Accueil | Par Laura Raim | 9 août 2021

Mille et une façons de périr

À chaque époque ses mythologies de l’apocalypse. Le pessimisme écologique et politique de la nôtre nourrit une abondance d’oeuvres dont la représentation du futur traduit les peurs du présent.

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Il est plus facile, dit-on, d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme. L’abondance du « collapse porn », qui véhicule toujours les mêmes images de colonnes de fumées noires, d’ours faméliques et de banquise fondue, atteste de la fascination qu’exerce sur nous l’apocalypse. De nombreuses œuvres de science-fiction se plaisent à figurer, si ce n’est la disparition totale de la planète, au moins l’effondrement de la civilisation industrielle telle qu’on la connaît, et la transformation radicale des modes de vie qui s’ensuit pour les survivants.

 

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Reflétant les préoccupations de notre époque, plusieurs séries dystopiques connaissent un grand succès, comme The Leftovers, qui met en scène un monde dans lequel 2% de la population disparaît subitement, sans explication. Ou encore La Servante écarlate, la mini-série adaptée du roman de Margaret Atwood qui raconte comment les États-Unis ont mué en régime théocratique totalitaire et réduit les rares femmes encore fertiles à l’état d’esclaves pour familles riches en mal d’enfants.

Si la catastrophe nous semble de plus en plus proche et probable, nous ne sommes pas les premiers à la projeter dans nos productions littéraires et philosophiques. Dès le Ve siècle av. J.-C., Platon inventait, dans deux de ses dialogues – le Timée et le Critias –, le mythe de l’Atlantide, qui inspirera de nombreuses œuvres, parmi lesquelles Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. La destruction brutale de cette cité sous l’effet combiné de mouvements telluriques et d’un raz de marée devait nous rappeler à quel point nos civilisations restent fragiles malgré leur puissance apparente. Et quoique les causes fussent naturelles, Platon précisait bien qu’il s’agissait d’un châtiment mérité par une civilisation ayant péché par orgueil. Comme le rappelle Alain Musset dans Le Syndrome de Babylone, géofictions de l’apocalypse (Armand Colin, 2012), ce thème de la culpabilité humaine restera fondamental dans la plupart des récits de cataclysmes.

À partir des années 1960-1970, la destruction de l’environnement supplante l’anéantissement atomique comme principale menace d’autodestruction.

Convulsions terrestres

Le théâtre de ce désastre moral sera souvent le même : la ville, lieu de toutes les corruptions et de toutes les injustices, coupé de la nature et donc de Dieu. Après les villes bibliques de Babel, Sodome, Gomorrhe, Jérusalem ou Babylone, Paris, New York, Las Vegas et Los Angeles sont les cibles des films d’anticipation contemporains, qui continuent de trouver dans l’Ancien et le Nouveau Testament leur plus grande source d’inspiration, où figurent déjà toutes les options mortelles. Un film comme Waterworld, qui donnait en 1995 un aperçu saisissant d’une Terre totalement recouverte à la suite du réchauffement climatique et de la fonte des glaces, n’est pas sans rappeler le Déluge, qui provoque la fin de la première humanité dans la Genèse. Mais c’est surtout l’Apocalypse selon saint Jean qui offre la plus grande variété de calamités fatales : on y meurt frappé par une météorite, comme plus tard dans Melancholia de Lars Von Trier, ou encore enseveli par de terribles tremblements de terre.

Les convulsions de l’écorce terrestre inspireront de nombreux films à la fin des années 1990 et au début des années 2000, sans doute en raison de la série de séismes qui frappent l’opinion publique, que ce soit à Mexico, à Kobé, à Sumatra, au Sichuan ou à Fukushima. Dans son film 2012, Roland Emmerich met en scène le glissement des plaques tectoniques qui donnera raison à la prophétie maya, à grand renfort d’effets spéciaux spectaculaires permettant d’assister à l’engloutissement de la côte californienne dans les eaux du Pacifique. Last but not least, l’Apocalypse prévoit aussi la mort par épidémie. Une piste biologique qu’exploreront avec avidité de nombreux auteurs, souvent en y ajoutant un nouvel élément : la responsabilité humaine. L’expérimentation en laboratoire qui tourne mal, une guerre bactériologique qui dégénère… Dans Je suis une légende, c’est une tentative de vaccin contre le cancer qui transforme les victimes en monstres sanguinaires.

Chroniques de l’autodestruction

Que l’homme puisse être bourreau de lui-même, l’invention de la bombe nucléaire le confirma définitivement. Après la deuxième guerre mondiale et Hiroshima, on assiste ainsi à l’essor d’une science-fiction apocalyptique qui n’a plus besoin de recourir aux catastrophes naturelles, l’homme devenant techniquement capable de se détruire tout seul. Cependant, à partir des années 1960-1970, avec la lente prise de conscience écologique, et notamment la Conférence de Stockholm en 1972, la destruction de l’environnement supplante l’anéantissement atomique comme principale menace d’autodestruction. Si le spectre du réchauffement climatique a pu inciter un réalisateur comme Cédric Klapisch à concevoir un Paris complètement ensablé en 2070 dans son film Peut-être, Roland Emmerich imagine plutôt dans Le Jour d’après un retour à l’ère glaciaire.

