Accueil > Monde | Par Philippe Marlière | 6 juillet 2015

Yanis Varoufakis, le James Dean de la gauche européenne

Le désormais ex-ministre des Finances grec a traversé le ciel européen comme un météore. Mais en bousculant les hypocrisies, en portant une parole intransigeante et en préférant les intérêts de son pays aux siens, il y aura laissé une trace durable.

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On se souviendra peut-être de Yanis Varoufakis comme le James Dean de la gauche européenne : un homme politique par accident qui aura brièvement illuminé le ciel obscur de la politique européenne. On saisira alors la pleine mesure du personnage romantique, un pragmatique aux multiples centres d’intérêt qui a fait ce qu’aucun professionnel de la politique (fût-il issu de la gauche radicale) ne fera jamais : promouvoir des idées pour le bien commun plutôt que pour favoriser une carrière personnelle. C’est la clé de son départ du gouvernement grec, après la magnifique victoire du "non" au référendum.

Contrairement aux commentaires revanchards des médias dominants, Varoufakis n’a pas été viré par Alexis Tsipras : il est parti de son plein gré, conscient que commence une autre phase politique à laquelle il ne souhaitait pas être associé. Le professeur d’économie sait mieux que quiconque que le gouvernement grec va devoir faire des concessions importantes afin de tenter d’arracher l’essentiel : la restructuration de la dette, condition sine qua non pour sortir la Grèce de l’endettement et de l’austérité ad vitam aeternam.

Écarter la menace d’un coup de force

Dès l’annonce des résultats du référendum dimanche soir, les membres de l’Eurogroupe, secondés par les chefs de gouvernements, ont accueilli avec leur habituelle morgue le "non" grec. En substance, ils estiment qu’il n’y aura pas d’accord avec le gouvernement Tsipras tant qu’il ne soumettra pas le pays à un nouveau programme d’austérité. On s’y attendait. La question qui se pose est de savoir dans quelle mesure Tsipras acceptera les politiques préconisées dans le dernier document négocié la semaine dernière (privatisations, hausse du taux de TVA, recul du départ à la retraite). Quelles concessions Tsipras est-il prêt à consentir et en échange de quoi ?

Lundi matin, le premier ministre grec a réuni d’urgence les dirigeants des principaux partis nationaux dans l’espoir de présenter un front uni face aux créditeurs. Il a reçu leur soutien à l’exception du Parti communiste grec (KKE). La démarche est habile, car elle écarte définitivement la menace d’un coup de force de l’Eurogroupe, qui souhaitait imposer un « gouvernement de technocrates ». Alexis Tsipras peut ici arguer d’un soutien national au-delà du mandat populaire issu des urnes. Il semble aussi rechercher un compromis quantitatif autour de mesures d’austérité en échange d’une injection de fonds et d’une restructuration de la dette. La rupture avec l’euro, tant attendue par certains à gauche, n’est toujours pas à l’ordre du jour.

Curieusement, le "non" massif semble avoir écarté le Grexit, à tout le moins à court terme. Car parmi les 61% d’électeurs qui se sont prononcés en faveur du "non", une large majorité d’entre eux ne souhaite ni sortir de la zone euro, ni quitter l’Union européenne. Tsipras se sait contraint par ce mandat populaire : sauver le pays de l’asphyxie financière totale, sans engager de nouvelles politiques d’austérité qui appauvriront davantage les classes populaires ; tout cela sans sortir de la zone euro.

L’homme à abattre

Yanis Varoufakis est un professeur d’économie et un homme politique "par accident". Alexis Tsipras est un professionnel de la politique. Selon la distinction faite par Max Weber, le premier répond à une éthique de la conviction, tandis que le second a entre les mains l’avenir de la Grèce, de la gauche grecque (et européenne). Ce dernier est donc davantage sensible à l’éthique de la responsabilité. C’est là où le chemin des deux hommes divergent. Cependant, Varoufakis ne va pas devenir un opposant de Tsipras. Il est probable qu’il continuera de prodiguer force conseils au gouvernement et il le soutiendra assurément. Simplement, Varoufakis semble avoir renoncé à mettre en œuvre les politiques d’austérité qui s’annoncent.

