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Accueil | Par Roger Martelli | 18 juillet 2018

Vacances : vive la Sociale !

En vacances, on peut bronzer idiot, pas idiot ou les deux. On peut lire du sérieux, du moins sérieux, des deux ou de l’entre-deux. On peut oublier la lutte des classes, ou y penser autrement. Voilà qui tombe bien : il y a de quoi choisir en ce moment.

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Puisque l’air du temps reste à la grève, voici quelques produits culturels originaux qui nous parlent du mouvement ouvrier.

Guerre de classe ?

Le cinéma a été l’art populaire par excellence du XXe siècle. Une des forces du communisme en France fut de l’avoir compris, parfois mieux que les autres.

Cela fait maintenant plusieurs années que l’association Ciné-Archives, qui se veut une cinémathèque du Parti communiste français, met à la disposition du public un fonds copieux et soigneusement rénové d’archives cinématographiques accumulées par le PC depuis les années 1920. Le site de l’association permet de voir directement un grand nombre de ces pépites, parfois connues, le plus souvent inconnues et presque toujours méconnues.

Les animateurs de Ciné-Archives ont d’ores et déjà rassemblé une part importante du fonds dans des DVD chronologiques, où l’image est accompagnée de livrets historiques fournis. En 2016, le coffret La Vie est à nous, consacré au cinéma militant du Front populaire, a eu un beau succès. On a moins parlé en 2018 du coffret qui constitue une suite du précédent et qui porte sur la période 1945-1956, sous le joli titre de Grands soirs et beaux lendemains.

Or ce coffret mérite franchement le détour. Sans doute la période observée est-elle, à bien des égards, plus austère que celle des "lendemain qui chantent". Les deux premières années sont bien sûr toujours celles de l’espérance : dans la France libérée, où le programme du Conseil national de la résistance inspire les hautes sphères, le monde communiste et cégétiste s’est imposé. L’Union soviétique hier brocardée fait partie du camp des vainqueurs et les communistes sont au gouvernement de la France. Mais tout bascule brusquement en quelques mois, entre le printemps et la fin de l’automne 1947. C’en est alors fini, et pour longtemps, des grandes ambitions de rassemblement national large et progressiste. Gauche et droite n’ont plus cours : on doit désormais choisir entre l’Est et l’Ouest entre le "camp de la paix" et le "parti américain".

Le cinéma militant passe ainsi de l’exaltation nationale à une rudesse de ton, à la double image aujourd’hui si lointaine de la guerre froide et du stalinisme à l’apogée. À la conquête du bonheur exalte la France communiste dont les municipalités gérées par le PC veulent être la vitrine. La grande lutte des mineurs de Louis Daquin évoque la grève (novembre-décembre 1948) la plus dure de l’histoire syndicale contemporaine. Quant à L’Homme que nous aimons le plus, il est un monument, à la fois consternant et touchant, de ce que fut le culte de Staline. Il est vrai que, depuis 1938, la lutte ouvrière est entrée dans une phase de radicalisation et de violence qui ne s’estompera qu’au milieu des années 1960. Manifestations violentes, utilisation de l’armée, arrestations, licenciements en masse, répression antisyndicale : ce n’est pas sur le seul plan des relations internationale que la "brutalisation" amorcée en août 1914 imprime sa marque tragique.

L’écran rouge

Pour comprendre l’image, on dispose bien sûr des livrets explicatifs précités. Il est utile de les compléter par un nouvel ouvrage, somptueusement illustré, intitulé L’écran rouge, et sous-titré Syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo. Le maître d’œuvre de cet ouvrage – par ailleurs un des piliers des recueils précédents – est l’historien Tangui Perron, l’un des meilleurs connaisseurs du cinéma militant lié au PC et à la CGT.