Émerge ainsi une science-fiction plus politique, critiquant la nocivité des sociétés industrielles capitalistes, la consommation de masse et le gaspillage caractéristiques d’un American Way of Life qui épuise les ressources naturelles et multiplie les déchets toxiques. Le classique de 1966 de Harry Harrison Soleil vert imagine la terre en 1999. Exsangue, elle est devenue incapable de nourrir ses trop nombreux habitants. À New York, trente-cinq millions d’habitants s’entassent où ils peuvent tandis que les plus fortunés se barricadent dans des résidences climatisées et sécurisées. Ce n’est plus l’instant t de la catastrophe qui intéresse, mais la période postapocalyptique qui suit, et qui peut durer longtemps… Le film d’animation Wall-E s’ouvre sur une Terre désertée depuis sept cents ans, où ne subsistent que des montagnes d’ordures, vestiges d’une société d’hyperconsommation. Réfugiés sur des vaisseaux spatiaux pendant que des robots tentent de nettoyer le globe, les hommes parviendront finalement à revenir sur terre, après des siècles d’exil. Il y a toujours des raisons d’espérer, du moins dans le monde de Pixar.

 

Laura Raim

Cet article est extrait de notre numéro du printemps 2019. Pour vous le procurer, cliquez ici !

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  • Sous un déluge, un vrai celui-ci, de références bibliques, cinématographiques et même platoniciennes, se tient le message essentiel : c’est la faute du capitalisme. Les partis qui veulent nous en délivrer sont l’avenir, le progrès, le salut, etc.

    Glycère BENOIT Le 9 août à 17:12
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  • Bien évidemment que la cause ultime des causes est le capitalisme puisque son moteur est l’accumulation sans foi, ni loi, au profit de quelques uns. Le capitalisme et son jumeau, le libéralisme, autorise la captation de tout : la nature, l’homme, et la démocratie puisqu’il ne manquerait plus que le peuple puisse s’émanciper.

    lucien matron Le 14 août à 16:04
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  • L’activité économique est la cause première de la dégradation des équilibres naturels. Qu’elle ait lieu dans des Etats communistes ou dans des Etats démocratiques ne permet pas de trancher dur une plus grande nocivité des uns sur les autres. La Chine, gouvernée par les communistes, représente 27 % des émissions de CO2 pour 18 % de la population mondiale. Tchernobyl, à quoi faut-il l’imputer ?

    L’économie n’obéit pas à la loi de la jungle, elle ne peut pas tout se permettre. Elle est encadrée par des principes et des règles juridiques bien définis et les États qui les reconnaissent, les États de droit, ont en main tous les outils pour faire face à la crise climatique sans abandonner la démocratie.

    Glycère BENOIT Le 14 août à 19:13
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  • Alors pourquoi ces États dits " de droit" n’utilisent ils pas ces outils ? Quelle naïveté !

    lucien matron Le 15 août à 15:39
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  • Ce ne sont pas les Etats dits ‘de droit’. Ce sont les Etats de droit. Vos guillemets ne veulent rien dire. Ces Etats utilisent les outils à la disposition de leurs gouvernements respectifs, dans le cadre du régime parlementaire. Vous estimez que votre expertise est meilleure que la leur. Il est possible qu’elle le soit. Vous êtes peut-être un génie de la politique et eux des politiciens incompétents. Si vous détenez la solution, proposez-la aux Français, fondez un parti politique – en démocratie on en a le droit – présentez ses candidats aux élections législatives et si votre sagesse est avérée, vous aurez une majorité au parlement.

    Préférez-vous le socialisme à la démocratie ? Ce régime ne subsiste plus que dans quelques Etats dont le bilan sur le plan de la lutte contre le dérèglement climatique et les catastrophes écologiques ne vaut pas mieux que celui des démocraties. Et là, il n’y a pas de parlement.

    Glycère BENOIT Le 16 août à 04:04
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  • Oui " de droits" entre guillemets ! Quels sont réellement les droits des noirs dans certains américains ? Quels sont les droits de certaines minorités sociales, ethniques, politiques dans certains pays européens ? Les droits des travailleurs sous Thatcher ? Les droits syndicaux chez Amazon et autres Gafa ? Sur le papier des droits existent, dans les faits, ils n’existent pas !
    Quant à votre suggestion, j’ai eu des responsabilités politiques et j’ai été élu Municipal dans une ville de 50000 habitants avec mandat de Maire-adjoint . Je sais ce que c’est que de mettre la main à la pâte. Je sais ce que veut dire démocratie participative et démocratie citoyenne. Et je peux affirmer ici, que ce ne sont pas les députés qui changeront quoi que ce soit au déréglementation climatique, mais la mobilisation sociale générale.

