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Les aventures de Rosa Lo et Dis’gust [épisode 2] : Théâtre, chrétienté et extrême droite

Créations, par Caroline Chatelet, Diane Scott| 11 décembre 2011
Photo Emmanuel Murat
 
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Depuis le mois d’octobre, des manifestations d’intégristes chrétiens perturbent des représentations théâtrales en France, entraînant beaucoup – trop ? – de réactions au nom de la liberté d’expression. Analyse.

« Christ caillassé, Chrétiens insultés !  », « Théâtre corrompu, Chrétiens dans la rue » : voici quelques-uns des slogans qu’affichait un groupe d’activistes sur la place du Châtelet, cerné par un cordon de CRS, pendant les représentations de Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu) de Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville à Paris. La protestation ne s’arrêtait pas là et chaque jour le spectacle n’a pu avoir lieu qu’en présence des forces de l’ordre et des services de sécurité. Ce, afin d’empêcher les militants d’interrompre les représentations, de monter sur scène pour s’y agenouiller en chantant, de jeter de l’huile de vidange sur les spectateurs. Si ces événements s’inscrivent dans la droite lignée du vandalisme de la photographie Immersion ou Piss Christ de l’artiste plasticien Andres Serrano en avril à Avignon, ils annoncent ceux – et que beaucoup attendent avec une appréhension mêlée de gourmandise –, pour Golgota picnic de Rodrigo Garcia en novembre à Toulouse et en décembre à Paris.

Dis’gust et Rosa Lo ont vu Sur le concept… séparément, dans trois de ses lieux de représentation en France : au Festival d’Avignon, au Théâtre de la Ville en octobre, puis au Centquatre à Paris en novembre. Or, entre juillet et novembre, battages réactionnaires et médiatiques ont enflé autour du spectacle qui a lui-même évolué. Elles échangent à ce sujet.

Dis’gust. Plusieurs choses demanderaient à être examinées dans cette affaire, Rosa Lo, et ce qui d’emblée m’arrête est la question de la nomination. Comment nommer ces manifestants ? Chrétiens, comme ils se présentent, intégristes, comme disent les médias, ou militants d’extrême droite ? Nombre d’entre eux se revendiquent de Civitas et de l’Action française, qui sont le fer de lance des perturbations. Civitas est un mouvement politique qui se présente ainsi : « Une oeuvre de reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France. (…) Il soutient également toute initiative qui va dans le sens (…) de l’ordre naturel. » On peut deviner ce que par « ordre naturel  » ces militants entendent en matière de contraception, d’avortement, d’homosexualité, de parentalité. Fait intéressant : alors que Garcia affiche son anticléricalisme, Castellucci parle de sa foi chrétienne, fait montre de son savoir théologique. Pourtant, tous deux sont également accusés de blasphème  ! Il me semble donc que Piss Christ ou ces spectacles sont des prétextes culturels, d’une part à des dynamiques de mobilisation en interne de ces mouvements politiques, d’autre part à l’expression d’un courant virulent de l’extrême droite chrétienne dont la nébuleuse intellectuelle et politique s’étend beaucoup plus loin que ces groupements fanatiques. Je repense à la dérive de cet article du Figaro de juillet qui réclamait plus d’« artistes français » dans la Cour d’honneur du Palais des papes. L’indignation religieuse permet de faire passer ces activistes pour des victimes qui agiraient au nom du respect. Or cela a l’effet d’adoucir publiquement un fond essentiellement politique de courants traditionalistes extrêmement dangereux et violents.