Il y a évidemment un paradoxe dans la trajectoire de cet économiste attachant et brillant. Un temps conseiller de George Papandreou, arrivé au gouvernement avec une réputation de "centriste" dans les cercles de Syriza, Yanis Varoufakis s’est révélé un opposant tenace aux coups de force de la Troïka. C’est à ce titre qu’il est devenu le ministre de Syriza le plus détesté dans les capitales européennes. Pragmatique, sûr de lui mais jamais arrogant, compétent, drôle, lettré, parlant un anglais des plus élégants, Varoufakis est un personnage atypique dans le paysage désolé de la gauche radicale européenne. Pour ces raisons, ses ennemis capitalistes de tout poil ont flairé le danger : Varoufakis était devenu l’homme à abattre.

Ce "marxiste imprévisible" est un homme de gauche radicale à l’anglo-saxonne, à la fois matérialiste, libéral et libertaire : il a ridiculisé l’autoritarisme mercantile des gouvernements européens et confondu la corruption des médias dominants. L’économiste a aussi ringardisé les directions de la gauche radicale européenne, engoncées dans un entre-soi rhétorique que méprisent les peuples. Yanis Varoufakis est un doer (faiseur). Il a démontré que le radicalisme de gauche n’a rien à voir avec la surenchère verbale, mais se mesure à l’accomplissement d’actions concrètes pour le bien commun.

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Vos réactions

  • Article utile à la compréhension de ce qui se joue.

    Dominique FILIPPI Le 6 juillet 2015 à 19:18
  •  
  • Comme James Dean, hein ? Oui, à toute vitesse contre le mur... bravo !?

    James Dean Le 6 juillet 2015 à 20:59
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  • Magnifique portrait à ceci prêt que son départ marquant l’entrée des centristes et même de la droite dans la coalition gouvernementale dite maintenant "d’union nationale" à la demande de l’Europe exactement comme avant le gouvernement de Syriza, je crois malheureusement que le problème de son exclusion n’est pas seulement lié au fait de sa personnalité propre et qu’il fût détesté mais à un tour à droite du gouvernement Tspiras selon la tentative de renversement de son gouvernement et qui vient en quelque sorte d’avoir lieu.

    Louise Desrenards Le 6 juillet 2015 à 22:03
  •  
  • Laissons James Dean où il est ...
    La comparaison est saugrenue et nulle.

    clara z

    clarazavadil Le 7 juillet 2015 à 09:25
       
    • Absolument d’accord. C’est peut-être la moto qui a donné l’idée de cette pénible métaphore. Plus sérieusement son successeur, Euclide Tsakalatos, est un proche de Varoufakis de l’aile gauche de Syriza, qui selon Sapir est beaucoup moins européiste que l’a été l’ancien ministre, peut-être plus enclin à une rupture, encore selon Sapir. On est loin de la tendance Gala rock´n roll de l’article de Regards.

      Mac Cullers Le 8 juillet 2015 à 09:28
    •  
    • non, le sujet est assez sérieux pour qu’on laisse de côté des images oiseuses.
      Le discours de Strasbourg & les réunions en cours ne prêtent vraiment pas ni rire/sourire ou à faire référence au ciné américain (what the fuck, Filippi —whoever you are ?)*

      clara z

      * j’ai déjà dit à Filippi ce que je pense de lui : faut te le re-dire, fucker
       :-)

      clara zavadil Le 8 juillet 2015 à 11:27
  •  
  • L’éloge de Varoufakis et pleinement justifié, mais Ph.Marlière écrit : "Il (Tsipras)a reçu leur soutien (des autres formations politiques) à l’exception de Nouvelle démocratie, formation de droite." De fait, Samaras a démissionné de la présidence de ND, mais celle-ci ne "soutient " nullement le gouvernement et est toujours en embuscade pour le renverser.
    Il oublie de préciser une autre (vraie) exception majeure, celle du KKE, qui a refusé de signer le compte-rendu de la consultation des chefs de partis, prévue par la constitution. Le KKE est aussi sectaire en Grèce que le PCF est opportuniste en France. Les vrais communistes, la gauche radicale, ne se reconnaissent pas à un adjectif sur un bout de carton, ni à un credo auto-proclamé, mais aux propositions et aux actes susceptibles de mobiliser le grand nombre sur un projet politique sans équivoque, comme la démarche de Syriza l’a fait en Grèce.