    lucien matron Le 16 août à 07:13
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  • C’est bien, vous avez anticipé mon conseil : vous n’avez pas créé un parti, mais vous avez adhéré à l’un d’eux, pour y prendre des responsabilités dans un exécutif municipal. Je me place dans l’hypothèse où, pour être maire-adjoint d’une ville, il faut être encarté dans un parti. L’inverse est très rare, l’hypothèse est des plus plausibles. Vous ne dites pas de quel parti il s’agit, mais peu importe : tous sont égaux dans la démocratie, et adhérer à l’un d’eux procède d’un libre choix, qui n’existe pas dans tous les pays. Vous mettriez ‘libre’ ou ‘libre choix’ avec des guillemets, selon votre manière. Moi non. Prendre parti en politique est un choix, un vrai, que l’on peut nommer clairement. Puisqu’il est libre, il engage la responsabilité de celui qui le met en œuvre. Elle rejoint alors celle de son parti. Ce droit de choisir, comme celui de voter, existe dans la démocratie, il n’existe pas dans le socialisme. C’est le cas en France. Voulez-vous le supprimer ?

    Comme vous, je sais ce que c’est que de mettre la main à la pâte. J’ai aussi des états de service, mais je ne cherche à bluffer personne avec. Je reste dans le cadre du débat d’idées, où ce qui importe est la pertinence des arguments, non le nombre de galons sur les manches.

    Vous balancez celui de la situation des minorités raciales aux Etats-Unis et en Europe, pour souligner l’injustice dont elles sont l’objet dans des pays qui n’ont rien à voir avec le socialisme et tout avec la démocratie, afin de démontrer qu’elle n’est qu’une imposture. Vraiment ? Quid des droits des Tibétains, des Ouighours en Chine ? Et même des droits du simple citoyen chinois ? A-t-il seulement celui dont vous vous êtes prévalu vous-même pour lancer votre carrière politique et la continuer ? En Chine, est-ce possible ? Non, ça ne l’est pas, la Chine étant gouvernée par le parti communiste. Était-ce possible dans feu l’URSS ? Non plus.

    On peut bien sûr continuer à comparer, par des analogies, les mérites respectifs de la démocratie et du socialisme (dans la démocratie du moins). Il reste qu’il faut choisir entre les deux, quoi que l’on propose comme solution pour résoudre la crise climatique.

    Glycère BENOIT Le 16 août à 11:06
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  • Vous devriez sortir de vos schémas habituels. J’ai eu l’honneur d’être élu sur une liste d’union de la gauche, conduite par un responsable du Parti Socialiste ( devenu député puis secrétaire d’Etat) , liste dans laquelle un quota de personnes de la société civiles ( c’est à dire non encartées) étaient élues, j’étais dans ce cas.
    En ce qui concerne les États de droit, je vous renvoie au dossier publié cette semaine par le journal Le Monde, sous la plume de Florence Aubenas. Il s’agit de l’agriculteur Laronze, qui est mort dans mon département, pour avoir voulu pratiquer une agriculture bio, ce qui était son droit et son choix.

    lucien matron Le 17 août à 08:05
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  • Mes schémas politiques n’ont rien de figé. Ils n’intègrent pas le déni de réalité quand celle-ci les prend en défaut. C’est eux que je corrige. En cela, ils ne sont donc pas des schémas, mais les conclusions d’une analyse politique, sur un sujet donné à un moment donné. Je ne tiens pas l’hypothèse sur laquelle elle repose pour une certitude a priori. Celle-ci était plausible, néanmoins, mais elle ne s’est pas avérée. Dont acte.

    J’avais pris connaissance de l’affaire Laronze par les mêmes sources que vous, le reportage de Florence Aubenas. L’état de la procédure ne met pas en cause l’Etat de droit dans son principe. Même si elle souffre d’un abus de lenteur manifeste, ce qui est choquant, détestable, elle existe néanmoins et rendra ses conclusions après jugement. On peut espérer que justice sera rendue, équitablement.

    Vous avez pris, à juste titre, un exemple récent et proche. On pourrait prendre des exemples lointains mais néanmoins significatifs pour scruter le notion d’Etat de droit. Les souffrances des paysans ne furent pas anodines quand on appliqua les principes marxistes-léninistes à l’économie agricole. Les Jérôme Laronze s’y comptèrent par millions, exterminés de façon systématique. Vous n’êtes pas lié à l’idéologie responsable de ces crimes, bien sûr, mais vous avez fréquenté ses adeptes, qui s’abritent aujourd’hui derrière le paravent de quelques réserves circonstanciées pour s’en dédouaner. Je me place dans l’hypothèse où l’union de la gauche dans l’exécutif municipal dont vous étiez membre incluait le PCF. Où est-il l’État de droit dans leur idéologie ? Vous avez vu de près des gens vous démontrant son bien-fondé. Cette fréquentation est-elle à vos yeux le meilleur de votre engagement ? Elle vous aura en tout cas invité à penser contre vous-même, ce qui est un exercice critique salutaire.

    Glycère BENOIT Le 18 août à 14:04
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