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La révolution Coco en robe noire

Par Marion Rousset| 1er mars 2006
La révolution Coco en robe noire
 
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Comment une simple petite robe noire peut-elle changer la vie des femmes ?

Ce souvenir que nous lègue Coco Chanel reste une planche de salut au moment où le baroque envahit de nouveau la mode. Basique, mon cher Watson... année 1926. Une petite robe noire passe-partout, sobre et discrète, entre dans l’histoire. C’est en toute distinction qu’elle prend part au tumulte ambiant. Avec son encolure ras du cou, le fourreau de crêpe à manches longues qui tombe sous le genou inventé par Chanel semble aujourd’hui d’un parfait classicisme. Pour comprendre la portée du bout de tissu, il faut se remémorer l’époque. La guerre, terminée depuis peu, a modifié les comportements. En éjectant les hommes du circuit social pour plusieurs années, elle a laissé aux femmes le soin de gérer la maison et de travailler. L’image de la garçonne libre de conduire, de fumer, d’aimer hors mariage, se déploie. Les attributs des fantasmes masculins disparaissent. « Plus de poitrine, plus de ventre, plus de croupe », déplorent les chroniqueurs de l’époque qui moquent les silhouettes androgynes de celles qu’ils comparent à de « petits télégraphistes sous-alimentés ». Finies les dentelles et autres fanfreluches décoratives. Les femmes refusent le rôle de faire-valoir. Elles veulent désormais pouvoir bouger sans étouffer sous un corset rigide, à baleines d’acier, la taille enserrée dans une ceinture et les mouvements entravés par des étoffes lourdes et superposées. Les corps s’affranchissent en même temps que les esprits. « Les années 1920 préfigurent l’avènement d’un nouveau modèle féminin, plus engagé dans la vie active. Le vêtement accompagne et accélère cette émancipation féminine du joug masculin dans les milieux artistiques, intellectuels et mondains qui ont les moyens de suivre la mode », résume Lydia Kamitsis, historienne de la mode (1).

un habit passe-partout

Coco Chanel, pour laquelle « il n’y a d’autre beauté que la liberté du corps », imagine alors une robe confortable qui dévoile le mollet. Enfin un habit fait pour marcher, courir, danser. Presque une révolution comparée aux tenues du début du siècle. Auparavant, il fallait aux femmes beaucoup d’habileté, de concentration et de tenue pour ne pas se prendre les pieds dans leur jupe évasée, tombant à ras du sol. La couturière emprunte au costume masculin des matières souples comme le tweed qu’elle associe au jersey. Ce n’est pas une pionnière mais c’est elle que l’histoire a retenue. « C’est sa personnalité sulfureuse qui a valu à Chanel sa notoriété. Madeleine Vionnet, une des figures majeures de la mode d’entre-deux-guerres, propose des robes noires dès les années 1910. C’est une des premières architectes du vêtement : ses formes, sa structure, ont permis une émancipation du corps féminin », nuance Lydia Kamitsis. Erigée au milieu des années 1920 en figure de la mode, la petite robe noire devient le vêtement passe-partout. On peut la porter quelle que soit l’heure à une époque où les femmes de bonne famille se devaient de changer de tenue plusieurs fois par jour. La robe de l’après-midi était différente de la robe de cocktail qui elle-même ne ressemblait pas à celle du soir. Même si les matières et les formes changent : les tissus sont plus raffinés et les manches plus courtes pour le dîner :, le noir convient à toutes les circonstances. « Cette non-couleur fonctionne comme une page blanche qui n’a plus la même allure si on dessine dessus. Il suffit d’ajouter à une robe noire des bijoux : vrais, faux, ou mélangés, c’est l’autre scandale de Chanel : pour qu’elle devienne distinguée et mondaine », explique l’historienne de la mode. De fait, les femmes modernes ont d’autres préoccupations que de passer leur temps à se changer.

un classique

En traversant les époques, la petite robe noire est devenue un incontournable qui inspire encore aujourd’hui les créateurs. Portée à l’écran par de très nombreuses actrices, de Marlène Dietrich, en passant par Audrey Hepburn, jusqu’à Jeanne Moreau, Romy Schneider et Anouk Aimé, elle perd peu à peu de son caractère subversif. Prude pendant les années 1930, économique et patriotique pendant la guerre, uniforme des existentialistes après, elle fait le charme discret de la bourgeoisie dans les années 1960, avant de pénétrer la grande distribution, grunge, glamour ou minimaliste, selon la mode.

