© Celia Pernot
Accueil | Par Marion Rousset | 19 avril 2019

Sur la piste des Romanès

Le dernier cirque tzigane du monde, situé dans le 16ème arrondissement de Paris, est aujourd’hui menacé. Nous vous invitons ce dimanche 21 avril au cirque Romanès où aura lieu un spectacle exceptionnel pour fêter la pâque tzigane. Nous les avions rencontrés au printemps 2016.

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Le vaste chapiteau est presque vide. Seul en piste, un jeune homme s’entraîne au jonglage. Alexandre Romanès avait prévenu son épouse Délia, par téléphone, de notre arrivée : « Réveille tout le monde, mets la lumière, le chauffage… Et un peu de musique. » Souvent, la troupe répète dès le matin mais ce jour-là, la vie semble s’être arrêtée. Un silence inhabituel enveloppe les lieux, en raison de la pluie drue qui tombe sur Bordeaux. Un temps à se calfeutrer dans sa caravane en attendant une éclaircie. Hier, ils ont fêté un anniversaire et en fin de semaine, ils célébreront le baptême du dernier-né, une fillette de neuf mois à croquer.

Au compte-goutte, jongleurs, acrobates et danseurs bravent cependant les allées boueuses, se faufilent sous la bâche, s’étirent et s’échauffent au son enlevé et mélancolique d’une guitare et d’un saxophone. On remarque à peine les deux musiciens qui jouent, assis au fond, dans une demi-pénombre. Pourtant, ce sont eux qui donnent le rythme aux cerceaux qui tournent autour des poignets et aux anneaux qui volent dans les airs.

Ne rien faire comme les autres

Doucement, la piste endormie sort de sa torpeur. Sur le côté, une femme exerce son fils à grimper à la barre. « Vous avez vu sa bouille ? », glisse Délia, six fois grand-mère à quarante-cinq ans. Ses petits-enfants s’essayent encore à tous les numéros. Mais bientôt, ils devront choisir une spécialité. Une adolescente prépare les agrès puis déploie un grand écart parfait. L’acrobate glisse ensuite ses chevilles dans les boucles situées aux extrémités de deux rubans suspendus autour desquels elle s’enroule. C’est la plus jeune de ses filles. « Jusqu’à dix ans, on n’est que dans l’amusement. Après, on voit ce qui nous convient le mieux, ça devient un travail », explique Rose, seize ans. Bien que vêtue d’un simple jogging et d’un débardeur, elle vibre d’un magnétisme rare, avec son regard de braise et sa chevelure blonde qui accompagne les mouvements de son corps, si souple qu’il ressemble à une liane. Qu’on l’imagine blanche comme neige ou rouge de colère, Rose porte bien son nom. « C’est une femme forte avec un caractère d’ange », commente Délia qui la désigne avec une fierté à peine dissimulée.

De la force, il lui en a fallu pour se mettre aux sangles aériennes – un numéro traditionnellement réservé aux hommes qui exige une grande puissante musculature. L’exemple de ses cousins lui a donné l’envie, mais longtemps, la benjamine a répété seule dans son coin, contre l’avis de son père. Avec un objectif : apporter à cette discipline masculine « un style de fille » en mâtinant ses figures d’exercices de contorsion. Et in fine, sa persévérance a payé : elle a eu gain de cause auprès d’un paternel charismatique qui a su se laisser convaincre.

De fait, Alexandre Romanès est un directeur certes exigeant, mais en même temps encourageant. Sa méthode : lâcher du lest sans jamais perdre le contrôle. Les artistes ont ainsi toute latitude pour concevoir eux-mêmes leur numéro, mais c’est lui qui tranche en dernier ressort. Car il sait ce qu’il veut – et surtout ce qu’il ne veut pas. « Je procède par élimination. Les autres me font une proposition et si je n’aime pas, on ne le fait pas », explique-t-il, attablé au « Darwin » où il a ses habitudes. Ce café alternatif et branché est installé dans une ancienne caserne qui abrite aussi une épicerie bio ainsi qu’un Emmaüs. Bien moins bourgeois que bohème, il s’y sent pourtant bien. Une chance que ce soit juste en face du terrain sur lequel ils ont posé leurs bagages en janvier dernier pour présenter leur spectacle : « La lune tsigane brille plus que le soleil ».

