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Mad Men, ma série bien-aimée

Par Rokhaya Diallo| 5 août 2011
 
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La militante féministe et antiraciste Rokhaya Diallo analyse le succès de la série américaine : nostalgie et analyse très fine des processus de domination à une époque, les années 1960, où les minorités n’avaient pas voix au chapitre.

Tout le monde est accro à « Mad Men » depuis que la série est apparue sur la chaîne américaine AMC en 2007. Quelque peu élitiste par sa narration parfois contemplative, elle est surtout un succès critique, dont l’influence s’étend bien audelà de la télévision. A la rentrée, les fans français pourront enfin suivre sa quatrième saison.

L’action se situe au début des années 1960 dans le quotidien de Sterling Cooper une agence de publicité new-yorkaise. Dans « Mad Men », ça fume et ça boit sans retenue ; c’est une autre époque dont le monde entier semble nostalgique, si on se fie à l’impact de la série. Les raisons de son succès résident aussi dans l’analyse très fine des processus de domination qu’elle propose, à une époque où les femmes, les homosexuels et les minorités ethno-raciales n’avaient pas voix au chapitre.

Le beau héros Don Draper, publicitaire en vue, aux costards aussi impeccables que sa coiffure maîtrisée par l’application scrupuleuse d’une bonne dose de gomina, est l’incarnation de la réussite sociale. Il est marié à l’impeccable Betty Draper, femme d’intérieur accomplie qui s’occupe à merveille de leurs bambins.

La ménagère

Cela ne vous rappelle rien ? Souvenez-vous de cette série qui a bercé plusieurs générations de téléspectateurs grâce à la magie des multidiffusions : « Ma sorcière bien-aimée ». Les ingrédients sont les mêmes : une agence de pub, un pater familias et une blonde ménagère de moins de 50 ans.

En apparence tout va pour le mieux chez les Draper. On croirait presque à un remake de la série culte des années 1960, Betty apparaissant tel un avatar de Samantha, la célèbre sorcière au nez retroussé. En réalité, les façades identiques, abritent des atmosphères bien différentes.

Malgré son apparent bonheur, Betty est l’antithèse de la joyeuse ménagère. Dépressive, c’est une desperate housewife avant l’heure, souffrant de ne pas trouver de sens à sa vie d’épouse parfaite. Une Samantha qui aurait mal tourné.

Tandis que la sorcière bien-aimée, satisfaite de sa condition, ne voit aucun problème à ce que son mari, Jean-Pierre, lui refuse de s’affirmer en tant que sorcière, Betty sombre. Elle est prisonnière d’un rôle qu’elle ne parvient plus à assumer. Le comble du pathétique est atteint quand on la voit se contenter de sa machine à laver pour atteindre l’orgasme… pendant que son mari la trompe sans se poser de questions – privilège masculin oblige.

Dans ce monde où les hommes dominent, l’agence de publicité ne fait pas exception. Deux femmes se démarquent de la masse indifférenciée des secrétaires  : Joan, la secrétaire en chef, et Peggy, la jeune recrue ambitieuse.

Dès son arrivée, la jeune femme est briefée par son aînée : les patrons agissent comme s’ils « voulaient une secrétaire » mais en réalité ils recherchent « quelque chose à mi-chemin entre une femme et une serveuse ». Ce n’est pas du goût de Peggy qui se plaint très vite du harcèlement sexuel généralisé. Dédaigneuse, Joan lui rétorque qu’elle devrait être flattée.

Manipuler les codes

Car Joan, loin d’être dupe, a bien cerné les rapports de domination. Elle a pris le parti d’instrumentaliser sa féminité – en particulier sa plastique spectaculaire – pour se frayer un chemin, et se distinguer. Elle manipule et maîtrise à merveille les codes de ce que sa société associe au féminin, et en use dans son rapport aux hommes. Quand elle couche avec le patron, elle gère la relation comme du business. Pas de sentiments.

Peggy quant à elle choisit la voie professionnelle : elle bosse dur, gravit un à un les échelons de ce monde impitoyable pour atteindre le niveau de copywriter jusqu’ici réservé aux hommes.

On imagine mal l’angélique Jean-Pierre dans ce monde cynique. Les Mad men n’auraient fait qu’une bouchée de ce benêt, souvent sauvé in extremis par les bonnes idées de sa sorcière de femme – qui lui soufflait des idées de spots entre deux coups d’aspirateur.

« Mad Men » marque la fin symbolique des années 1950, à travers des personnages conservateurs qui manifestement ne sentent pas le changement venir (on est amusé de voir l’absence de perspicacité des personnages qui à l’aube de l’élection présidentielle ne peuvent croire en la victoire de Kennedy, ce dernier ne « portant pas de chapeau »).

A sa façon Don Draper incarne la fin de ce monde, contraint de surjouer l’homme solide « à l’ancienne » mais rongé par les conflits intérieurs et le mensonge qu’il cultive pour faire illusion.

Paradoxalement, le regard tendre et bienveillant que portait la société américaine sur elle-même à l’époque de la pétillante série « Ma sorcière bien-aimée », vole en éclats cinquante ans plus tard, sous le prisme de la sombre fiction « Mad Men » qui signe une critique acérée sans doute plus réaliste d’une société dont les repères s’effritent. Un monde bien cruel.


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En savoir plus...

  • Rokhaya Diallo est chroniqueuse à Canal + et RTL, et fondatrice de l’association Les Indivisibles. Son action s’inscrit dans le féminisme et la lutte contre le racisme. Elle vient de publier Racisme : mode d’emploi (éd. Larousse, 2011).

    A relire, l’entretien qu’elle nous avait accordé à l’occasion de la parution de cet ouvrage, en xx dernier.