Accueil > Les économistes ne sont pas tous des sales types, par Bernard (...) | Chronique par Bernard Marx | 12 décembre 2019

L’urgence écologique et climatique : « Une destruction créatrice à une échelle inconnue »

Pour l’épisode 10 des « choses lues par Monsieur Marx » – deuxième saison ! – Bernard Marx nous parle du climat et de l’écologie.

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« La transformation de la structure pour un régime de croissance soutenable implique une destruction créatrice à une échelle inconnue dans le passé », écrit l’économiste Michel Aglietta dans le livre Capitalisme : le temps des ruptures [1]. Il fait ainsi référence à une notion célèbre de l’économiste autrichien du siècle dernier, Joseph Schumpeter. Mais on peut le dire d’une autre façon, plus marxiste : il faut une dévalorisation massive du capital accumulé dans des productions émettrices de réchauffement climatique et destructrices des ressources de la nature et un grand remplacement par des façons de produire, de consommer et de vivre, écologiquement viables.

Dévalorisation massive du capital

« Des montants considérables de ressources fossiles ne pourront pas être extraites et donc pas valorisées, si l’économie est restructurée pour suivre une trajectoire soutenable définie par l’accord de la COP 21, explique l’économiste. Il va en résulter une dévalorisation massive des entreprises exploitant l’extraction de ces ressources fossiles. » Et il va falloir en même temps investir massivement dans la production des énergies renouvelables et vers les processus de production et de distribution d’électricité reposant sur ces énergies. C’est un enjeu crucial. Ce n’est pas le seul. « Il faut transformer les terres agricoles pour développer l’agriculture écologique au détriment de l’agriculture intensive qui vide les campagnes et oriente les consommateurs vers les produits standardisés et bourrés d’ingrédients chimiques provenant d’engrais et de pesticides [...] Il faut créer, par l’économie circulaire, des territoires à densités d’activités complémentaires pour inverser la désertification des périphéries des métropoles ou leur dégradation en cités dortoirs avec multiplication des déplacements journaliers en automobiles [...] La mobilité urbaine doit être redéployée avec priorité aux transports collectifs non polluants, réduction des véhicules individuels et passage intégral à l’électricité. Dans le cadre de l’économie circulaire, il est possible de réorganiser les activités pour réutiliser les déchets dans le processus de production. »

L’urgence est là. Le rapport 2019 du Programme de l’ONU pour l’environnement, publié le 26 novembre 2019, montre l’écart croissant entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions de gaz à effets de serre. Le rapport constate que ces émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 1,5% par an au cours de la dernière décennie. Le changement climatique peut encore être limité à 1,5°C. Mais il faut pour cela une réduction des émissions de 7,6% par an de 2020 à 2030 ou de 2,7% par an pour atteindre l’objectif des 2 °C.

 

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Le 25ème sommet de l’ONU sur le climat s’est ouvert, lundi 2 décembre, à Madrid. Il va durer deux semaines. Il ne sera certainement pas à la hauteur de l’enjeu. Le relèvement des engagements nationaux attendra au mieux 2020, y compris pour l’Union européenne qui s’affiche volontiers en fer de lance de la lutte pour le climat. Et la réduction de l’écart entre les engagements et les actes attendra plus encore. Ou pire encore, il risque de s’accroître. Deux dossiers seront principalement négociés à Madrid : la mise en place de règles d’échanges sur le marché carbone qui menace de transformer l’accord de Paris en une vaste marchandisation des droits à polluer ; la concrétisation de l’indemnisation des pays pauvres subissant les pertes et dommages du changement climatique qui risque fort de rester lettre morte.

Transition juste et garantie d’emploi

Les destructions de capital ne menacent pas seulement les intérêts de leurs propriétaires et de ceux qui l’ont financé. Elles détruisent des emplois, menacent les revenus et les conditions de vie de celles et ceux dont le travail dépend directement ou indirectement de ces productions. L’espérance de nouveaux emplois ou de nouvelles activités ne suffit pas. Les résistances des agriculteurs piégés dans l’agriculture intensive et industrialisée sont tout à fait compréhensibles, sinon légitimes. Mais bien d’autres emplois sont en cause.

