Accueil > Culture | Par Philippe Marlière | 2 novembre 2016

Ken Loach : montrer l’invisible souffrance des pauvres

Moi, Daniel Blake a l’immense mérite de montrer comment la pauvreté, aussi endémique soit-elle, est effacée de nos champs de vision. Et avec elles, les formes de résistance et de solidarité que ses victimes lui opposent.

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« Ce que les pauvres sont aux pauvres, nous le savons si peu. Eux le savent et Dieu aussi. » Charles Dickens, Bleak House (1853).

Avec I, Daniel Blake (2016), Ken Loach porte le regard sur l’invisible souffrance des pauvres. Le film qui a recueilli la Palme d’or à Cannes épouse particulièrement les thèmes de ses deux premiers films : Cathy Come Home (1966), l’histoire d’un jeune couple démuni qui se retrouve à la rue, et Poor Cow (1967), qui met en scène une jeune femme prise au double piège de la pauvreté et d’un mariage désastreux.

Le cinéma réaliste et militant de Loach s’accompagne ici d’un éclairage cru sur le parcours d’une déchéance sociale totale : Daniel Blake, un menuisier expérimenté de cinquante-neuf ans, a perdu son emploi à la suite d’un incident cardiaque. On suit son parcours dans la bureaucratie kafkaïenne d’un job centre à Newcastle. Empêtré dans des injonctions contradictoires du workfare (ses médecins considèrent qu’il n’est pas apte à travailler alors que le job centre estime le contraire), Blake est perdu dans un monde absurde et cruel, avec sa novlangue néolibérale et ses exigences administratives aussi obscures que ridicules.

Ce système déshumanise les demandeurs d’emplois, les contraint à accepter une position de dominés à qui l’on proposera des emplois mal rémunérés voire, dans certains cas, non rémunérés (les infâmes contrats à zéro heure où l’employé n’est garanti ni un temps de travail minimum, ni le moindre salaire).

L’humanité des exploités

Daniel Blake (Dave Johns, un humoriste de music hall hors écran) perd confiance en lui, confronté à une administration hostile qui l’infantilise et lui ôte sa dignité d’homme et de travailleur. Daniel rencontre Katie (Hayley Squires) dans ce job centre. La jeune mère a vécu dans un refuge pour personnes à la rue à Londres. Elle a été autoritairement affectée par l’administration à Newcastle avec Daisy et Dylan, ses deux jeunes enfants, et est "sanctionnée" par un agent du job centre pour être arrivée en retard à un rendez-vous.

Entre Daniel et Katie, une union improbable se noue : celle de pauvres tellement dominés et méprisés par les institutions sociales et politiques qu’ils finissent par passer inaperçus. La scène de la banque alimentaire est d’une violence physique et symbolique insoutenable. Katie se prive de manger pour pouvoir nourrir ses enfants. Elle reçoit une boîte de conserve qu’elle commence à ingurgiter sur place. Nous savons que ces lieux de dernier recours existent et pourtant, nous ne les voyons pas ou si peu. Combien y en a-t-il dans le pays ? Où sont-ils ? Combien de personnes s’y rendent quotidiennement ?

Daniel, avec bonhomie et générosité, vient en aide à Katie : il rafistole son logement social en mauvais état et se coule dans le rôle du quasi-grand-père tendre et sympathique avec les deux enfants, terriblement esseulés aussi. Il le fait sans ostentation et sans rien attendre en retour. L’humanité existe dans la classe des déclassés, la population des très pauvres, des galériens, des exploités qui se lèvent à l’aurore pour aller travailler quelques heures et gagner leur pitance.