Dire que son cirque est poétique – et il l’est – est sans doute le plus beau compliment que l’on puisse lui faire. Ici, pas de clowns au nez rouge, ni d’animaux maigrelets, ni de monsieur Loyal à chapeau haut-de-forme, ni de costumes qui brillent. Les Romanès ne font rien comme les autres. Ils explosent toutes les conventions. « Je ne supporte pas la vulgarité », assène-t-il. Autrement dit, « la musique de film, les paillettes, la ficelle en guise de culotte, l’uniforme, l’absence de fantaisie, c’est vulgaire. J’ai l’impression que les cirques sont dirigés par des camionneurs ! » Un jour, les artistes sont revenus avec un monocycle… qu’il a aussitôt censuré. Pas de faute de goût chez lui. Cet enfant de la balle issu de la famille Bouglione condamne tout ce qui pourrait lui rappeler les cinq cirques que son père possédait. Cet ex-dompteur de fauves y a touché à tout, mais a été vacciné à jamais contre ce type de cirque. « C’était l’usine. » Pas du tout son truc.

Éloge de la caravane

À Bordeaux, il n’a pas eu le choix du chapiteau : « On a l’impression d’être dans le hall d’une gare. Je préfère les petits cirques, c’est plus poétique », explique-t-il. Le sien, joliment décoré de tapis et de saris indiens, est resté à Paris avec les caravanes. Celles qu’ils occupent ici leur ont toutes été prêtées. Assise devant son ordinateur à l’écran fissuré, entre un lit couvert de coussins et une télévision allumée, Délia bricole sur un minuscule coin de table des communiqués de presse et des demandes de partenariat – « là je mets du rouge, il faut que ça se voie ». Ce minuscule nid est multifonctions. « La caravane, c’est à la fois le bureau, la chambre, la loge », énumère-t-elle. Autant dire qu’elle est indispensable. Pour rien au monde, elle ne la troquerait contre un appartement : « C’est chaleureux et tu es dehors tout de suite. On a les arbres, le ciel et la famille juste là. » Provisoirement, ils ont dû compter sur la solidarité des Bordelais pour s’en procurer, car les leurs avaient été vandalisées. Avec leurs châssis abîmés, leurs portes fracturées et leurs fenêtres cassées, elles ne pouvaient pas prendre la route. « La caravane, c’est l’esprit de la liberté. La terre bouge et nous aussi, c’est pour ça qu’on fait peur. Parce qu’on a un côté nomade », croit-elle comprendre.

En 2014, la Ville de Paris a mis à leur disposition pour trois ans un terrain dans le 16e arrondissement, square Parodi, à côté de la porte Maillot. Et depuis, leur quotidien a viré au cauchemar. Des associations de riverains ne cessent de déposer des recours pour tenter de les expulser, prétextant que le chapiteau contribue à la dégradation du site. Le maire Claude Goasguen soutient ses administrés, expliquant vouloir entamer une rénovation paysagère du site. Plusieurs fois, des individus se sont même introduits sur leur parcelle pour tout saboter. Un jour, à l’aube, les gens du cirque ont aperçu des silhouettes munies de poings américains, mais ils ont préféré les laisser filer pour ne pas risquer de passer du statut de victimes à celui de coupables. Ces mystérieux visiteurs ont mis le feu aux branchements Internet, détruit les câblages, volé des costumes et des archives photographiques que le couple avait mis plus de vingt ans à amasser. Comble de l’humiliation : « Ils ont pissé dans mon bureau », tempête Délia. Ils n’ont pas été démasqués.