    D’autre part, il est faux de dire que Tsipras recherche un gouvernement "d’union nationale" au sens où ce serait une "union sacrée". Il a procédé de manière à éviter dans l’immédiat (en revendiquant l’unité populaire) tel ou tel coup de force qui n’ont pas manqué d’être prévus et en réserve à toute éventualité : l’opposition de droite n’a nullement désarmé, et elle a le soutien de tout ce que l’UE compte de forces réactionnaires. Il n’y a pas non plus de "tour à droite" de Tsipras ; le nouveau ministre des finances a déjà été associé aux négociations, et c’est un économiste clairement anti-libéral. Ce serait déjà une victoire (contre par exemple Sigmar Gabriel et Merkel elle-même) que celles-ci reprennent... et même aient lieu, puisque jusqu’ici elles se sont heurtées à l’absurde férocité de la Troïka. Le but de Tsipras est d’abord d’assurer le minimum vital pour son pays. Cela passe par la restructuration de la dette et l’annulation de sa majeure partie "illégitime, illégale et odieuse", selon le rapport documenté de l’audit demandé par la présidence du parlement parlement grec (voir le rapport d’Eric Toussaint). Les autorités (mafieuses et non-élues) de l’UE ont même dissimulé jusqu’au dernier moment (avant le referendum grec) le rapport du FMI lui-même préconisant qu’un accord aille dans le sens d’une restructuration. Le meilleur moyen d’aider la Grèce, c’est de mettre sur la table tout de suite et partout en Europe la question de la dette, pudiquement appelée "déficit budgétaire" ou austérité, et qui n’est en réalité que le moyen mis à la disposition des banques privées par la BCE (Draghi, ex manipulateur de comptes grecs !!) pour faire payer par les peuples ce qui est la dette des banques qui ont spéculé. Avec la bénédiction de la social-démocratie acquise au "libéralisme" capitaliste. La bataille de la dette devrait faire en France aussi l’unanimité de la gauche radicale, qui ne saurait se limiter à l’admiration (justifiée) pour un Varoufakis, si clairement le contraire d’un Macron que Hollande s’est choisi comme bras droit !

    Délos Le 7 juillet 2015 à 10:16
  •  
  • Excellente réponse de Délos. J’ajoute qu’il est honteux et complètement contre-productif que dans notre camp, nous jouions la désinformation.
    Décidément, les médias et la Grèce...

    Syrizienne Le 7 juillet 2015 à 10:56
  •  
  • "François Hollande plaidera pour le maintien de la Grèce dans l’euro" ? dit Maurice, qui semble tout mélanger : car si le maintien dans l’euro signifie la servitude à perpette, à quoi bon plaider ? En réalité, Hollande se fiche complètement des Grecs, comme le PS s’est complètement fichu du NON des Français au TCE . Ou plutôt, il l’a combattu, tellement la belle et saine union de la gauche et l’élan anti-libéral qui se sont formés à ce moment-là, a fait peur aux défenseurs des possédants. La seule chose qui intéresse Hollande, c’est de faire payer les Grecs d’une manière ou d’une autre, sinon ( le pauvre, lui qui a tellement d’estime et de compassion pour les sans-dents !), il se verra obligé de demander à Valls et à Macron encore plus de rigueur policière et de restrictions financières, afin de faire payer à ses concitoyens eux-mêmes ce qu’auront perdu les banques privées françaises et allemandes... qui en réalité ont emprunté à taux faible à la BCE pour prêter aux Grecs à un taux usuraire, ce qui fait que ces banques en ont déjà retiré des intérêts juteux ! Le problème pourrait être réglé par la BCE, s’il n’était pas avant tout politique, justement, car la principale préoccupation de Bruxelles est d’enfoncer partout le clou du TINA. Si les obsessions régionales et présidentielles des Français de la vraie gauche les empêchent de s’unir pour cette lutte, il n’y a qu’à regarder la télé pour voir à qui ils auront tenu l’échelle.

    Délos Le 7 juillet 2015 à 14:51
  •  
  • Enfin ! Grâce à James Dean, on s’oriente progressivement vers un Grexit !! Merci James tous les souverainistes te saluent.

    totoLeGrand Le 8 juillet 2015 à 07:04
       
    • ...Repartons d’une considération de Jean-Luc Mélenchon, en clôture du congrès du PG : « Il faut regarder en face la réalité, dure et cruelle, qu’il s’agit de retourner. Si nous ne la regardons pas en face, nous ne sommes pas capables de la retourner. » Yes !...D’accord. Mais à condition d’ajouter aussitôt : que ce retournement ne consiste pas en un acte unique, sous l’effet d’un regard unique, ni d’une pensée unique !...Il s’agit d’un PROCESSUS, non d’une « brêche » décisive, qu’il suffirait d’élargir !... La capacité de censure de ce processus, de la part des dominants, pour employer une image, est à lames multiples... Autrement dit : ... « Ce n’est qu’un combat, continuons le début !... », d’où nous sommes, et pour nos propres raisons !...
      Le premier écueil est entretenu par de faux-amis, qui prétendent nous cantonner ici dans la pensée binaire du "tout ou rien" : de prétendus « souverainistes », qui poussent au Grexit... et à la sécession « des grecs »,... complices objectifs de la gestion de « la situation de crise » par le Chantage et l’Ultimatum...

