Accueil | Par Pablo Pillaud-Vivien | 29 mars 2019

Ping tong et camping : Agnès Varda sur nos plages

Aujourd’hui, Agnès Varda est morte. Pablo Pillaud-Vivien a décidé de lui écrire une lettre.

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Chère Agnès Varda,

C’est con que tu sois morte parce que justement, le printemps revenait. Comme tous les ans, c’est vrai. Un instant ce matin, j’ai presque cru qu’il allait partir avec toi, le printemps, mais finalement, il fait encore plus chaud qu’hier.

Seulement, tu n’es plus là et j’ai l’impression que je vais devoir regarder le monde tout seul. Et ça me peine. Parce qu’avec toi, j’avais appris que le regard était aussi un combat. Poser ton regard sur une fresque bariolée, sur les châteaux de la Loire en été ou sur une femme qui ramasse des fruits, c’étaient autant de luttes que tu avais réussi à gagner.

Et, ce qui faisait ta force plus qu’aucune et aucun autre, c’est que ces luttes, tu les avais gagnées avec tous et pour tous. En étreignant par tes mots et des yeux toutes les beautés du monde, tu avais fini de me persuader que l’émancipation des cœurs et des corps était un horizon auquel on pouvait sincèrement croire.

« Les noirs sont maintenant conscients que leur apparence est belle, ils en sont fiers » dit cette femme qui appartient aux Black Panthers dans le film éponyme. Tu n’en as probablement jamais douté mais tu l’as aussi rendu visible. Tu l’as permis.

Itou pour les glaneurs, les veuves, les déshérités, les pêcheurs, les ours en peluche et beaucoup de ceux qu’on a trop souvent arrêté de regarder, d’écouter et de penser. Au bord des routes, il y a tous ces gens que tu as filmés. Ceux qui font le monde. Tu ne les as jamais oubliés et tu en as fait des héros.

De toutes ces vies que tu as embrassées dans tes films, tu en as fait un grand collectif. Un cinéma-monde peuplé de grandes âmes et petites gens. Non : tu as raconté le monde en imaginant jusqu’au bout que nous avions tous notre place dans la grande Histoire.

Les femmes d’abord. « Une des seules femmes de la Nouvelle Vague », lit-on partout. Oui, bien sûr, et tu en avais pleinement conscience. Tu avais fait des femmes, non plus des objets de désir mais des sujets de désirs. Tu avais signé le manifeste des 343 femmes qui ont eu le courage de dire, en 1971, « je me suis fait avorter ». Tu avais même appelé directement le gouvernement en 2018, à appliquer les lois sur l’égalité salariale.

« Dès que les hommes ont du pouvoir, ils oppressent les pauvres et les femmes », avais-tu dit. Et du coup, tu le leur avais retiré et tu l’avais donné directement aux pauvres et aux femmes. Mais encore mieux, cette possibilité de transcendance que tu arrivais à donner à tous, tu avais même aussi réussi à la donner aux murs, aux rues vides, aux fruits abîmés et aux paysages. Et ça, c’est encore plus fort parce qu’il est certain aussi que, dès que les hommes ont du pouvoir, ils oppressent les pauvres, les femmes et les paysages.

Et tu t’es toujours battue pour leur redonner une dignité. La route est encore longue, c’est vrai. Mais on sait dans quel sens on doit combattre. Et surtout, que l’arme la plus puissante entre toutes, c’est le regard qu’on pose sur le monde, sur les choses, sur les femmes et sur les hommes. Le tout avec la promesse du rire malicieux de la jeunesse éternelle.

Alors maintenant que tu es morte, ton silence infini de veuve qui regarde, je te jure, on te jure tous, on va essayer d’en faire quelque chose.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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