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Interview des lecteurs : Michel Onfray

Par Marion Rousset| 1er avril 2005
 
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« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. » Cette formule de Diderot est devenue un credo pour le philosophe Michel Onfray, interlocuteur disert de nos lecteurs dans un entretien qui aborde le rôle de la philosophie, le plaisir, le féminisme, l’individualisme, les choix politiques.

Emmanuelle Grand. Vous dites que la philosophie vous a sauvé la vie. Pouvez-vous revenir là-dessus ?

Michel Onfray. L’histoire est un peu longue. J’ai découvert le plaisir de la lecture en pension, où j’ai été placé à dix ans. Les livres m’ont permis de survivre dans cet orphelinat tenu par des prêtres salésiens (1) qui était une sorte de prison. Plus tard, la philosophie m’a vraiment sauvé car elle m’a ouvert d’autres perspectives que ce à quoi mon origine sociale me destinait. Mon père, ouvrier agricole, et ma mère, femme de ménage, n’avaient pas le souci du travail intellectuel. Le plus important pour eux, ce n’étaient pas les études, c’était de gagner rapidement sa vie. J’ai été embauché dans une fromagerie pendant une période de vacances. Grâce à mon mauvais caractère, le patron qui employait déjà mes parents m’a proposé de devenir contremaître. Et j’ai refusé. Je ne me voyais pas dresser ou mater des gens comme mes parents. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me tourner vers un autre monde : la philosophie. Je ne savais pas jusqu’où elle me conduirait, il me paraissait très improbable que je puisse en faire mon métier. Un ami dont les parents, petits paysans, travaillaient sur une propriété minuscule, était entré à l’université. Il m’a incité à en faire autant. Mon salut est venu avec la fac. Après les études, le reste a suivi : le poste de prof, les premiers livres, etc.

Emmanuelle Grand. Enseigner en lycée technique plutôt qu’à l’université ou dans des lycées plus élitistes, c’était d’emblée un choix affirmé ?

Michel Onfray. Ah oui ! Quand j’ai soutenu ma thèse, ma directrice m’a dit que je n’étais pas brillant en langues : ce qui est toujours le cas et le restera longtemps : et qu’il y avait un poste pour moi à Ottawa puis à Fribourg pour me perfectionner. Mais je n’avais pas envie d’apprendre l’allemand ni l’anglais et je ne voulais pas non plus être prof de fac. Pour le devenir, il faut porter les valises de son directeur de thèse pendant quinze ans avant de se les faire porter à son tour. Comme, dans les deux cas, ce n’est pas mon style, j’ai préféré continuer à enseigner dans le lycée technique où j’avais commencé. Cela me laissait bien plus de liberté : je pouvais écrire sans avoir de comptes à rendre à personne. J’y suis resté vingt ans.

Jean-Marc Effantin. La philosophie pourrait aussi sauver notre société désespérément marquée par une absence de pensée, y compris en politique. Comment faire comprendre que c’est une nécessité ?

Michel Onfray. Mon dernier livre, Traité d’athéologie, est une invitation à pratiquer la philosophie à la place de la théologie qui continue à imprégner les consciences. La philosophie gagnerait à être maniée par des non-spécialistes. Elle ne doit pas se contenter de l’Université et du Collège de France, lieux de la reproduction incestueuse habituelle : des profs qui engendrent des profs, etc. Les philosophes qui glosent, en écrivant un énième livre sur Kant ou la phénoménologie, ne me semblent pas plus intéressants. En revanche, la logique des Lumières me plaît. On la retrouve dans cette formule de Diderot : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. » Ou encore dans celle de Condorcet : « Il faut contribuer à la raison populaire. » J’y travaille à l’université populaire de Caen, avec mes livres, à la télévision, à la radio, dans des presses qui ne sont pas militantes, en m’exprimant dans des endroits où le public n’est pas convaincu. C’est mon engagement politique.

Jean-Marc Effantin. Pour étendre le champ d’application de la philosophie, ne faudrait-il pas impliquer des gouvernants ?

