Accueil > Monde | Par Philippe Marlière | 17 septembre 2015

Corbyn, la révolution démocratique

Socialiste intègre et démocrate authentique, le nouveau leader du Parti travailliste a imposé un discours et une méthode qui peuvent bouleverser la donne, pour construire une alternative politique aussi bien en Grande-Bretagne qu’en Europe.

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La victoire triomphale de Jeremy Corbyn constitue le camouflet le plus sévère infligé aux tenants de l’ordre néolibéral depuis plus de trente ans en Europe. Le nouveau leader du Parti travailliste a largement distancé ses adversaires dans trois catégories de l’électorat : les adhérents du parti, les membres des syndicats et les sympathisants. Corbyn a reçu un solide mandat populaire au terme du processus électoral le plus transparent et le plus démocratique dans l’histoire du parti.

Il faut insister sur les caractéristiques de la "méthode Corbyn". Pas plus qu’il n’était un candidat, le nouveau leader n’est devenu un "chef" depuis son élection. Jeremy Corbyn incarne un mouvement ; son succès a remis en selle un travaillisme social qu’on avait enterré depuis la période blairiste. Le socialisme qui a refait surface avec Corbyn est d’un ordre nouveau : plus collégial, plus jeune, plus multiethnique et plus démocratique que son prédécesseur des années 70.

Anti-tribun et anti-démagogue

C’est une vague populaire et militante qui a porté le député d’Islington à la tête de son parti. Il a accepté à regret de se présenter, car son entourage tenait à ce que les valeurs socialistes soient présentes pendant la campagne. Il a simplement fait son devoir, pour les siens. C’est l’un des traits les plus encourageants de cette campagne : Corbyn est l’anti-tribun et l’anti-démagogue. La gauche française ferait bien de s’inspirer d’une telle démarche, et de se libérer de son tropisme césariste. Celui-ci l’incline sans cesse à rechercher un mythique "homme providentiel".

Lors de son premier débat à la Chambre des Communes avec David Cameron, Corbyn a bousculé les règles du jeu : pas de petites phrases ou d’attaques ad hominem. Il a lu au dispatch box six des 40.000 questions que le public lui avait fait parvenir par e-mail (crowdsourcing). Il s’est fait l’émetteur des questions que se posent "les gens" sur les loyers, les soins de santé mentale ou l’aide sociale. Cet exercice nouveau a été reçu favorablement par le public et les médias. Démocratie partisane, collégialité dans le combat politique, discours apaisant dans la forme mais combatif dans le fond, le corbynisme est d’une nature originale. Depuis la reprise en main assez autoritaire par Pablo Iglesias et d’Alexis Tsipras de leur appareil respectif, quel autre dirigeant de gauche européen peut se targuer de pratiquer ainsi la démocratie partisane ?

Les défenseurs du status quo économique accusent Jeremy Corbyn d’être un "négateur de la dette" (debt denier). Corbyn et John McDonnell, son Chancellor (le ministre des Finances dans le cabinet fantôme), répondent à leurs adversaires qu’ils sont des "négateurs de la pauvreté" (poverty denier) ; une pauvreté qui a fortement augmenté sous les conservateurs depuis 2010. Le leader de l’opposition reconnaît que la dette est un problème qui doit être résolu, mais il considère qu’elle doit avant tout être remboursée par ceux qui en sont responsables (les banques), et l’effort essentiel doit être consenti par les plus riches. À l’heure actuelle, ce sont les classes populaires et moyennes qui supportent le coût de l’austérité (gel des salaires, coupes dans l’aide sociale, réduction des services publics, hausse de la TVA, etc.). Au même moment, les plus riches se voient accorder des réductions d’impôts injustifiés, les subsides versés aux corporations se multiplient et la fraude fiscale des plus riches n’est pas sérieusement combattue. Corbyn veut remettre en cause le consensus imposé par les négateurs de crise (crisis deniers) ; la crise qui frappe les plus pauvres et les vulnérables, et dont on ne parle pas ou si peu dans les médias et les débats publics.