Quatre-vingts ans après sa création, cette tenue n’a plus rien de révolutionnaire. Elle est même devenue un classique. Mais elle fut une étape essentielle dans l’histoire du vêtement féminin qui permit sans doute à d’autres bouleversements d’arriver. « Après l’abolition du corset, le dévoilement des jambes et la disparition de l’ornementation, le pantalon fait son entrée dans la garde-robe féminine. On le portait déjà dans les années 1920 mais seulement en certaines occasions. C’était une tenue décontractée inspirée du pantalon oriental qui s’enfilait l’été ou le soir et qu’on appelait pyjama. Au début, elle était utilisée pour les sports d’hiver. A partir des années 1960, des couturiers l’imposent à tout moment de la journée. Mais pour que la société l’admette, il faut attendre la fin des années 1970 », retrace Lydia Kamitsis. Et maintenant ? « La prochaine révolution ne pourra être que du côté des hommes. Ceux-ci portent toujours le pantalon, la chemise et la cravate qui est une aberration ! Ils sont grosso modo habillés pareil depuis le XIXe siècle. »

/1. Chargée de cours en archéologie vestimentaire à la Sorbonne, Lydia Kamitsis est auteur du Dictionnaire international de la mode, éditions du Regard, 2004./

/1. Annie Mollard-Desfour, Le Dictionnaire des mots et expressions de couleur, Le Noir, préface de Pierre Soulages, CNRS éditions, 2005./

/2. Gérard-Georges Lemaire, Le Noir, éditions Hazan, mars 2006./

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  • Noir c’est noir ?

    « Décidément, elles sont trop mal habillées ! Je vais toutes les mettre en noir pour leur apprendre le goût », aurait lancé Coco Chanel, s’insurgeant contre l’esthétique bourgeoise. Une chose est sûre, sa petite robe a détourné l’histoire du noir. Couleur du tiers état au XVIIIe siècle, utilisée pour sa capacité à camoufler l’usure des vêtements fatigués, elle devient celle du costume masculin et des femmes en deuil au XIXe siècle. Aujourd’hui, est-elle le signe de l’élégance, de la fête ou de la misère ? De la dépression, du deuil ou de la rébellion’ Du classicisme ou de l’érotisme ? Deux ouvrages récents se penchent sur cette teinte polysémique. « Au fil des pages et des mots de couleur, noirs anciens et nouveaux se mêlent, se complètent, se brouillent, et parfois s’opposent et se contrarient : noir du diable, des enfers, du mal ; noir de la mort, du malheur et du tragique, de la violence et du danger ; noir de l’humeur et des idées ; noir du désespoir ou de la tristesse, de la mélancolie, du pessimisme, de la colère ou de la folie ; noir de l’anarchie, de la rébellion, de la révolte ; noir de la peau ou le noir comme marque raciale ; noir du mystère, de l’inconnu, du secret, de la clandestinité ; noir du trouble ou de la confusion ; noir du fascisme. » Telles sont les définitions qui figurent dans le dictionnaire du noir (1) de la linguiste Annie Mollard-Desfour, préfacé par le peintre Pierre Soulages’ maître ès noir ?, qui s’attache à dévoiler sa dimension paradoxale à une époque marquée par un brouillage des codes. C ?est aussi sur ses significations multiples qu’insiste Gérard-Georges Lemaire, écrivain, historien d’art et critique, dans un bel ouvrage (2) nourri de reproductions d’ ?uvres d’Henri Fussli, Max Ernst, René Magritte, Man Ray, Pierre Brueghel l’ancien, Albrecht Dürer, Giovanni Bellini, Edgar Degas, Pierre Bonnard, Edvard Munch et bien d’autres encore. L’auteur s’attarde sur l’usage de cette couleur dans la sphère artistique. Il retrace son histoire, du point de vue de la peinture, du cinéma, de la religion, de la science, de la nature ou de la mode.