Contrairement à ce que pourrait nous laisser croire le rapport de loisir que nous avons à la culture, la question du statut de la culture est hautement problématique, et actuellement très polémique. On se bat, de-ci, de-là, à ce sujet. Qu’en attendre et, en conséquence, que financer ? Qu’est-ce qui vaut d’être pris en charge par l’État, c’est-à-dire par nous tous ? Et la question n’est pas loin d’être aussi, même si elle en est distincte, de savoir ce qu’il en est de l’art, c’est-à-dire de la possibilité d’une catégorie spécifique d’objets. Je recours à une définition a minima car c’est en tant que « chose à part », avant même que l’on définisse en substance ce « à part », que l’art semble aujourd’hui drainer bien des reproches. Le discours sur l’« élitisme » n’est-il pas précisément une accusation à l’adresse de choses qui réclament du particulier (un mode particulier d’approche ? Un mode particulier d’usage ? Voire, un usage sans utilité. Un mode particulier d’adresse ?). La Princesse de Clèves serait inutile, et les objets complexes, artistiques ou intellectuels, seraient antidémocratiques. Que raconte le blockbuster français du moment, Intouchables (Toledano, Nakache, 2011), à ce sujet, sinon que la lutte des classes, ça n’existe pas, mais que la seule chose qui nous empêche vraiment d’être tous les mêmes et tous ensemble, c’est Baudelaire et la musique classique ? Et de façon symptomatique, la riche « bourgeoise » du film Mon pire cauchemar (Anne Fontaine, 2011), jouée par Isabelle Huppert, dirige une fondation d’art contemporain… Pour le dire autrement, une phobie se développe à l’heure actuelle, à gauche comme à droite, à l’égard de l’art, qui ne donnerait pas tous les signes de l’« accessibilité » à tous, qui serait nuisible à la démocratie. Mais qu’est-ce que l’accessibilité ? Qu’est-ce qu’un objet accessible ?
Le bon objet culturel
Derrière cette exigence à être accessible, qui pèse sur les objets des arts, il y a un enjeu politique : si la culture parvient à promouvoir un espace où « tous » pourraient se retrouver, cela signifie que le politique pourrait s’en inspirer, pourrait même s’y résoudre (et entre s’en inspirer et s’y résoudre, il y a probablement un saut illégitime qui est actuellement franchi). Parler de culture dans son sens moderne d’outil d’émancipation, c’est poser la question du peuple. Définir ce que serait un bon objet culturel, un objet culturel « juste », c’est donc induire une définition du « commun ». D’où le caractère épineux de la chose, qui va bien au-delà de savoir comment on va occuper son samedi soir. Chers lecteurs, pour bien commencer l’année, voici alors un petit quizz culturel, autant pour tester vos connaissances, que je sais étendues, multiples et sophistiquées, pour vous révéler votre profil culturel inconscient, que pour faire retour sur les questions elles-mêmes et interroger ensemble ce qu’il en est des injonctions en surchauffe adressées à la culture ces temps-ci. Puisse l’année 2012 apporter un vent nouveau.
A - Vous êtes sous les ors du théâtre de l’Athénée à Paris devant La dernière bande de Beckett mis en scène et interprété par Bob Wilson himself et après une heure d’un travail aussi étrange que pénétrant, votre vénérable voisine dit tout haut à son vénérable mari : « Oh, il a quand même de belles chaussettes rouges. »
Vous vous tournez furieusement vers elle en fronçant
aussi méchamment que possible vos sourcils pointus.
Vous poussez un soupir sonore et commentez à voix
haute à votre tour : « Quand on ne fait pas la différence
entre le théâtre et la télévision, on reste devant son poste ! ».
Vous fulminez en silence et de retour chez vous, vous lancez
une pétition sur Internet pour instaurer une chasse aux
vieux à l’arme blanche, tous les premier dimanches du mois.
B - Quel est l’objet culturel qui exige le plus de connaissances pour être compris intégralement ?
Un spectacle de Claude Régy.
Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999)
N’importe quel épisode des Simpson.
Hors Satan (Bruno Dumont, 2011)
C - Une référence ne figure pas dans les clips « Telephone » et « Alessandro » de Lady Gaga, trouvez laquelle.
Les Damnés de Luchino Visconti
Les films Grindhouse, eux-mêmes ultra-référentiels,
de Quentin Tarantino et Robert Rodriguez.
Les défilés d’Alexander Mc Queen.
Ezra Pound
Shakespeare
La vie de Lady Gaga elle-même.
D - Quel est pour vous le comble de l’art ?
Un dessin planétaire au pastel où tous seraient invités
à colorier un petit bout.
Le Roi lion (long métrage des studios Disney, 1994)
Marlon Bradon dans Un dernier tango à Paris collant
son chewing-gum sous la rambarde du balcon et mourant
(Bernardo Bertollucci, 1972).
Le jeu vidéo Shadow of the Colossus (version HD
en 2011)
Pink Flamingos du réalisateur John Waters, sommet de la
provocation trash et magnifique symbole contre-culturel (1972).
Le premier cri du nourrisson
à sa naissance.
Le mineur de Novalis, dans
Henri d’Ofterdingen, mort au
sommet de sa jeunesse et de sa
beauté au fond de la mine et dont
le corps tombe en poudre quand
on le remonta à la surface (début
du XIXe siècle).
Céline Dion chantant
« All by myself ».
E - Quand les promoteurs de l’accessibilité de la culture réclament que l’on se mette à la hauteur des gens, cela veut dire :
vers le haut.
vers le bas.
F - Classez les objets suivants sur une échelle d’accessibilité, et justifiez-le en votre for intérieur :
Saw 7 en 3D
(Kevin Greutert, 2010)
Le poème « La terre vaine »
de Thomas Elliot (1922)
Mulholland Drive
de David Lynch (2001)
Une armure de samouraï
au musée du Quai Branly.
Une Adoration des mages
de Tiepolo (1696-1770)
G- Vous tenterez de répondre à l’ultime et fatidique question : qu’est-ce que s’adresser à tous ?
Ce quizz n’a évidemment pas de réponse, sauf en ce qui concerne Lady Gaga, qui fera l’objet de notre prochaine chronique. D’ici là, vigilance et aristocratie du jugement ! Portez-vous au mieux, lecteurs avisés. Et bonne année.



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