Bâtir un large mouvement anti-austérité en Europe

John McDonnell est un socialiste intègre, qui vient de déclarer dans les médias dominants que son rôle était de conduire les réformes qui permettaient de dépasser par étapes le capitalisme. C’est en quelque sorte un jaurésien britannique. Il sera chargé de préparer le programme économique de l’opposition travailliste (lire aussi "Jeremy Corbyn, un autre espoir"), au cœur du duquel on devrait trouver la renationalisation de services publics vitaux tels les chemins de fer ou l’électricité (en associant à la gestion les employés et les usagers de ces services), l’introduction d’une taxe sur les transactions ou le quantitative easing au profit du peuple (la création monétaire irait vers le financement des infrastructures et des investissements publics via des banques d’investissement régionales ou nationales).

L’élection de Jeremy Corbyn a été accueillie avec embarras et incrédulité par les tenants de l’ordre actuel. Depuis, ce silence gêné a fait place à des attaques personnelles et politiques de plus en plus violentes, dans les médias, dans les rangs conservateurs, mais aussi au sein du Parti travailliste. La tâche qui attend Corbyn sera donc difficile car il ne dispose pas de la maîtrise de l’appareil et il est très minoritaire au sein du groupe parlementaire. Mais une chose est sûre : il a le soutien des membres et des sympathisants du parti pour bâtir un large mouvement anti-austérité en Grande-Bretagne et en Europe.

Corbyn souhaite construire ce front européen avec l’ensemble de la gauche : les vrais sociaux-démocrates, les Verts, les indépendantistes en Écosse et au Pays de Galles et la gauche radicale (Front de gauche, Podemos ou Syriza). Corbyn a la légitimité politique pour y parvenir : il a été triomphalement élu à la tête d’un grand parti de gouvernement et il est soutenu par des syndicats importants au sein de la deuxième économie de l’Union européenne. S’il parvient à rassembler les gauches européennes, Jeremy Corbyn sera en position de défier le consensus néolibéral en Europe.

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  • Corbyn est l’anti-tribun et l’anti-démagogue. La gauche française ferait bien de s’inspirer d’une telle démarche, et de se libérer de son tropisme césariste. Celui-ci l’incline sans cesse à rechercher un mythique "homme providentiel". (Philippe Marlière)

    C’est l’un des deux maux qui laminent le Front de Gauche, l’autre étant la trahison de la nomenklatura du P(c)F, plus attentive à ses prébendes qu’à ses promesses.

    Jean-Marie Le 17 septembre 2015 à 12:09
       
    • Absolument d’accord et j’en ai marre de me faire engueuler par les copains du Front de Gauche quand je le dis !!!

      Swift69 Le 17 septembre 2015 à 15:21
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  • Très bon article, qui résume la situation et dégage des perspectives avec concision.
    Sur le fond "Raaaaaaaaaah lovely", comme disaient les personnages du regretté Gotlieb dans notre lointaine jeunesse.

    kashmir4 Le 17 septembre 2015 à 12:11
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  • Enfin une bouffée d oxygène,dans le marasme actuel.Mais Corbyn devra faire attention avec qui il s allie.Les"vrais"sociaux-démocrates,les Verts,s ils ressemblent à ceux qu on a en France,sont souvent sous influence libérale.Il convient donc de prendre des garanties,pour pouvoir avoir un programme cohérent et clairement opposé à l Europe actuelle de Merkel : le 4e Reich libéral,ami de la finance et ennemi des peuples.
    Faute de quoi,on risque,à nouveau,des désillusions.
    Corbyn a le bénéfice du doute,mais chat échaudé craint l eau froide...

    HLB Le 17 septembre 2015 à 13:19
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  • Ph. Marlière, qui dit par ailleurs des choses intéressantes et justes, semble s’être spécialisé ces derniers temps dans la publication de tribunes anti-Mélenchon, dont l’étrange particularité consiste à ne jamais nommer ce dernier...
    Il devrait avoir l’honnêteté d’exprimer clairement le fond de sa pensée et nous dire, par exemple, quel "Corbyn à la française" il imagine pour représenter la gauche de gauche en 2017, sachant que le scrutin présidentiel est certes de nature monarcho-bonapartiste et qu’il faudra le supprimer, mais que nous n’échapperons pas auparavant à la désignation d’une candidature capable de mobiliser pour distancer le candidat du P"S" et parvenir au 2ème tour.
    Si Philippe voit une autre solution crédible que Mélenchon, alors pourquoi ne pas la formuler ?