Il lui arrive de rêver de quitter la France, tant le racisme qu’ils subissent ici la mine. En Espagne, peut-être, pour le mode de vie. Même si, au fond, elle sait que l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs. « Dans le 16e arrondissement, je rencontre beaucoup de problèmes. Je me fais jeter des magasins et des taxis avec mes jupes fleuries. Mais que veux-tu faire contre la bêtise du monde ? » Alexandre l’interrompt : « Arrête de ressasser. Parle un peu d’autre chose. » Non pas qu’il s’accommode de la situation, mais il préfère la tourner en dérision. Ainsi raconte-t-il que quand leur cirque tsigane a été invité en Chine pour représenter la France dans le cadre de l’exposition universelle de Shanghai, il a cru à une blague. Mais son rire est teinté d’amertume. « Le mot tsigane, c’est un filtre qui nous permet d’avoir un super public. Malheureusement, nos voisins, on ne peut pas les filtrer. » Et dire qu’il aurait baptisé son projet « cirque arabe tsigane » si les deux Maghrébins qu’il embauchait alors ne l’en avaient dissuadé. Plus pragmatique que lui, Délia résume : « Alexandre a la tête est dans les étoiles et parfois, je dois le ramener sur terre ».

La vie en osmose

Il y a un sujet dont le couple pourrait parler des heures : la famille. C’est l’alpha et l’oméga de leurs discussions. Inutile de les relancer, ils sont intarissables. Car le cirque Romanès, c’est d’abord une histoire de transmission entre générations, avant d’employer une trentaine de personnes recrutées pour beaucoup dans des camps roms. Ici, les grands-parents vivent avec les parents, les enfants et les petits-enfants. Et tous travaillent ensemble trois cent soixante-cinq jours par an. « Jongler demande beaucoup de concentration. Pour ne pas perdre, je dois m’entraîner tous les jours », confirme un fils. Le mot vacances ne fait partie de leur vocabulaire. Mais parler de travail, dans le contexte, est aussi un peu saugrenu. « Quand j’en vois un qui ne s’amuse plus, je lui dis d’aller se promener », sourit Alexandre.

N’étant pas enfermés entre quatre murs ni soumis à des horaires de bureau, ils ont moins besoin de souffler. Ici, tout est mêlé. La vie n’est pas compartimentée, mais rassemblée autour du chapiteau où autrefois, rien ne venait troubler la cohésion du groupe, pas même l’école. Des professeurs particuliers, retraités de l’Éducation nationale, venaient faire classe aux enfants « à domicile ». Le système scolaire est la bête noire d’Alexandre : « L’école uniformise la pensée. C’est la perte de notre culture. » Celui qui publie aujourd’hui des recueils de poèmes aime d’ailleurs à raconter qu’il n’a eu nul besoin de s’asseoir derrière un pupitre pour apprendre à lire, sur le tard.

Aussi déterminée à aller à l’école qu’à se mettre aux sangles, Rose a tellement insisté qu’il a fini par céder. « J’ai résisté pendant plusieurs années ! Quand j’allais la chercher à la sortie, tous les enfants étaient habillés en noir sauf ma fille avec ses jupes colorées, ses foulards, ses chemises… On ne voyait qu’elle. À la récréation, on l’attaquait parce qu’elle était gitane », affirme-t-il. Une autre de ses filles, Alexandra, y a fait un passage éclair. Une journée, pour tenter le coup. Elle était à fleur de peau et il se disait que peut-être cela l’aiderait. À la sortie, elle lui a dit : « Papa, on peut s’enfuir ? » Ce souvenir le réjouit. Mais forcément, le jour où l’inspecteur de l’Éducation nationale est venu leur rendre visite, il s’est inquiété. Il a promis que ses enfants allaient rattraper leur retard et se remettre à niveau, pour rassurer son hôte… qui n’en demandait pas tant. « L’inspecteur m’a répondu que les gitans, on ne les embête pas avec l’école. »