La Confédération européenne des syndicats plaide pour une transition écologique « socialement juste ». « Une telle stratégie, explique-t-elle, doit au moins inclure les éléments suivants : une analyse précoce des impacts sociaux et économiques en vue d’identifier les défis et les opportunités par région et par secteur ; une planification des politiques pour anticiper les changements et éviter les ruptures sociales ; des moyens financiers suffisants pour faire face aux problèmes de main-d’œuvre ; l’implication effective des partenaires sociaux à chaque étape du processus ; des stratégies régionales de reconversion et un plan d’investissement pour stimuler la diversification économique dans les régions et secteurs en transition. » « Cette stratégie pour une transition juste, ajoute la confédération syndicale, doit couvrir tous les secteurs car l’ensemble de l’économie sera concerné par la transition vers une économie bas carbone au cours des prochaines décennies. Tous les secteurs et régions doivent, dès lors, être soutenus dans l’élaboration de plans à moyen et long terme pour parvenir à la décarbonalisation. » Moyennant quoi, la CES prend acte des intentions de la nouvelle Commission européenne qui a inscrit le « Green deal européen » comme l’une de ses six ambitions et a désigné le commissaire social-démocrate hollandais Léo Tindemans pour en coordonner l’action. Dans ses annonces la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a même coché la case « Transition juste ». Elle propose pour ce faire, la création d’un fonds spécial pour les régions les plus impactées. La CES s’en félicite, mais elle craint l’insuffisance et la dispersion des efforts. Il faut surtout craindre que les actions de la Commission en matière de transition juste masquent la poursuite du mouvement dominant de régression des droits et des protections sociales, comme le gouvernement Macron le met en œuvre systématiquement pour la France.

La garantie de l’emploi est une partie constitutive essentielle du « Green New Deal » radical proposé pour les USA par la représentante Alexandria Ocasio-Cortez et soutenu par Bernie Sanders. « Ce qui le distingue le plus des précédents programmes d’emplois verts, c’est la garantie d’emploi. L’idée que le gouvernement fournira un emploi à quiconque en veut, expliquent les auteurs de "A planet to win. Why we need a green new deal" récemment paru [2], est cruciale. Il représente un engagement à ne laisser personne de côté au milieu de la transformation économique et du chaos climatique. Une telle garantie améliorerait également considérablement la position des travailleurs. » La garantie d’emploi doit avoir une triple dimension. Elle doit être assurée par le droit du travail et la protection sociale ; elle doit être obtenue par des investissements et des créations d’emplois publics lorsque le marché et l’activité privées sont défaillants ; Elle doit viser un élargissement de la notion d’emplois verts. Ils ont tendance à être considérés comme directement liés à la production d’énergie, qu’il s’agisse de moderniser le réseau ou de construire des énergies renouvelables. « Nous plaidons, expliquent les auteurs, pour l’élargissement du cadre des emplois verts afin de centrer les travaux déjà sobres en carbone : prendre soin des personnes et de la terre. »

En finir avec la valeur actionnariale

Pour Michel Aglietta, un axe de rupture indispensable est la transformation de la gestion et de la gouvernance des entreprises, afin d’en finir avec le règne des seuls actionnaires et de la norme de la valeur actionnariale.

La recherche du profit par le capitaliste conduit celui-ci à déplacer les coûts, c’est-à-dire à faire porter ceux-ci non par lui-même mais par la collectivité. C’est ce qu’on appelle les externalités, explique l’économiste Antonin Pottier. Par exemple, il est moins coûteux et donc plus rentable (pour le capitaliste et l’actionnaire) de rejeter dans la nature un résidu toxique plutôt que de mettre en œuvre un procédé complexe de destruction ou d’inertage de ce résidu. En principe, les régulations publiques sont censées résoudre cette défaillance de la propriété privée et de l’objectif du profit privé, par la mise en place de réglementations, du principe pollueur/payeur via des taxes et/ou des marchés permettant des droits à polluer. Ces mécanismes de régulation posent de redoutables problèmes économiques, sociaux et politiques. Les mécanismes marchands sont déficients. Les taxes sont indispensables mais elles tendent à être reportées sur les consommateurs. Et d’une façon générale, les externalités sont générées les unes après les autres, par la poursuite du profit. Si bien que « la régulation court toujours après ces externalités, jusqu’au jour où elle s’avère impuissante ». Déjà la surexploitation des terres rares se profilent avec la mutation technologique de la voiture électrique et de la révolution digitale.