    François 70 Le 17 septembre 2015 à 14:09
       
    • Je suis d’accord avec l’avis de François.
      Et je trouve que l’ensemble des discours journalistiques se passe soit dans ce registre camouflé comparable à celui de Ph. Marlière ou alors du genre de celui dont nous a accablé 28’ sur arte en présence de Clémentine Autain qui en était estomaquée et a eu du mal à s’imposer et à contrer ce flot de saloperies concernant Corbyn ( "le Mélenchon français") et pas la même occasion -évidement- le modèle !

      anne Le 17 septembre 2015 à 14:21
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    • Mais les "Corbyn à la française" il faut qu’ils aient l’espace pour émerger !!! et, justement au Front de gauche y’a guère de place pour que qui que ce soit émerge sauf JLM (que j’aime bien mais qui devrait laisser un peu la place aux jeunes ; je le dis d’autant plus tranquillement que j’ai exactement le même âge que lui !).

      Swift69 Le 17 septembre 2015 à 15:28
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    • Si Philippe voit une autre solution crédible que Mélenchon, alors pourquoi ne pas la formuler ? François 70 Le 17 septembre à 14:09

      Pas d’accord ! Nous sommes bien assez grands pour savoir qui aurait notre préférence sans qu’on nous la dicte. Elle doit naître de la volonté de l’ensemble des adhérents et sympathisants du FdG, garantie essentielle contre tout “monarcho-bonapartisme”.

      Jean-Marie Le 17 septembre 2015 à 17:32
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  • il me semble que j’ai déjà lu une prose du même accabit optimiste en début d’année après les élections en Grèce ... j’espere simplement que Corbyn ne sera pas le Tsipras anglais s’il parvient au pouvoir.

    tuti quanti Le 17 septembre 2015 à 19:28
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  • @ Jean-Marie : "Nous sommes bien assez grands pour savoir..."

    Mais je n’ai pas dit le contraire ! J’ai seulement voulu indiquer que, pour ma part, je ne vois pas d’autres candidats crédibles que Mélenchon, qui, comme tout un chacun, a ses qualités et ses défauts. Et j’ai tendance à penser que les premières l’emportent assez largement sur les seconds.
    On peut bien entendu être d’avis contraire, mais dans ce cas il faut faire des propositions et donner des noms. Car jusqu’à preuve du contraire, à cette maudite présidentielle anti-démocratique et ultra-personnalisée, on ne peut présenter une force politique en tant que telle, mais seulement un homme ou une femme.
    J’ajoute qu’il ne peut être question d’une candidature de témoignage et moins encore d’une candidature "solférino-compatible" ayant pour objectif réel de rabattre les voix sur un candidat du P"S" qui, d’aventure, aurait passé le 1er tour...
    Il ne peut s’agir que d’une candidature forte, porteuse d’une dynamique "à la Corbyn", dont l’objectif affirmé sera d’être présente au second tour pour disputer la victoire à la droite.
    Si quelqu’un est plus à même que Mélenchon de porter un tel combat sur un tel objectif, qu’il se fasse connaître !

    François 70 Le 17 septembre 2015 à 21:17
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  • Excellente description de Corbyn que l’on peut synthétiser en disant que Corbyn est un Anglais. Monsieur Marlière est également un Anglais dans ses façons et notamment dans son écriture, même s’il ne le sait pas. Qui va le prévenir que nous ne sommes pas tous Anglais au sein de notre gauche ?

    ARDUS Le 18 septembre 2015 à 16:16
       
    • Meeerci Ardus, enfin quelqu’un qui présente une solution définitive : tous derrière Jeanne d’Arc contre les usurpateurs british !
      Faudrait juste expliquer cela à Marx qui a écrit le Capital à la British Library de Londres, en partant de la révolution industrielle anglaise...pardon, j’oubliais : ce fut un allemand !!!
       :)

      jeanne Le 19 septembre 2015 à 01:14
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  • Veuillez excuser l’outrecuidance de mon propos. Je voulais simplement dire, à propos du césarisme de notre gauche, que Jules n’étais pas parvenu à traverser la Manche.

    ARDUS Le 19 septembre 2015 à 15:21
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