L’étude porte sur la période qui va de l’essor du Front populaire à la mise en place du gaullisme. 1958 n’est certes pas la fin de l’histoire, affirme malicieusement Tangui Perron, mais c’est incontestablement la fin de quelques cycles de l’histoire française. En fait, au fil des pages, ce sont deux cycles qui s’entremêlent, se confortent mutuellement, puis s’essoufflent : le "cycle héroïque du mouvement ouvrier" et le monopole du cinéma sur les loisirs populaires. À la charnière des années cinquante et soixante, la France entre dans une nouvelle ère, dont la nouveauté au demeurant n’est pas toujours perçue par les protagonistes de la scène sociale. Le Front populaire reste dans la mémoire, mais il s’efface de l’histoire vécue…

Les études portent explicitement sur le syndicalisme de la CGT ; en fait ils ne cessent de parler de communisme. Non sans raison… Sans doute faut-il éviter les images trop commodes de la « courroie de transmission », comme le suggère utilement l’historien Michel Pigenet. La CGT a une histoire trop ancienne et trop complexe pour se réduire à une officine de quelque force que ce soit. Mais le communisme du XXe siècle, en France, ne se réduit pas à un parti politique. Comme c’est le cas dans d’autres pays, la France offre l’exemple d’une configuration originale – mais ailleurs sous dominante sociale-démocrate – raccordant une structure partisane, de l’action syndicale, du mouvement associatif et des mouvances culturelles plus ou moins diffuses. Le communisme en France ne fut pas une "contre-société" - comme le fut le modèle communiste allemand de l’entre-deux-guerres, mais il a fonctionné comme une vaste galaxie, reliant de façon remarquablement efficace du social, du politique et du symbolique.

En matière de cinéma, c’est le syndicat qui est le fer de lance de l’immersion du communisme dans le monde du cinéma. Il l’est, pourrait-on dire, tout naturellement, à une époque où le cinéma, avant d’être piloté par le financier, est une industrie culturelle où toute la chaîne de production, du réalisateur au technicien, participe à l’élaboration et à la maîtrise du produit. Œuvre collective et travail au sens plein du terme, le cinéma de ce temps-là relève ainsi directement de la solidarité des producteurs et de la culture collective du labeur. La place du syndicalisme, des techniciens aux acteurs reflète ce trait original, aujourd’hui oublié.

Divers par ses angles d’approche et les sensibilités de ses auteurs, l’ouvrage est passionnant et se lit comme autant de courtes nouvelles. On y trouve à la fois les films connus (La Marseillaise, La Bataille du rail…) et les moins connus (Antoine et Antoinette de Jacques Becker, 1947), les cinéastes du haut de l’affiche (Jean Renoir), les oubliés (Jean Epstein) et les "maudits" heureusement remis en lumière (Jean Grémillon). On y croise les militants à l’œuvre durable, exigeante et courageuse (Louis Daquin, René Vautier) et ceux qui, à cheval entre l’engagement et le cinéma commercial, offrent une production à facettes multiples (Jean-Paul Le Channois, du Temps des cerises militant de 1937 à Papa, Maman, la bonne et moi de 1954…).

On y côtoie ceux qui restaient plutôt dans les coulisses mais structuraient pourtant tout le champ, comme Henri Alekan, le syndicaliste Georges Chézeau, les frères Max et Jacques Douy ou la critique cinématographique Michèle Firk. On y redécouvre que Gérard Philippe a été un vrai syndicaliste, que Loleh Bellon et Michel Piccoli font leurs premiers pas dans Le Point du jour de Daquin (1949). Et on constate encore que les complices du délicieux Un singe en hiver d’Henri Verneuil (1962), Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo, Suzanne Flon et Paul Franckeur avaient toutes les raisons de jouer ensemble, à l’aube des années 1960 : tous avaient participé à la grande saga d’un cinéma français populaire marqué par la conviction, partagéer bien au-delà de la gauche communisante, que la promotion de l’art cinématographique et la reconnaissance du mouvement ouvrier sont allées de pair, pendant plus de deux décennies.