Michel Onfray. Je ne crois pas. Si on demande à un ministre dont c’est la tâche de distiller de la philosophie ici ou là, ça ne fonctionnera pas. En politique, c’est nous qui avons le pouvoir, si nous le prenons. Il ne faut surtout pas le laisser aux députés, sénateurs et à nos autres prétendus représentants. L’an prochain, je vais créer à l’université populaire de Caen un séminaire de bioéthique. En ne s’en occupant pas, les partis politiques passent à côté de l’histoire. Il faut faire avancer les Lumières sur des terrains où la pensée magique triomphe encore aujourd’hui. Quand José Bové et d’autres prétendent que les OGM (organismes génétiquement modifiés) sont dangereux pour la santé, ils disent des bêtises. Les mêmes affirmaient que l’électricité générerait des cancers et que le nucléaire conduisait tout droit vers des catastrophes. On ferait mieux de se battre contre l’usage politique des OGM en soulignant que c’est une occasion pour les Etats-Unis de dominer le marché planétaire. Ce serait plus crédible. C’est le même problème quand la droite soutient que le clonage produit systématiquement un monstre. Si on me clone, on obtiendra un individu qui a le même capital génétique que moi à la naissance. Sûrement pas un philosophe. Quarante-six ans plus tard, cet individu cloné n’aura pas eu les mêmes parents et l’époque aura changé. On ne produit pas du même mais du dissemblable. Avec une philosophie active partout où elle peut être utile, c’est-à-dire partout, nous pourrions arrêter le délire !

Guy Stoll. Je comprends mal votre concept de « féminisme libertaire » . Vous écrivez : « Intrinsèquement les femmes n’apportent rien que les hommes ne donnent déjà, sauf à croire qu’elles sont par nature douces, fines, gentilles, [...] là où les hommes seraient durs, lourds, épais. » Mais vous dites ailleurs : « On ne devient pas homme ou femme, on le naît. » Y a-t-il pour vous une nature féminine ?

Michel Onfray. Si on se déshabille tous, vous verrez la différence. Celle-ci est bêtement physiologique. Simone de Beauvoir le dit dans le Deuxième Sexe qui comporte de longues pages sur ce que génère la logique du cycle, la menstruation, chez les femmes et son absence chez les hommes. La physiologie ne détermine pas tout mais elle doit être prise en considération. Pendant des siècles, la misogynie et la phallocratie ont prétendu que les femmes étaient naturellement sottes, incapables d’apprendre, de lire, d’écrire, de compter. Si bien qu’on ne leur apprenait rien ! L’autre erreur consiste à croire que le féminin et le masculin sont une seule et même chose, voire que la femme est l’avenir de l’homme. C’est une sottise absolue ! Les femmes sont nos égales. Elles ne sont ni nos inférieures ni nos supérieures. Mais si la différence de physiologie ne conduit pas d’un côté à la douceur des femmes et de l’autre à la brutalité des hommes, elle joue quand même un rôle, à l’instar de la culture, de la société et de l’époque. Il existe divers déterminismes qui façonnent l’individu, parmi lesquels la physiologie. En défendant l’idée d’une égalité absolue, on a commis une erreur. Entre les hommes et les femmes, l’égalité métaphysique et ontologique est totale, bien sûr. Côté politique, elle devrait l’être. Il reste une différence biologique que je souligne car je suis favorable à l’exacerbation des différences. Un féminisme libertaire ne réduit pas la femme à la mère ni à l’épouse, mais il reconnaît l’existence d’une part de féminité.

Guy Stoll. Pour le féminisme universaliste, la singularité de chaque individu prime sur les différences de genre et d’origine ethnique. Je ne sens pas de différence signifiante entre les hommes et les femmes...

Michel Onfray. Le processus de l’enfantement et de l’engendrement est une différence signifiante. Les femmes peuvent faire des enfants, les hommes non. On pourrait trouver mille occasions de montrer que le masculin n’est pas le féminin. Mais aujourd’hui, il est mal venu d’en appeler à la biologie, à la physiologie ou à la différence parce que tout devrait se ressembler. Les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les Blancs, les Noirs... Dès qu’on parle de féminin, on est suspecté de désir de domination et d’exploitation. Notre époque nihiliste met tout sur le même plan, elle considère que tout se vaut. Il faut au contraire être nominaliste, voir comment les choses fonctionnent chez telle personne, à telle époque et dans telle civilisation. Le discours universel manque de finesse. Il n’y a que du particulier.

