Accueil > Idées | Par Philippe Marlière | 11 octobre 2016

La Liberté des femmes. Jalons pour une politique de non-domination masculine

Avec Genre ou liberté. Vers une féminité repensée, court essai, clair et percutant, la politiste belge Sophie Heine nous invite à repenser la féminité à travers une critique des rapports de genre et des stéréotypes sexistes.

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Sophie Heine a publié sur des sujets aussi différents que l’euroscepticisme [1], le fédéralisme européen, la pensée "de gauche" [2], le libéralisme politique [3] ou encore le nationalisme.

Dans Genre ou liberté. Vers une féminité repensée, la politiste entreprend de penser la féminité en réfutant les stéréotypes qui maintiennent les femmes dans un état de dépendance et de domination : l’empathie, la maternité, la beauté, la sexualité, la douceur et la rivalité. Chacune des représentations stéréotypées fait l’objet d’un chapitre qui repose sur le triptyque suivant : 1) objectivation du stéréotype ; 2) réfutation du stéréotype ; 3) riposte féministe aux situations de domination masculine. Chaque analyse critique des stéréotypes offre des scénarios pratiques de mise en échec ou, à tout le moins, de neutralisation des comportements sexistes.

Libre autonomie et indépendance des femmes

La thèse n’est pas originale dans la mesure où Sophie Heine commente les stéréotypes sexistes les plus tenaces. Cependant, l’approche est nouvelle dans la mesure où l’auteure se penche sur une question majeure pour les femmes : leur liberté. C’est bien la libre autonomie et l’indépendance des femmes que Sophie Heine entend promouvoir et défendre. Dans un premier chapitre intitulé "La liberté", elle montre que si les femmes subissent davantage que les hommes les inégalités sur le plan socio-économique et politique, « elle souffrent aussi de désavantages supplémentaires » (p. 7). L’auteure s’emploie donc, à travers la déconstruction de divers stéréotypes, à montrer dans quelle mesure les représentations sexistes dominantes renforcent le rôle "fonctionnel" d’objet qu’elles occupent souvent dans la société (p. 8).

L’argument central du livre est énoncé dès les premières pages : « Une société juste devrait garantir la liberté à l’ensemble des individus qui la composent » (p. 14). Cette liberté est bien entendu conditionnée à la satisfaction de besoins matériels essentiels (un revenu et un emploi décents, l’accès à des services publics de qualité, etc.). Mais il y a plus : cette liberté nécessite un état de "non-domination". Dans un emprunt au philosophe politique Philip Pettit [4], Sophie Heine souligne que l’état de dominé-e est celui d’une personne soumise à la volonté, au jugement et au pouvoir d’un autre. La non-domination, au contraire, implique que la personne ne peut être contrainte par les décisions arbitraires d’un autre (que ce soit une contrainte physique, morale ou le chantage psychologique).

L’histoire millénaire des rapports de sexe, semble nous dire la politiste, est celle de l’imposition d’une domination. Les hommes se sont en effet arrogés le droit et le pouvoir de réguler la vie des femmes ; de conditionner, de restreindre, voire de nier leur liberté. Cette domination imposée – qu’elle soit symbolique ou réelle – est à la base de la domination sexiste au cœur de nos sociétés, et des rapports genrés en leur sein. La restriction ou la négation de la liberté des femmes est un acte de violence symbolique, parfois physique, qui crée un rapport d’inégalité constant entre les deux sexes.

Le discours sexiste a pour objectif de naturaliser cette domination, c’est-à-dire de faire passer une imposition arbitraire pour une situation essentielle : ainsi, l’empathie supposée des femmes les prédisposera à s’occuper de l’éducation des enfants, leur soi-disant sens pratique supérieur les condamnera à s’acquitter de la très grande majorité des tâches ménagères ou encore, la douceur invoquée les empêchera d’exprimer leur agressivité, qui est un atout pour réussir sur le plan professionnel.

