Accueil | Chronique par Xavier Prieur | 20 juillet 2019

« Outside » de Kirill Serebrennikov : fenêtre sur corps

Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 4 au 28 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? En rêvant d’extérieur, Kirill Serebrennikov nous emmène, dans « Outside », par la pensée et la poésie dans des territoires excitants et libres.

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Le spectacle « Outside » est né d’une collaboration avortée entre le metteur en scène et réalisateur russe Kirill Serebrennikov et l’artiste chinois Ren Hang. Le 24 février 2017, deux jours avant leur première rencontre, Ren Hang s’est défenestré. Il meurt à l’âge de 29 ans. lls devaient évoquer ensemble un projet théâtral commun dans lequel leurs univers devaient se mêler, s’interroger, se confronter. Bien que choqué par cet événement, Kirill Serebrennikov, qui avait tissé un lien intellectuel puissant avec le photographe et poète chinois, a décidé de continuer l’aventure en mémoire du jeune homme.

 

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Au delà de ce traumatisme, Kirill Serebrennikov va alimenter son spectacle des déboires judiciaires qu’il traverse depuis 2017 à la suite de son arrestation par le FBS (service de sécurité de la Fédération de Russie) lors du dernier jour du tournage son film Leto (en compétition officielle au Festival de Cannes en 2018). Il est accusé de détournement de fonds publics - une accusation éminemment politique qui a abouti à une assignation à résidence transformée aujourd’hui en interdiction de sortie de territoire. Il n’a pas pu assister à la première mondiale de sa pièce à Avignon.

Un voyage hors sol porté par des esprits libres

Des hommes suspendus à des cordes d’escalade sont en train de coller, lé par lé, une immense photographie de Ren Hang, comme on installerait une publicité ou comme on laverait des vitres. Aujourd’hui, c’est le corps d’une femme nue allongée devant une ville. Hier, c’était un homme nu au sexe duquel s’écoulait un mince filet de sang. Pour nous signifier que tout est fragile, que rien ne dure vraiment.

Le spectacle commence. Un homme face à une fenêtre discute avec son ombre. Nous comprenons rapidement que c’est le metteur en scène lui-même qui évoque sa solitude et son enfermement. La douceur de leurs échanges est d’une infinie poésie. Cette quiétude est brutalement interrompue par une reconstitution très drôle — grâce notamment aux costumes — de l’arrestation par le FSB du metteur en scène. Nous partons pour un voyage hors sol porté par des esprits libres et des comédiens-danseurs fantastiques.

Une fascination pour la beauté et les corps parfaits

Kirill Serebrennikov, privé de liberté et d’une rencontre avec le photographe suicidé, va s’évader de son quotidien pour créer un territoire pétri de leurs deux imaginaires. Sans jamais tomber dans un hommage larmoyant au jeune artiste chinois, Serebrennikov nous fait découvrir avec beaucoup de recul et de second degré l’univers de Ren Hang tout en y collant des morceaux de sa propre vie et de sa pensée.

Malgré de nombreux points communs (le régime politique de leur pays, leur homosexualité, leur travail d’artiste), Serebrennikov installe dans leur dialogue imaginaire des contradictions. Le metteur en scène russe se moque gentiment de la fascination que Ren Hang avait pour la beauté, pour la perfection des corps jeunes. Il tourne ainsi en ridicule certaines scènes de shooting du photographe. Il met en scène la désinvolture que Ren Hang avait construit autour de la censure dont il a fait l’objet de la part du régime chinois. Kirill Serebrennikov nous fait comprendre que cette désinvolture ne l’a mis à l’abri ni des tourments ni du suicide.

Une résistance décontractée

Dans de fabuleux dialogues, rendus denses par les poèmes de Ren Hang, Kirill Serebrennikov explore le processus de création — faussement spontané — et la dépression refoulée de l’artiste chinois. En mettant en mouvement les photographies de Ren Hang, sans jamais les figer, Serebrennikov nous fait totalement entrer dans son univers pornographique — Ren Hang préfère ce terme à celui d’érotique « parce que la pornographie est politique » — fait de corps sublimes, d’oiseaux et de fleurs coupées.

Le metteur en scène nous inonde de corps, ceux des modèles, celui de Robert Mapplethorpe, de Patty Smith, celui d’un danseur « aux larges cuisses et au gros cul », des amants de Ren Hang. Il nous interroge sur notre rapport à la beauté et à la censure. Tout en reconnaissant que les œuvres photographiques de Ren Hang sont parfois simplistes et immatures, il rend hommage à la résistance décontractée dont a fait preuve l’artiste, dans son utilisation des réseaux sociaux, dans l’organisation de ses shootings, dans son rapport à l’homosexualité, dans sa défiance presque quotidienne au gouvernement chinois.

Serebrennikov laisse un espace très large à la poésie — plus mélancolique et plus profonde — du jeune artiste qu’il dissémine pour notre plus grand plaisir tout au long du spectacle. En développant les liaisons souterraines qu’il a tissées avec l’artiste Ren Hang — la censure, la liberté d’expression, l’identité, le genre, la sexualité — Kirill Serebrennikov se lance dans un dialogue d’une intensité fascinante qui nous emporte jusqu’aux larmes dans leurs solitudes réciproques.

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