Les traces d’une culture populaire

Ce livre et ces disques de films sont un formidable sujet de méditation. Pour l’historien, accoutumé à l’archive, ils sont une manne, complétant la rationalité du discours par l’émotion de l’image, rappelant que l’action est inséparable d’une esthétique. Or celle qui va de l’expansion du Front populaire aux va-et-vient de la guerre froide a un incontestable force, militante certes, mais sublimée par une image d’une qualité professionnelle jamais démentie.

On peut penser, par la masse de l’écrit, que l’on sait ce que fut le stalinisme "à la française". Mais on ne va pas jusqu’au bout de la compréhension la plus profonde, si l’on n’a pas vu L’Homme que nous aimons le plus, film de commande réalisé par Victoria Mercanton pour le soixantième anniversaire de Staline (1949). Portée par le phrasé modulé de Paul Éluard, cette œuvre de propagande pure entremêle heureusement un discours officiel étroitement balisé, la rigueur d’une orthodoxie mesurée au mot près et une passion militante qui affleure dans les gestes, les voix et les regards. En bref, le stalinisme comme passion, à la fois source d’aveuglement et ressort éthique d’un engagement total…

Le beau livre des Éditions de l’Atelier et l’image s’épaulent ainsi, nous conduisant au-delà du politique stricto sensu. Car les images qui nous sont montrées sont certes d’abord des récits militants, débordant de manifestations combatives ou bon enfant, mettant en scène des ouvriers, de petits paysans du Limousin, des mineurs et même des acteurs de cinéma. Les réunions, les rassemblements, les Congrès même ne manquent pas. Mais la geste militante n’est pas la seule à occuper les écrans. L’image est tout autant celle de la sociabilité populaire, celle des métiers que l’on retrouve dans L’Homme que nous aimons le plus, celle de la banlieue rouge et de sa fierté, celle des colonies de vacances et des fêtes populaires. Elle ouvre les yeux, de façon alors rare, sur la réalité du monde colonial (l’étonnante Terre tunisienne de Jean-Jacques Sirkis). À côté du film de pure propagande, on trouve des regards plus intimes, fixant le regard sur ceux que l’on ne voit jamais. On n’exalte plus alors le modèle militant, mais l’héroïsme et la poétique du quotidien, les corps marqués par le labeur des marins bretons du superbe Mon ami Pierre (Louis Félix et Paula Neurisse, 1951), ou la dure vie et la joie solidaire des mineurs cévenols (Ma Jeannette et les copains de Robert Ménégoz, 1953).

Nous franchissons alors un pas dans l’intelligence du passé. Le communisme ne fut pas qu’un parti, mais aussi une galaxie d’organisations : au-delà, ce fut aussqi une culture dont la force, sur quelques décennies a tenu à ce qu’elle s’est enracinée dans une vieille culture politique – la culture plébéienne, démocratique et révolutionnaire qui s’épanouit entre 1789 et 1794 – et qu’elle a pu s’entremêler avec les cultures populaires du monde urbain et d’une partie du monde rural. Culture communiste, culture populaire : les deux ne se confondent pas, mis se croisent et se confortent.

C’est le mérite de Ciné-Archives et de l’équipe réunie par Tangui Perron que de nous restituer finement cette conjonction. Difficile de cacher qu’elle peut nourrir une certaine nostalgie, de ces temps où le mouvement ouvrier historique était à son apogée et où le peuple urbain accédait, en même temps, à la reconnaissance statutaire (les conquêtes du Front populaire et de la Libération) et à la dignité symbolique (incarnée à l’écran par Gabin). Mais nul besoin de nostalgie : aucune culture ne reste immobile et seules meurent celles qui ne savent pas se transformer.

Sans doute est-ce à cela que sert l’histoire : elle invite la mémoire à ne pas être un simple conservatoire. C’est à cet effort que contribuent l’Ecran rouge d’un côté, les Grands soirs et beaux lendemains de l’autre.

