Idomeni, en Grèce, en 2016 ?

Des questionnements d’autant plus prégnants qu’à découvrir le documentaire réalisé par Maria Kourkouta et Niki Giannari, celui-ci semble, ne serait-ce que par sa simplicité formelle, se méfier des discours. Les deux réalisatrices filment, point. Cela commence par un plan fixe. Devant une lande de terre, sous un ciel bas, des personnes avec cirés, anoraks, bottes de caoutchouc ou chaussures boueuses, marchent. Ces femmes, hommes, enfants, personnes âgées, seuls ou accompagnés, traversent l’écran de part en part. Certains portent des cabas, des valises, des tentes ou des sacs à dos, tandis que d’autres avancent les mains dans les poches. Dans ce premier plan sans paroles – seuls de lointains échos de voix parvenant de temps à autres, dominés par le bruit du sac et du ressac d’une mer invisible – sourd une inquiétude mêlée de joie. Ces personnes se déplacent, et si l’on ne sait où elles vont, toutes semblent tendre avec empressement vers la même destination.

Puis, suivent d’autres plans, fixes à chaque fois. Il y aura des personnes faisant la queue dans l’obscurité, à demi abritées de la pluie ; des adolescents discutant dans différentes langues près de tentes ; des manifestations appelant à ouvrir les frontières (« open the border ») ; des files d’attente, encore, le plus souvent sous la pluie, pour une boisson chaude ou de la nourriture ; des trains qui passent, protégés par la police et obligeant les présents à s’arrêter. Des altercations, également, une partie des migrants décidant de bloquer les voies ferrées, pour protester contre la fermeture soudaine de la frontière.

Car c’est bien cela qui a donné son existence au film : présentes au début de l’année 2016 en tant que volontaires dans le camp d’Idomeni (camp ayant existé jusqu’en mai 2016), Maria Kourkouta et Niki Giannari vont, avec la décision temporaire puis définitive de la Commission européenne de la fermeture des frontières de l’Europe, se retrouver à filmer. Sans préméditation, mais en étant conscientes qu’il se joue là quelque chose d’essentiel. Cette chose, que capte avec une justesse rare le documentaire, c’est l’installation dans une attente indéfinie. Une situation qui donne sa forme même au film : tandis que la fixité des plans renvoie à l’état d’expectative dans lequel sont installés les migrants, l’alternance et la répétition des mêmes séquences (files d’attente, revendications, trains qui passent) disent l’écoulement à l’identique des heures, des jours, des semaines. Un sentiment d’impasse qui passe, également, par ces plans au ras du sol où des chaussures, parfois éventrées ou trop grandes, piétinent dans la boue, contraintes d’attendre le passage des trains. Comment ne pas ressentir de l’amertume ou de la colère à voir que la circulation des produits – via les trains de marchandises – prime sur celle des personnes ?

Un cinéma pudique qui met en lumière la réalité de la conditions des migrants

Face à tout cela, la caméra ne prend pas ouvertement position, pas plus qu’elle n’en appelle au témoignage face caméra des présents. Le film seul suffit à témoigner. Un choix qui n’oblitère pas la variété des conversations et des vies qui se côtoient, se construisent dans le camp. D’un plan à l’autre, des dialogues sont saisis au vol : « plutôt la mort que l’humiliation », « tu vas être déchu Bachar, dégage espèce d’âne », ou encore des considérations sur le froid, la pluie, des chants. Dominant l’ensemble de ces échanges, une annonce des autorités grecques revient régulièrement, lancinante. Diffusée par haut-parleurs en persan et en afghan, elle stipule que « les frontières de la Grèce sont fermées. La police grecque est prête à vous offrir le séjour, la nourriture et les soins médicaux dans les Centres d’accueil. Il est demandé à chacun de coopérer avec la police grecque. » En étant donné dans son intégralité, cette déclaration tranche avec les bribes de phrases éparses et rappelle, s’il était besoin, le rapport de force inégal entre des vies amputées, bloquées, et la suprématie d’une législation.

