Accueil | Chronique par Pablo Pillaud-Vivien | 15 juillet 2019

« Nous, l’Europe, banquet des peuples » de Roland Auzet : totem et tabous d’une pensée mourante

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 4 au 28 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? Pablo Pillaud-Vivien est allé voir « Nous, l’Europe, banquet des peuples », un spectacle mis en scène par Roland Auzet, sur un texte de Laurent Gaudé, dans la Cour du Lycée Saint-Joseph.

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L’Europe, ce n’était pas un mauvais sujet. Ce n’est jamais un mauvais sujet, si tant est que l’on sache remplir ce concept avec une histoire, un présent et une perspective dignes de ce nom. Dans Nous, l’Europe, banquet des peuples, un texte de Laurent Gaudé mis en scène par Roland Auzet, c’est exactement là que le bât blesse : l’histoire européenne comme celle d’une construction quasi-civilisationnelle autour de valeurs dont on perçoit mal la pertinence tant elles sont sans cesse bafouées.

 

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Et de l’ambition, il y en avait : retrouver le désir pour le rêve européen, recoller les morceaux des restes d’utopie, « construire ce que nous voulons être ». Mais le spectacle ne pose que des questions aux réponses évidentes : on nous raconte l’horreur des mineurs sous la terre au début du siècle dernier, celle des camps de concentration à la fin des années 1930 et pendant la Deuxième Guerre mondiale, celle des conditions de vie des migrants. On nous donne à lire et on nous crie « plus jamais ça », on nous explique que l’Europe, c’est la paix. Dont acte ?

Que nenni, parce qu’on est tous d’accord avec ces constats-là – hormis quelques moments très compliqués à écouter où l’on nous assène que, puisque la guerre avait éclaté à cause de rivalités sur le charbon et l’acier, c’est vraiment super qu’on soit arrivé à s’inventer des intérêts convergents sur les mêmes bases. Donc vive Robert Schumann et vive la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA)… Mais que fait-on du reste ? De tout ce que cela a induit sur le caractère libéral de la construction européenne ? Tout ce qui fâche n’est pas du tout abordé, ou très superficiellement voire subrepticement.

Nommer les responsables

A plusieurs moments dans le spectacle, les comédiens crachent sur des noms. Ils le disent d’ailleurs : « il faut cracher sur ces noms ». De Joseph Goebbels à Slobodan Milosevic en passant par Léopold II de Belgique. Dans le même temps, des parallèles entre la situation actuelle des réfugiés sur le territoire européen et les camps de concentration sont suggérés. Seulement là, alors même qu’on nous intimait de nommer les bourreaux et les responsables de toutes les tragédies historiques qu’a traversé l’Europe, rien, pas un mot sur ceux qui, aujourd’hui, sont au pouvoir en Europe. Jamais, on nous dit qu’il faut cracher sur Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, Christophe Castaner ou sur Emmanuel Macron. Jamais on ne nomme les bourreaux d’aujourd’hui, celles et ceux qui nous emmènent toujours plus loin dans le mur – comme si n’étaient responsables que les morts.

Et l’on va même plus loin : chaque soir, une personnalité est invitée à monter sur scène. Pour incarner l’utopie européenne ? Jugez vous même : à la première, c’est l’ancien président de la République François Hollande qui s’est prêté au jeu d’un questions-réponses préparées avec les comédiens et, le soir où j’y suis allé, Enrico Letta, ancien député européen italien mais surtout éphémère président du Conseil des ministres d’Italie. On a atteint à ce moment l’une des acmés du spectacle : pour sauver l’Europe, lui inventer un destin et enfin la rendre désirable, il faudrait instaurer un Erasmus obligatoire pour tous de 3 mois à 15 ans. Bravo. Tout à fait à la mesure des urgences...

Sauver l’Europe avec un Erasmus obligatoire

Que le spectacle soit un objet politique avant même que d’être un objet artistique est un problème bourgeois mais surtout oublieux du rôle que les artistes ont pu avoir dans l’histoire. Là n’est donc pas le problème. Non le problème, il est dans l’absence de proposition politique forte qui dépasse la simple liste des valeurs sur lesquelles est basée notre coopération, sur l’absence totale de radicalité et de conflictualité, sur la non-prise en considération totale des luttes actuelles : pas un mot sur l’écologie, pas un mot sur les services publics, pas un mot sur la misère sociale. Mais c’est certain que c’est plus facile de faire chanter tout le monde sur Hey Jude des Beatles à la fin du spectacle pour susciter les applaudissements en faisant monter le public sur scène.

Certes, l’exhaustivité est une chimère qui ne sert, disons-le franchement, à rien. Mais, si l’on veut éviter que l’Europe soit « un rêve de classe » comme c’est répété plusieurs fois dans le spectacle, commençons par convoquer ce que les catégories populaires ont vraiment à dire, parlons des raisons pour lesquelles, aujourd’hui (et pas tout le temps hier !) elles souffrent, pourquoi elles se battent et pourquoi elles rient. L’Europe n’est pas condamnée à être un totem inane de valeurs paresseuses. Ce peut aussi être tout ce que tait ce spectacle : des luttes. Et il y en a partout sur le sol européen. Mais il aurait fallu y prêter l’oreille plutôt que de nous ressortir les sempiternelles citations de Stefan Zweig et Simone Weil.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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