Lectures complémentaires

Puisque nous échappons à peine au cinquantenaire de mai-juin 1968, on peut compléter la lecture des ouvrages largement recensés par ailleurs, par celle de quelques autres, tout aussi riches. L’approche locale relativise l’hégémonie de l’imagerie parisienne : le cas de la Bourgogne est proposé par Jean Vigreux, associant analyses et documents (Mai 1968 en Bourgogne, Éditions universitaires de Dijon, 10 euros) et celui de Marseille fait l’objet d’un recueil collectif, sous la houlette de Gérard Leidet et de Bernard Regaudiat et de la très active association Promemo (Marseille-Paris, les belles de Mai, Éditions Syllepse/Promemo, 8 euros).

Christian Langeois, qui nous a déjà offert une belle biographie d’Henri Krasucki, récidive avec un très utile parcours de vie de Georges Séguy, l’un des acteurs centraux de mai-juin. Les pages consacrées au printemps 68, rigoureusement documentées, retiendront bien sûr ici l’attention (Georges Séguy. Syndicaliste du XXe siècle, Éditions de l’Atelier, 20 euros).

Enfin, à la charnière de l’histoire et de la fiction, on se délectera avec le recueil de trente textes, courts et percutants, proposés par les éditions Arcane 17 sous un titre bien dans l’esprit du printemps français : Sous les pavés la rage (20 euros).

Pour qui veut remonter dans le temps, on ne saurait trop conseiller la lecture de quatre ouvrages, parcourant allègrement les décennies. En remontant l’échelle du temps, on retiendra la réédition d’un bel exemple d’histoire immédiate : le récit des journées de février 1934 par un témoin engagé, Marc Bernard, alors "écrivain prolétarien" (Faire front. Les journées ouvrières des 9 et 12 février 1934, avec une copieuse introduction de Laurent Lévy, La fabrique éditions, 12 euros).

Plus en avant encore l’utile réédition sérieusement remise à jour du recueil de biographies de "vieux bolcheviks", publié en 1969 chez Maspero par Georges Haupt (aujourd’hui décédé) et par l’intarissable et toujours pertinent Jean-Jacques Marie. Un classique revisité, en quelque sorte, loin des clichés faciles (Les bolcheviks par eux-mêmes, Les Bons Caractères, 20 euros).

Edouard Vaillant fait un peu figure d’oublié dans l’histoire d’un socialisme français dominé par les deux figures concurrentes de Jules Guesde et de Jean Jaurès. Pourtant, ce Berrichon qui participa à la Commune fut un personnage clef du mouvement, trait d’union entre des sensibilités disparates, ingénieur polyglotte admirable connaisseur de la pensée allemande. Après Maurice Dommanget, Gilles Candar nous offre une biographie à jour et subtilement écrite (Edouard Vaillant. L’invention de la gauche, Armand Colin, 24,90 euros).

Tant qu’à faire, autant remonter aux origines. En cette année de deux-centième anniversaire de la naissance de Marx, les éditions La Découverte ont eu la bonne idée de nous proposer un panorama de sa trace sur le sol français. Jean-Numa Ducange et Anthony Burlaud ont coordonné un vaste travail collectif qui traite aussi bien de l’effet politique (les usages de Marx) que l’influence intellectuelle et l’impact sur les multiples champs du savoir. Et, croyez-le, ces 27 contributions se lisent avec passion et sans effort (Marx, une passion française, 25 euros).

Retour au présent de la lutte sociale. Les cheminots ne baissant pas les bras, autant les soutenir encore, en achetant et en lisant la contribution solidaire de 36 écrivains, La Bataillle du rail (Don Quichotte, 16,90 euros). On se fait plaisir et on aide les grévistes…

Excellentes vacances, par conséquent…

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  • Merci pour ces analyses refusant le simplisme et pleines d’humanité.
    Bonnes vacances Mr Martelli.

    pierre 93 Le 19 juillet à 08:30
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