Davantage, la naturalisation des "qualités féminines" conduira la plupart des femmes à adopter un comportement soumis et passif, en tant qu’épouse, mère ou collègue. Pourtant, aucune étude scientifique n’a jamais démontré que les femmes étaient biologiquement plus douces et plus empathiques que les hommes. La domination masculine est donc une domination symbolique, qu’il convient tout aussi symboliquement de dévoiler et réfuter. Pour ce faire, Sophie Heine entend dépasser l’opposition classique entre les "différentialistes essentialistes" (ceux-là considèrent qu’il existe des différences naturelles entre les sexes qui se traduiraient par des comportements, des goûts et des dispositions différentes) et les "constructivistes" (ceux-là postulent au contraire le caractère genré de ces différences, c’est-à-dire socialement construit).

Le sexe est social

L’auteure entend dépasser cette dichotomie. Elle en appelle à « l’agnosticisme millien ». Dans un essai consacré à l’assujettissement des femmes. John Stuart Mill estimait qu’il fallait socialiser les garçons et les filles de manière strictement identique pour voir dans quelle mesure il existe des aptitudes propres à l’un et l’autre des deux sexes [5]. Sophie Heine n’est pas convaincue qu’il existe des comportements ou des dispositions innés en raison de différences biologiques. Ce point important aurait mérité d’être plus amplement développé et démontré, car il forme l’ossature d’une thèse générale qui promeut la liberté des femmes, c’est-à-dire leur émancipation des stéréotypes de genre.

Avec Simone de Beauvoir, la politiste estime que le sexe n’est pas que biologique. Il est même avant tout social, c’est-à-dire une construction sociale de la différence des sexes : « On ne naît pas femme, on le devient » [6]. L’observation vaut bien entendu pour les hommes. La différenciation des sexes crée un rapport hiérarchique et de domination au profit des hommes. Cette domination varie en fonction des époques, des lieux et des catégories socio-professionnelles. Mais force est de constater que la domination masculine est présente à toutes les époques et est majoritaire dans la plupart des sociétés. Elle traverse l’ensemble des classes sociales, y compris les milieux "bourgeois et éduqués", ceux-là même dans lesquels nombre d’hommes professent un féminisme de façade.

Le chapitre consacré à la sexualité est particulièrement édifiant. Le discours genré accorde volontiers à l’homme une sexualité active et dominante, alors qu’on insiste sur la passivité sexuelle des femmes. L’homme est un prédateur, la femme est une proie. Un homme aux multiples conquêtes et amantes est l’objet d’admiration, alors qu’une femme qui éprouve des désirs identiques en matière sexuelle ou amoureuse est perçue comme une "débauchée" et une "dépravée". Le stéréotype en la matière ne voit-il pas dans femme qui vit sa sexualité "pleinement" une "putain" ou une "salope" ?

Dans ce domaine, on va jusqu’à justifier biologiquement une différence sexuée et construite : des hormones comme la testostérone seraient la cause de la plus grande activité de la libido masculine. Inversement, les hormones féminines prédisposeraient la femme à l’attachement, la tendresse et à une forme de réserve sur le plan sexuel. Des "féministes" sont allées jusqu’à théoriser la "galanterie" et "l’esprit de séduction à la française" pour justifier le comportement prédateur de Dominique Strauss-Kahn lors de l’affaire du Sofitel à New York. Sophie Heine estime que les femmes devraient se comporter comme des "sujets désirants" autant que comme des "objets de désir" (p. 107). Pourquoi n’auraient-elles pas le droit de "réifier" les hommes, y compris en dehors des comportements sexuels ? Pourquoi, suggère-t-elle, ne pourraient-elles pas consommer de la pornographie sans encourir l’opprobre social ?

Les débats sur le port du hijab ou du burkini, la tolérance pour les propos sexistes, la perpétuation des stéréotypes sur la "nature féminine" ou encore la mise sous tutelle de la sexualité féminine poursuivent un même objectif : restreindre la liberté des femmes, interférer de manière autoritaire dans leur choix de vie et perpétuer la domination masculine. Le court ouvrage de Sophie Heine, accessible et agréable à lire, offre un panorama utile et stimulant des combats à mener en faveur de l’égalité entre les sexes.