Laurent Govignon. Vous attaquez le dualisme, l’opposition de l’âme et du corps, de la matière et de l’immatériel. Pourquoi ?

Michel Onfray. La tradition platonicienne et chrétienne de la coupure entre le corps détestable et l’âme adorable et vénérable est schizophrénique. « Le corps est un tombeau » , disait Platon. Pour ce philosophe grec, c’est l’âme qui permet de rejoindre le ciel des idées car cette partie de Dieu en nous est l’occasion de la liaison. Détestation du corps qui est matière, immanent, vivant, plein de désirs, susceptible de plaisirs, d’un côté. Célébration d’une âme qui serait éternelle, immortelle, divine, parfaite, de l’autre. Telle est la logique du platonisme reprise par le christianisme. L’idée de rupture a produit des effets déplorables : elle invite à verser dans ce que Nietzsche appelle l « idéal ascétique » , le refus de la chair et sa déconsidération au profit d’une âme éternelle qui est le contraire de la vie. Or chacun de nous possède bien une âme mais elle est matérielle bien qu’impalpable. C’est ce qui fait que vous êtes vous, c’est le timbre de votre voix, votre allure, votre silhouette, votre tempérament, votre façon d’être et de rire. En mourant, on laisse cette âme derrière soi. La philosophie dualiste a aussi produit la haine des femmes. La peur de la sexualité, du désir, est liée à la crainte du « vagin denté » , dans la logique des surréalistes : ces femmes qui, quand on les pénètre, peuvent nous capter, nous garder et nous castrer. Si tant de gens se retrouvent aujourd’hui chez des sexologues ou des psychanalystes, c’est souvent parce qu’on les a dressés à détester leur chair. Le dualisme pousse à haïr la nourriture, la boisson, la sexualité comme tout ce qui donne du goût à la vie. Et incite à adorer une âme sans désir ni plaisir. Une âme qui n’existe pas.

Laurent Govignon. Pourtant, le plaisir que vous éprouvez à travailler, à réfléchir, à écrire, ne passe pas par le corps...

Michel Onfray. Si, il n’y a que ça. Quand j’ai du plaisir, c’est toujours corporel. Le plaisir musical et celui de la conversation avec vous sont corporels. Le parfum d’une femme qui passe aussi. Ils ne passent pas par les mêmes sens, mais ce sont les mêmes.

Sylvain Ortega. Comment expliquez-vous que votre philosophie libertaire rencontre un tel succès dans une société qui tente de gommer les différences ?

Michel Onfray. C’est lié à la malignité du système qui est capable d’intégrer ses rebelles et ses marges pour en faire un signe de sa grandeur. C’est d’autant plus facile de me tolérer que je n’ai pas de pouvoir. Il est potentiellement dans la rue, pas chez les intellectuels. Si Michel Onfray écrit un livre contre l’Europe libérale, ça laissera le gouvernement indifférent. En revanche, si vous décrétez la grève générale, alors Raffarin pourra s’inquiéter. Mais il se trouve que le bourrage de crâne libéral est tel que tous les médias sont dans la même logique : ils fabriquent une opinion commune. Si vous êtes contre le projet de traité constitutionnel, c’est que vous êtes inculte, bête, provincial et que vous avez un petit pouvoir d’achat. C’est extrêmement méprisant. Pourtant, avec le PCF, la LCR, LO, les 40 % du PS, une partie des Verts et, à droite, les souverainistes, le FN, une partie de l’UMP, la critique de l’Europe libérale fait au total consensus. Pour ma part, je vote « non » à l’Europe depuis Maastricht.

Sylvain Ortega. Vous avez signé l’« Appel des 200 » (2) contre le traité constitutionnel. Avez-vous d’autres engagements politiques concrets ?