Après cette première partie en couleurs, Des spectres hantent l’Europe passe en noir et blanc. Cette séquence muette, tournée en 16 mm – un choix qui donne un grain particulier à l’image, nous éloignant de fait ce qui nous est donné à voir –, est accompagnée d’un texte en voix-off, écrit par Niki Giannari et publié par les Editions de Minuit, accompagné d’un texte de Georges Didi-Huberman. Les images, alors, prennent un autre sens. Elles semblent surgir d’un autre temps, tandis que le texte nous rappelle qu’en dépit de la cécité et de l’hypocrisie actuelle de l’Europe, cette situation a une histoire.

Les migrants refoulés d’Europe comme le fut le communisme

« Tu avais raison.
Les hommes vont oublier ces trains-ci
comme ces trains-là. »

Sans lyrisme surfait ni ton élégiaque, ce poème de Niki Giannari rappelle avec puissance quelques vérités :

« Personne n’arrive à la frontière,
un jour avant ou un jour après.
On arrive dans le Maintenant. »

Revenons, pour terminer, à ce choix d’intitulé de film. Si le communisme était le refoulé de l’Europe de Marx et Engels, peut-être ces personnes en situation d’exil et de migration, que les politiques actuelles installent dans des situations d’attente insoutenables, sont-elles les refoulés de l’Europe contemporaine ? Non seulement nous ne voulons pas les voir, mais tout dans les politiques déployées tend à les déshumaniser, à les traiter comme des concepts, des abstractions, non des êtres humains. Tout comme Le Manifeste du parti communiste a pu vouloir rendre visible le communisme, Maria Kourkouta et Niki Giannari s’attachent à rendre visible ces personnes, à éclairer leur présence, et à les protéger de l’oubli. Afin, peut-être, de garder présent à l’esprit, comme le souligne Georges Didi-Huberman, que « la "crise" des réfugiés, dont on parle tant aujourd’hui pourrait être considérée, plus encore, comme une crise politique des institutions juridiques de l’hospitalité occidentale ».

Des spectres hantent l’Europe
de Maria Kourkouta et Niki Giannari
en salles le 16 mai, 99 min
Projection au Cinéma Reflet Médicis - 3 rue Champollion – Paris 5 et au Cin’Hoche, à Bagnolet

Séances spéciales :
les 17, 18, 19 et 20 mai, au Reflet Médicis, chaque projection sera suivie d’une rencontre avec les réalisatrices et :
 Houssam Jackl, syrien, protagoniste du documentaire (le 17, à 20h) ;
 Claire Atherton, monteuse (le 18, à 20h) ;
 Houssam Jackl, syrien, protagoniste du documentaire (le 19, à 20h) ;
 Caroline Châtelet, journaliste, en partenariat avec Regards (le 20, à 11h).

Le 22 mai, à Bagnolet, au Cin’Hoche, la projection sera suivie d’une rencontre avec les réalisatrices, animée par Rosa Moussaoui journaliste à l’Humanité, en partenariat avec la Ligue des Droits de l’Homme.

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  • Si le communisme était le refoulé de l’Europe de Marx et Engels (Sic)

    L’idée du Communisme est un long combat philosophique contre l’idéalisme et l’Idéologie dominante bourgeoise, elle a forgé des outils théoriques donnant naissance au matérialisme dialectique et au matérialisme historique, fait la théorie economique du Capital.
    Les classes ouvrières européennes du XIXè et XXè s"en sont emparée pour s’ouvrir des "Lendemains qui Chantent" !
    Quel est ce charabia qui emploie des notions de psychanalyse hors contexte et mal comprise pour tenter de faire avaliser un charlatanisme du discours fort à la mode dans les milieux petit-bourgeois( pour reprendre ici nos termes de 68)
    les masses sur les routes de l’Europe actuelle ne se rendent vers aucun far-West et autres eldorados employant des bras, pas plus qu’elles ne fuient un Franquisme,un Hitlérisme......
    Y a pas de raisins de la Colère la dedans !
    Qui les empêchent de Lutter dans leur pays ? n’ y a t-il pas de Progressistes organisés en Mouvements, Partis, Syndicats à défendre ?
    Le "refoulé" ? plutôt un déni de la part des couches moyennes supposées lettrées de voir sur ces routes jusqu’où la lâcheté peut conduire les populations ;

    buda Le 2 juin à 07:27
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