Rosa Lo. Les activistes n’ayant souvent pas vu Sur le Concept…, leurs réactions sont non seulement infondées, mais qui plus est incongrues au vu de l’évolution du spectacle. Je m’explique : à Avignon, Sur le Concept… était découpé en trois séquences, la seule continuité entre elles étant la présence en fond de scène du portrait de Jésus réalisé par le peintre de la Renaissance Antonello da Messina  : 1) un fils nettoie à plusieurs reprises son père incontinent, scène réaliste accentuée par la diffusion d’une forte odeur d’excréments ; 2) des enfants jettent des grenades contre le tableau de Messina ; 3) le tableau se recouvre d’un liquide, se lacère et laisse apparaître le premier vers du psaume XXIII : « You are [not] (mot clignotant) my shepherd » (tu es – ou pas – mon berger). À Paris, il ne reste qu’un spectacle en deux temps : à la scène familiale très « terrienne » (le vieillissement d’un père), succède la scène « spirituelle », où le supposé « message » – dont l’énoncé est mis en doute par le clignotement –, n’apparaît qu’à la condition que disparaisse le visage du fils de Dieu. Supprimer l’odorama et les enfants, soit les deux seules propositions ouvertement agressives, énonce une position de retrait du metteur en scène, qui fait le choix d’installer un espace d’interprétation le plus ouvert possible.

Dis’gust. En effet le spectacle a été coupé. Pensez-vous que ce soit en raison des manifestations ? Étrangement, cela n’a été évoqué ni dans la presse ni dans les communiqués des théâtres. Quelque chose m’intrigue dans ces affaires, que l’épisode de Golgota picnic répétera probablement ce mois-ci  : la mise en scène que la société française se donne à elle-même de la liberté d’expression, qui me semble l’enjeu essentiel, plus que la liberté elle-même. Deux choses m’ont frappée : bien sûr notre appétence pour ces protestations, une communication qui parfois tente le buzz anticlérical, peut-être aussi le discours de prévention du directeur du Théâtre de la Ville le soir du spectacle, qu’on ne peut évidemment soupçonner de complaisance pour ces groupes fanatiques, et qui contenait comme un appel inconscient au désordre. (Comme si un parent énumérait à un enfant tout ce qu’il n’a pas le droit de faire, comme si cela n’était pas su d’évidence.) La seconde chose est le déploiement du dispositif policier, dont l’ampleur était troublante. Ces représentations sous surveillance sont ambiguës. Ne s’agit-il pas de dire fortement que la France défend la liberté d’expression – celle des artistes étant symbolique en la matière ? Or défendre la liberté d’expression ce n’est pas écarter ce qu’on n’a pas envie de voir et qui s’énonce véritablement ces mois-ci : la population française ne ressemble pas à l’image que son opinion humaniste éclairée voudrait se donner d’elle-même. Oui, la France est un pays arriéré à l’opinion publique largement pétainiste et la défense de la liberté d’expression a été une tentative pour refouler cela.

Rosa Lo. Les coupes n’ont pas été abordées parce que l’essentiel de ce qui s’est dit l’a été par le prisme de la liberté d’expression. Fait paradoxal, le besoin de marteler cette liberté a phagocyté la parole critique, qui ne s’est souvent énoncée que dans les termes d’une réponse aux soupçons de « christianophobie ». Il y a même eu des dérapages, certains s’engouffrant dans les brèches de la foi. Personnellement, peu m’importe que ce spectacle soit, ou non, une ode à la foi. Son propos ne me touche pas, je reste sceptique quant à la capacité de sens de ses images, mais cela n’a rien à voir avec une croyance religieuse. Ce qui m’a marquée sont les conditions de sa réception : à Avignon, il y a eu la violence olfactive, puis les saluts, au cours desquels un affrontement s’est déclenché au sein du public. Face aux insultes les applaudissements sont allés croissant, chacun voulant recouvrir le bruit de l’autre. Mais tout cela ne s’adressait plus guère à l’équipe artistique, la bataille était celle des anciens contre les modernes, d’une idée du goût contre une autre… À Paris, après les fouilles, la lecture de l’article 431 du code pénal ! [1], la représentation se déroulait en présence de vigiles scrutant le public. Un regard troublant, qui invalide et brouille le dispositif évoqué par Castellucci dans Le Monde – « [Le portrait] regarde dans les yeux chaque spectateur, qui est ainsi regardé dans l’acte de regarder, ce qui provoque une transformation de son état émotionnel et spirituel » –, contribuant à faire définitivement écran à ce spectacle…

Notes

[1] Sanctionne les entraves à l’exercice des libertés d’expression.


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