Il s’agit de prendre les choses à la racine et, comme le préconise Michel Aglietta, dégager les entreprises de cet étau, proposer une autre logique, d’autres critères, une autre gouvernance.

A ceci près, que l’on peine à identifier l’ampleur de la transformation proposée (la codétermination à l’allemande est prise comme modèle) et même sa faisabilité. Il ne s’agirait pas d’abolir la recherche du profit, mais de mesurer et d’incorporer le « capital humain » et le « capital environnemental » dans les actifs de l’entreprise et de les faire participer à la répartition des profits. L’on comprend mal comment il pourrait y avoir entre eux une comptabilité commune et une commune mesure de leur rentabilité.

Transformer la finance

Un redéploiement massif et rapide des financements est indispensable. L’industrie financière française prétend qu’elle est en train de le faire. Aux pouvoirs publics à tous les niveaux, national, européens et mondiaux de leur permettre de faire encore plus et mieux. Mais pas question de transformer en profondeur le modèle de l’intermédiation financière dominé par les marchés.

La réalité du verdissement de la finance privée y compris, de sa composante française, est si l’on ose dire, beaucoup moins rose. Certes, selon le rapport annuel de l’ONG Rainforest Action Nework (Banking on Climate Change), les grandes banques américaines et chinoises et canadiennes font encore pire en matière de financement des énergies fossiles. Mais, c’est très relatif et très insuffisant. L’OXFAM France et les Amis de la Terre viennent de refaire le point pour les quatre plus grandes banques françaises, acteurs financiers de dimension mondiale. Leur empreinte carbone reste colossale : ils orientent encore 70% de leurs financements énergétiques vers les énergies fossiles.

Une étude publiée en mars 2019 par la Banque de France montre que les banques facturent leurs prêts de rénovation écologiques à des taux élevés. Elles utilisent les dispositifs publics de prêts à taux zéro pour capter une partie de la rente associée à la valorisation du logement.

Les obligations vertes et la gestion des fonds d’investissement selon des principes d’investissement responsables n’ont pas changé vraiment la donne. Les dispositifs mal définis et peu transparents aboutissent surtout à du greenwashing. La Commission européenne prétend relancer l’affaire avec la mise en place d’un système de classification commun pour déterminer les activités économiques qui peuvent être considérées comme durables sur le plan environnemental. Mais pas sûr que ce fléchage améliore vraiment les choses. D’autant qu’il n’est pas sûr qu’il soit vraiment commun, et qu’il flèche aussi les activités « brunes » dont il faut progressivement mais rapidement tarir le financement.

En réalité l’impulsion publique à la transformation de la finance devra être systématique et diversifiée depuis le niveau territorial de proximité jusqu’au système de financement international.

Points clés, selon Michel Aglietta : la promotion des monnaies locales qui « contribuerait à mettre en cause le monopole bancaire » de la création monétaire ; les banques publiques de développement et les institutions financières publiques » pour financer des projets de grandes tailles et de longue maturité qui engendrent des externalités positives et éliminent des externalités négatives ; les États qui peuvent agir par les réglementations, les politiques fiscales et les investissements publics ; les banques centrales qui peuvent intervenir par leurs politiques de refinancement et en incorporant les risques financiers d’origine environnementale ou sociale leurs politiques prudentielle ; un budget européen indispensable « parce qu’un régime de croissance soutenable ne peut être poursuivi dans le cadre européen que si sont produits des biens publics transnationaux que les États membres ne peuvent produire séparément avec la même efficacité ». A quoi l’économiste ajoute, bien sur, l’enjeu des politiques d’aide pour les pays en développement à faibles revenus et celui d’un régime institutionnalisé de coopération monétaire international pour remplacer la domination dégénérescente du dollar.

Vaste programme.

 

Bernard Marx

Notes

[1Michel Aglietta (sous la direction de) : Capitalisme : le temps des ruptures ; Odile Jacob ; novembre 2019

[2Kate Aronoff ; Alyssa Battistoni, Daniel Aldana Cohen, Thea Riofrancos : A Planet to Win. Why We Need a Green New Deal ; Verso Books ; novembre 2019

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