Aujourd’hui, Alexandre est fier que ses enfants lisent des livres et parlent plusieurs langues, mais surtout d’avoir su leur communiquer sa passion pour la poésie et la musique baroque. Quoi qu’il en soit, la vie en osmose laisse peu d’échappatoires. Il n’y a pas d’autre alternative que de tout partager ou tout quitter. Sur leurs cinq enfants, deux sont partis habiter ailleurs et un s’y est essayé pendant deux ans… avant de revenir. « Il a compris qu’il est mieux ici », imagine Délia. « Il y a des hauts et des bas, comme dans toutes les familles », corrige-t-il. Abandonner le cocon constitue une entorse à l’idéal paternel. Et ce n’est pas la seule. Aujourd’hui, les lignes tracées par Alexandre bougent. « Pourquoi tu ne veux pas jouer à maison magique ? », s’agace une petite qui joue à chat avec son cousin. Les deux gamins se chamaillent comme dans une cour de récréation. Et pour cause : ils sont scolarisés dans une école parisienne. La mère du garçon n’a pas connu l’école, mais avec son fils qu’elle a eu à treize ans, « elle est très stricte », s’étonne Délia.

S’attendre à tout

Reste que cette double culture circassienne et tsigane fait partie de la légende familiale et qu’elle continue d’infuser. Alexandre raconte ainsi qu’il avait installé un trapèze au-dessus du berceau d’un de ses enfants et que le bébé avait su s’en servir avant même de savoir marcher. Des récits mythiques, le fondateur du cirque Romanès en a plein sa besace – à commencer par celui de sa rencontre avec Délia, dans un bidonville, à Nanterre. « Que fais-tu ici ? » ; « Je fais la misère sur le terrain » ; « Est-ce que tu ferais la misère avec moi ? » C’est sur ces mots qu’ensemble ils auraient quitté ce campement où des enfants, la morve au nez, jouaient avec trois fois rien. « C’était bordélique, poétique, sauvage. Alexandre voulait que son cirque ressemble à ça », se souvient Délia.

Lui se remet alors difficilement d’un drame : la mère de sa première fille qu’il a élevée seul jusqu’à ses deux ans et demi s’est enfuie avec leur enfant, le laissant désemparé. Quant à elle, son mari vient de l’abandonner loin de son pays, la Roumanie. Aussitôt, Alexandre l’intègre au cirque qui vivote de presque rien. « Ce cirque, je l’ai monté pour ne pas rester pendu au bout d’une corde », souffle l’autodidacte. Dans les premiers temps, ils s’installent sur un terrain vague derrière le café Wepler, place de Clichy, à Paris. Le couple manque tellement d’argent que les spectacles se montent avec des bouts de ficelle. Même s’ils sont désormais mondialement connus, leurs créations conservent une fragilité qui est devenue une marque de fabrique. « Jusqu’à la dernière minute, rien n’est en place, les gradins n’ont même pas fini d’être montés. Et pourtant, on y arrive toujours », explique Alexandre. Chacun se tient prêt à tout bousculer d’une fois sur l’autre sur ordre du directeur, habitué à son côté imprévisible… « Parfois on a du mal à suivre, on s’attend à tout, il faut aller vite car c’est un fou de rythme », décrit Délia. Entouré d’une ribambelle de chats qu’il nourrit et cajole, lui assiste en cet après-midi pluvieux au cours de flamenco donné par une professeure venue de l’extérieur. Les pas sont manifestement hésitants, mais il tente quand même sa chance : « Tu crois qu’on peut présenter le numéro vendredi ? »

Le va-et-vient se poursuit sous le chapiteau qui résiste aux rafales de vent. On y trouve refuge et chaleur humaine aussi face aux intempéries de la vie. Du moins est-ce le souhait de Délia, qui voit dans le cirque « un remède » capable de pallier les méfaits de la vie moderne : « La société est malade, elle a perdu le goût de vivre ensemble. Le public retrouve ici ce lien perdu. » Et de conclure : « Il faut que chez nous, les gens se sentent chez eux ». À bon entendeur…

 

Marion Rousset

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