Sophie Heine, Genre ou liberté. Vers une féminité repensée, Paris, L’Harmattan ("Academia"), 2015, 163 p.

Notes

[1Une gauche contre l’Europe ? Les critiques radicales et altermondialistes contre l’Union européenne en France Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2009.

[2Oser penser à gauche : pour un réformisme radical, Bruxelles, Aden, 2010.

[3Pour un individualisme de gauche, Paris, Lattès, 2013.

[4Philip Pettit, Republicanism : A Theory of Freedom and Government, Oxford, Oxford University Press, 1997 (Républicanisme : une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 2004).

[5John Stuart Mill, "The Subjection of Women", in John Stuart Mill, On Liberty and Other Essays, Oxford, Oxford University Press, 2008 (1ère édition 1869).

[6Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe Paris, Gallimard, 1949 (2 tomes).

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  • L’ouvrage de Sophie Heine serait-il intéressant, la présentation qu’en fait Marlière, longue succession de lapalissades et effractions de portes ouvertes depuis belle lurette dissuade définitivement. Bravo !

    René-Michel Le 12 octobre à 09:14
  •  
  • Les femmes d’aujourd’hui ne sont pas plus libres qu’hier, elles sont contraintes par le modèle dominant.
    Hier les femmes devaient être mères et s’occuper de leurs enfants (quelle horreur !)à l’abri du mari.
    Aujourd’hui, elles doivent être autonomes, indépendantes et avoir une belle carrière en entreprise (quel bonheur !) à l’abri du patron.
    Le concept de domination masculine est un concept délirant inventé par des cerveaux féministes malades.
    Nous sommes tous asservis par la vie tout simplement.
    Mais avec ces féministes qui tournent en rond dans leur paranoïa voient partout des modèles de persécution masculine, on n’a pas fini de s’enfoncer dans la guerre des sexes et le chaos .

    Thomas Le 12 octobre à 23:30
       
    • @Thomas Il n’y a pas que les féministes paranos qui tournent en rond. Les machos egocentrés ne lâchent pas leurs sinécures facilement encouragés par le capitalisme de plus en plus agressif.
      Le combat émancipateur passe aussi par la famille même les soirs de matches !

      René-Michel Le 13 octobre à 16:46
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  • « Pourquoi, suggère-t-elle, ne pourraient-elles pas consommer de la pornographie sans encourir l’opprobre social ? »

    Sérieux !! Au contraire on arrête pas d’encourager les femmes à regarder de la pornographie avec ou sans leur partenaire et d’ailleurs c’est aussi un versant de la domination masculine, parce que la pornographie c’est la mise en image de l’humiliation et la dégradation sexuelle des femmes par les hommes. Parce que non, un sexualité libérée, ce n’est pas se faire cracher dans la bouche et prendre par tous les orifices jusqu’à frôler l’évanouissement entre deux gifles et étranglement avec des mots doux comme "t’aimes ça hein sale p*te".

    Un peu comme le voile, qui reste un stigmate religieux de la féminité comme infériorité à marquée visuellement. Alors c’est peut-être une manière de dire m*rde à l’état colonial français, mais c’est aussi une façon de renforcer la domination masculine.
    Et on est pas obligé d’être pour en tant que féministe et même, celles qui prétendent l’être doivent ressentir ce qu’on appelle de la dissonance cognitive.

    Un peu quand on te demande de jouir de ta propre humiliation ou de celle de tes semblables dans des "vidéos" qui mettent en scène des pauvres filles qu’on a payée pour leur faire subir tout et n’importe quoi et prétendre qu’elles aiment ça.
    Le Porno c’est les premières concernées qui en parlent le mieux.

    Dorothée Le 6 novembre à 23:28
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