Ultime solidarité

Le monde néolibéral maximise les profits, mais minimise la solidarité puisque des personnes hautement qualifiées ne trouvent pas de travail (Katie doit se prostituer). Les deux jeunes voisins de Daniel font l’expérience du travail jetable sous-payé, et se lancent dans le commerce de chaussures de sport venus de Chine ; un job illégal mais autrement plus rémunérateur. Même s’il s’enfonce progressivement dans la dépression, qui occasionnera une seconde et fatale attaque cardiaque, Daniel demeure jusqu’à la fin un decent lad (un gars bien) : il construit une étagère de livres pour Katie et réceptionne les colis de chaussures de Chine pour ses voisins qui, en retour, l’aident à remplir ses formulaires de demande d’indemnités chômage sur Internet.

La solidarité entre les pauvres : voici peut-être le thème central de ce film. Daniel et Katie sont comme cette mère et cette fille, personnages de Bleak House, un grand roman social de Charles Dickens. Pauvres hères, mais solidaires et tendres l’une pour l’autre, Dickens les décrit ainsi : « Je pensais qu’il était touchant de voir ces deux femmes, grossières et peu soignées, si unies ; de les voir s’entraider ; de voir à quel point elles prenaient soin l’une de l’autre, combien le cœur de chacune s’était attendri pour l’autre à la suite de leurs dures épreuves. Je crois que le meilleur côté de ces personnes nous est presque caché. Ce que les pauvres sont aux pauvres, nous le savons si peu. Eux le savent et Dieu aussi ».

La grandeur cinématographique de Ken Loach, c’est de rendre visible une pauvreté que notre personnel politique ignore sans pourtant susciter notre indignation en retour. Dans l’inhumanité de notre monde, Loach nous montre une humanité qui résiste, vacille et meurt dans l’indifférence quasi-générale.

Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, avec Dave Johns et Hayley Squires. 99 minutes, sortie le 26 octobre 2016.

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Vos réactions

  • Bonsoir
    je suis une fan des films de Ken Loach . j’ai donc vu moi Daniel Blake .
    Je m’interroge juste sur le fait pourquoi le jury de Cannes décerne la palme d’or à un réalisateur qui remplira sûrement les salles pour un film complètement décalé avec le monde des paillettes . Quel message est envoyé au public ?
    Peut-on voir dans ce film juste l’excellent travail du réalisateur et rentrer chez soi tranquille ! Ou se dire bon sang dans quelle société vit-on ! il faut vraiment qu’on change les choses !

    varenne Le 6 novembre à 23:05
       
    • Je comprends votre réaction, mais Loach lui-même s’est porté candidat : on ne décerne rien à un film si son auteur ne le souhaite pas.
      J’adore aussi Loach et je m’interroge comme vous. Cependant : il faut bien vendre, dira-t-on, et la palme d’or vaut, justement, de l’or en matière de publicité.
      Et, en effet, dans quel monde vivons-nous s’il faut la publicité des riches pour un film sur les pauvres...Sortir du labyrinthe de la "communication" ne sera pas simple (je pense notamment au fameux passage de Borudieu à la télévision)...

      Yves Boutroue Le 8 novembre à 07:33
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  • Bonjour,
    "...la pauvreté... effacée de notre champ de vision..." dites-vous... laissant penser que le système s’organise pour cet enfumage...
    Le pire c’est d’entendre des gens qui se disent de "Gôche" affirmer : "Ken Loach en fait trop : quand il vient juste de nous montrer une misère, une galère, une injustice, on n’a pas le temps de l’avaler que la suivante arrive. C’est trop caricatural... une personne n’a jamais subi tout çà !!!"
    Cette gauche caviar SE masque VOLONTAIREMENT les affres de cette société de la compétitivité... du capitalisme ultra libéral.
    Ces "gauchards" ne vont au cinéma... ils vont au spectacle... et il se doit d’être beau !!! Ils n’ont pas besoin du système pour se masquer les réalités subies par les pauvres, les chômeurs, les malades, les vieux,...
    La conscience politique s’éroderait-elle... par confort intellectuel ??? Grave : n’est ce pas ???
    Il nous faut montrer que ce qui arrive à Daniel Blake est récurrent... et qu’il faut une 6ème république... Bonnes luttes à chacun et à nous tous. Guy

    Torreilles Guy Le 22 novembre à 09:12
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