Accueil | Par Loïc Le Clerc | 1er octobre 2019

Lubrizol : l’usine qui n’avait pas sa place en ville

Odeur nauséabonde, maux de tête, nausées, restrictions alimentaires, mais rassurez-vous, tout va bien à Rouen.

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« Les analyses n’ont pas fait apparaître de toxicité aiguë. » Ces mots du préfet de Seine-Maritime Pierre-André Durand n’ont qu’un seul et unique but : rassurer les populations. Sauf qu’en 2019, en France, la confiance dans les autorités bat de l’aile. Le rapport à la vérité est désormais le suivant : on nous cache tout, on nous dit rien.

Ainsi, après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, le scepticisme demeure quant à la dangerosité de l’événement – et le complotisme ne saurait tarder. Il faut dire que la communication de crise n’est pas au niveau. Quand le préfet explique que les analyses des polluants montrent un « état habituel de la qualité de l’air », sauf sur le site de Lubrizol classé Seveso, comment ne pas être sceptique ? L’air de l’usine serait circonscrit au site de l’usine ? En gros, tout va bien, sauf là où tout va mal. Le terme même de « toxicité aiguë » est une erreur sémantique. Cette expression est employée en toxicologie médicale lorsque 50% des individus décèdent suite à une exposition unique (ou, a minima, 5%). Nous voilà donc rassurés : la moitié de Rouen ne va pas mourir. Et si elle n’est pas « aiguë », cette toxicité, qu’est-elle ?

Sur LCI, voici ce qu’en dit François Veillerette, co-fondateur et porte-parole de Générations futures :

« Il n’y a heureusement pas eu de décès dans les premières heures et on s’en félicite mais maintenant on ne peut pas exclure qu’il y ait des maladies chroniques, que certains cancers soient plus présents dans les années à venir. »

La com’ gouvernementale n’est pas meilleure. Le message global est le suivant : on attend les résultats mais il n’y a pas de risque. Contradictoire et consternant : comment peut-on affirmer qu’il n’y a pas de risque alors qu’on ne connaît pas les résultats des analyses ? Comme quand les autorités conseillent de « ne pas consommer de légumes et fruits qui ne pourraient être épluchés ou lavés de façon approfondie ». Qu’est-ce que ça veut dire, sachant que les agriculteurs, eux, doivent veiller à ce que leurs animaux « ne consomment pas d’aliments souillés » ? Le pire en fait, c’est qu’aucune consigne claire sur ce qu’il convient de faire n’a été donnée – en plus de l’interférence médiatique causée par la mort de Jacques Chirac. Et plus les ministres parlent, moins ils paraissent crédibles. Terrible constat.

Tout ceci n’aura finalement qu’un effet : alimenter le fond de défiance à l’égard des institutions. Cela remonte à la gestion du nuage de Tchernobyl qui, rappelons-le, n’avait pas traversé la frontière française... Puis ça s’est aggravé par la crise du médicament, quand une agence supposée protéger les citoyens ont délivré des accords pour des médicaments qui ont tué.

Un problème de société

Au-delà de cet aspect à la fois politique et de communication se pose la question de l’existence même de l’usine Lubrizol au cœur d’une ville comme Rouen. Une chose semble désormais évidente : les usines Seveso n’ont pas leur place en ville. Pas seulement parce qu’elle représente un danger imminent, mais aussi pour les contraintes urbaines qu’elles imposent : pas d’infrastructures, de transports en commun ni d’écoles dans un périmètre élargi autour d’elles. Ce sont des villes comme Le Havre, Lille, ou Lyon qui se retrouvent asséchées.

Les usines Seveso, qui sont des établissements classés (entreprises avec des risques, type stations-essence) ont vu leurs obligations allégées en 2014. Elles n’ont plus obligation de déclarer la liste des produits toxiques en leur sein – ce qui rend aujourd’hui la situation d’autant plus complexe à Rouen. En cinq ans, les inspecteurs de l’Etat qui vérifient la conformité des installations des établissements classés ont vu leur capacité réduite : -40% d’inspections de terrain. Et pourtant, Lubrizol avait été contrôlée plusieurs fois ces dernières années...

Se pose ensuite la question de la place des salariés, qui ne sont plus associés aux questions de sécurité depuis la fusion des comités d’hygiène et de sécurité (CHSCT) et des comités techniques (CT). La place du citoyen aussi est une des grandes absentes de cette tragédie. Comme l’a très bien développé Laurent Vibert, expert en communication de crise, dans les colonnes de Ouest France :

« Tant qu’on n’aura pas en France intégrer la préparation des populations, aussi bien en entreprise, que dans la vie privée et qu’à l’école, on aura du mal à dire aux gens "c’est dangereux". Il faut les éduquer à ne pas paniquer, en en faisant des coacteurs de la gestion de la crise. Le citoyen est censé être le premier maillon de la chaîne des secours d’après l’organisation de la sécurité civile en France. Mais il apparaît plus souvent comme un demandeur et un assisté, qu’un acteur. Il faut que l’ensemble de la population soit en capacité d’agir en fonction des scénarios préétablis et en respectant les consignes données. Les États-Unis arrivent à évacuer des régions comme la Floride ou la Californie en cas d’intempéries. En France, cela paraît impossible d’imaginer évacuer rien qu’une partie de Rouen ou de Rennes dans l’ordre. Cela peut relever d’une question d’habitude des crises et de leur réalité, comme les pays qui affrontent régulièrement des cyclones et des tempêtes. Mais cela relève aussi d’un engagement, il faut qu’il y ait une volonté politique et des budgets pour faire de vrais exercices de gestion de crise. »

Espérons que tout les ratés de la tragédie de Rouen serve de leçon.

 

Loïc Le Clerc

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  • Si les entreprises Seveso n’ont pas leur place en ville, où proposez vous de les installer ? Pourquoi ne pas suivre ceux qui disent que l’industrie c’est polluant et dangereux, et envoyer ce qui reste d’usines en France au Bangladesh ou au Congo ?

    Blum Le 13 octobre à 16:26
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