Michel Onfray. J’ai créé une université populaire qui propose entre autres des séminaires de philosophie. On ne demande rien au public, ni argent ni diplômes. La structure a produit des petits à Reims, Lyon, etc. C’est une démarche politique. Ce n’est pas dans les partis que ça se joue même si je vote et défends actuellement plutôt les idées de la Ligue communiste révolutionnaire. Le militant de base, on ne lui demande jamais son avis. A la CGT, Bernard Thibault est pour l’Europe et sa base est contre. Pensez-vous qu’il va démissionner ? Sûrement pas. Même chose au PCF. J’ai plein de copains anciens communistes : les anciens communistes étant plus nombreux que les communistes, compte tenu de ceux qui ont été virés, qui l’ont quitté ou qui n’ont pas payé leur cotisation. Ils ne voient pas les choses comme Marie-George Buffet ou Robert Hue qui développent des idées opportunistes les conduisant à se faire tracter par le PS pour arriver au pouvoir. On fait risette et on voit avec Jospin. Il y a des idées communistes, défendons-les. Alors seulement le PCF retrouvera un électorat, une crédibilité. Dire très précisément que ça n’a pas de sens, quand on est communiste, de s’allier avec des gens qui défendent l’Europe libérale, c’est un discours clair et lisible. Ce n’est pas celui du PCF. Un peu plus celui de la LCR qui sait qu’elle n’arrivera jamais au pouvoir, ce qui lui donne une liberté de parole. Les stratégies d’alliances gouvernementales du Parti communiste pour se placer sur un échiquier politique ne m’intéressent pas. Si c’est pour avoir trois ministres communistes qui n’ont rien fait et désespérer toute la classe ouvrière... Je suis d’une gauche libertaire, il ne me viendrait pas à l’idée d’adhérer à un parti.

Sylvain Ortega. Les libertaires affirment le primat de l’individu sur le collectif. Quelle différence faites-vous entre l’individualisme anarchiste et l’individualisme capitaliste ?

Michel Onfray. On confond souvent l’égoïste et l’individualiste. Le premier dit : il n’y a que moi. Le second : il n’y a que des individus. L’individualisme anarchiste part de cette logique. Il célèbre les individualités. Le marxisme-léninisme et le fascisme comme plein d’idéologies totalitaires ont détesté l’individu qu’ils ont tout de suite transformé en petit-bourgeois. A l’intérieur de ces régimes, un individu n’existe jamais comme tel, il est nécessairement Prolétaire, Travailleur, Ouvrier, Bourgeois ou Capitaliste. Mais les masses, le peuple, la nation, ça n’existe pas. Ce sont des fictions. Je défends la possibilité pour chacun de développer sa subjectivité. Les régimes capitalistes, dans leur logique libérale, s’intéressent quant à eux à l’individu-consommateur, qui, en tant que modalité de la masse, est un anti-individu. Cela leur offre toute liberté d’exploiter les plus petits, les plus pauvres, les moins malins, les moins regroupés, les moins capables de réaction. L’individualisme capitaliste, c’est l’égoïsme. Il est donc très différent de défendre l’individu dans une logique libertaire, capitaliste ou même marxiste-léniniste : il y aurait sans doute une place dans le marxisme pour une théorie de l’individu... Dans cette période de libéralisme comme horizon indépassable, je persiste donc à plaider pour l’individu.

Propos recueillis par Marion Rousset

1. La congrégation religieuse des salésiens a été fondée au XIXe siècle en Italie par Don Bosco.

2. L’« Appel des 200 » contre le traité constitutionnel et pour une autre Europe a été lancé à l’initiative de la Fondation Copernic et signé par 200 personnalités du monde syndical, politique, associatif, intellectuel et artistique.

Paru dans Regards n° 15, avril 2005


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  • Michel Onfray, 46 ans, natif d’Argentan (Orne) où il habite toujours. Démissionnaire de l’Education nationale après vingt années d’enseignement de la philosophie en lycée technique pour créer à Caen une université populaire. Auteur d’une trentaine de livres qui tous abordent les conditions de possibilité d’un hédonisme ? éthique, politique, esthétique, bioéthique, etc. Dernier en date : Traité d’athéologie publié chez Grasset.

  • Lecteurs :

    Sylvain Ortega, 21 ans, étudiant, Bron (69)

    Emmanuelle Grand, 45 ans institutrice et peintre, Francheville (69)

    Laurent Govignon, 38 ans, informaticien, Igny (91)

    Jean-Marc Effantin, 48 ans, directeur artistique, Saint-Marcel-Bel-Accueil (38)

    Guy Stoll, 46 ans, militant féministe, communiste, ingénieur, Saint-Marcel-Bel-Accueil (38)