      Aubert Dulac Le 8 juillet 2015 à 14:07
  •  
  • @Maurice
    IMPRIME !
    Le KKE est aussi sectaire en Grèce que le PCF est opportuniste en France. Les vrais communistes, la gauche radicale, ne se reconnaissent pas à un adjectif sur un bout de carton, ni à un credo auto-proclamé, mais aux propositions et aux actes susceptibles de mobiliser le grand nombre sur un projet politique sans équivoque, comme la démarche de Syriza l’a fait en Grèce.Délos Le 7 juillet à 10:16

    Dominique FILIPPI Le 8 juillet 2015 à 08:13
       
    • @Maurice [ qui dit "Nous devons plutôt réfléchir aux pbs idéologiques actuels."]

      "la danse du ventre pour ce mettre sous le giron du ps pour des postes a déjà commencé . " moi çà me rappelle....

      1. La sur-représentation des élus pcf au Conseil de Paris.
      2. Avec quelles voix a été élu le Sénateur Laurent à Paris ?
      3. Le TSM , Tout Sauf Mélenchon.

      Et après nous le Déluge !

      Dominique FILIPPI Le 8 juillet 2015 à 08:36
  •  
  • Je suis extrêmement pessimiste pour la suite ; l’impérialisme occidental ne peut reculer sur l’axe central de sa stratégie : faire payer sa crise par les peuples. Dimanche , il est tout à fait possible que le Grexit se produise avec toutes ses conséquences. Il va sans dire que je souhaite me planter...

    Dominique FILIPPI Le 8 juillet 2015 à 11:11
  •  
  • @ clara zavadil Le 8 juillet à 11:27

    Keep Cool ! Pourquoi s’énerver....la situation est déjà assez grave comme çà...tiens...au fait pourquoi ai-je pensé au Proletkult...pourquoi ai je bien pu y penser....

    Dominique FILIPPI Le 8 juillet 2015 à 11:41
  •  
  • Excellent article, il y a certes du James Dean mais également du Jim Morisson dont le livre préféré était naissance de la tragédie de Nietzche
    et dont le dernier enregistrement An American Prayer le 8 décembre final de sa vie est une prémonition " Awake, shake dreams"

    http://necronomie.blogsmarketing.adetem.org/tag/varoufakis

    necronomie Le 9 juillet 2015 à 21:12
       
    • comme le dit si bien Filippi ( qui peut te rendre
      cette prémonition en Grec :)
      " να πας να γαμηθείς ! " *

      clara z

      clara zavadil Le 10 juillet 2015 à 15:17
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  • Bien entendu, la confusion est de règle ...
    D. Filippi, le grand théoricien anti-pcf, mélenchoniste, et donneur de leçon s’il en est, soutiendra une liste avec EELV en Rhône-Alpes, ceux là même qui votent toutes les lois du PS à l’assemblée nationale. Et il faudrait accabler les élus pcf !

    La dictature financière est implacable et ne laisse aucune possibilité à une alternative ! TINA, bien sûr... Dans ce combat il faut des militants déterminés et honnêtes pour franchir ce mûr. J’ai bien ri il y a 3 semaines, à Madrid, quand Iglésias fit le constat que la moitié des élus de Podemos à la municipalité étaient des communistes. Les assemblées populaires avaient quoiqu’on en dise bien fait le job en choisissant ceux qui montrent leur détermination dans les luttes. Pour moi la seule chose utile et nécessaire en ces temps difficiles

    Goldoni Le 10 juillet 2015 à 22:33
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  • tien ! on semble oublier que Varoufakis a écrit un excellent bouquin sur l’économie, facile à lire, mais non simpliste, « Le Minotaure Planétaire » ; une excellente introduction à ce que peut être une économie « progressiste »

    Jean Le 3 septembre 2015 à 18:25
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