Accueil | Par Loïc Le Clerc | 12 septembre 2019

On était au procès politique des décrocheurs de portraits de Macron

95 gardes à vue, 57 personnes poursuivies dans 17 procès, tout ça pour avoir décroché des portraits d’Emmanuel Macron. Mercredi 11 septembre, ils étaient neuf à faire face à la justice, à Paris.

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Pour trouver le tribunal, il suffit de suivre les fourgons. On n’ose croire que tous ces hommes en bleu sont là pour accueillir des simples décrocheurs de portraits. Un arrêté a été pris pour interdire la manifestation de soutien sur le parvis du tribunal. Le rassemblement se tient alors sur un trottoir, empiétant sur la route, avec le danger que cela comporte. 8h10, dernière sommation. Le policier qui annonce ça au mégaphone porte une écharpe tricolore, à l’étonnement général. Simple question de procédure.

 

« Nous sommes tous décrocheurs de portraits ! », monte alors. Les forces de l’ordre commencent à pousser les manifestants. « On s’assoit ! », crie l’un d’eux. Un sitting. Bien encadré. Assis parmi les gens, la sénatrice écolo Esther Benbassa et le député insoumis François Ruffin. L’espace d’un instant, on eut cru qu’une petite étincelle pouvait faire dégénérer la situation. Mais non.

Dix minutes plus tard, la manif se lève pour se rendre dans une rue perpendiculaire. Côté entrée de service du tribunal. Les chants s’enchaînent : « On est plus chaud, plus chaud, plus chaud que le climat » ; « Et un, et deux, et trois degré, c’est un crime contre l’humanité » ; « Écologie libérale, mensonge du capital ».

 

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Beaucoup de monde, plusieurs centaines de manifestants, beaucoup de policiers aussi. Viennent les différentes prises de paroles, parmi lesquelles on peut citer la gilet jaune Priscillia Ludowski, Jean-François Julliard de Greenpeace, Cécile Duflot d’Oxfam ou encore Florent Compain des Amis de la terre. Dans la foule serrée, on croise les écolos Marie Toussaint, Sandra Regol et Julien Bayou, les insoumis Mathilde Panot, Danielle Simonnet, Ugo Bernalicis et Éric Coquerel. Les Pinçon-Charlot sont là aussi. Tous là pour soutenir les neuf prévenus du jour, accusés de « vol en réunion ». Ils encourent une peine de 75.000 euros d’amende et cinq ans de prison.

 

L’audience

13h33. La salle est pleine, de même qu’une deuxième salle où la séance est retransmise. La juge explique les infractions qui leur sont reprochées : avoir « soustrait frauduleusement le portrait officiel du président de la République »« vol du Président », écorche-t-elle à un moment – les 21 et 28 février dans les mairies des 3ème, 4ème et 5ème arrondissements. La juge ne se dit « pas surprise » de trouver face à elle des prévenus aux casiers judiciaires vierges. Elle en vient au déroulement des faits, citant les rapports de police. Les prévenus racontent chacun leur tour leurs versions de l’histoire. Il est question de banderole, de décrochage de portraits présidentiels. Il est surtout question d’écologie, ou plutôt de l’inaction de l’exécutif.

On apprend qu’une vingtaine de militants ont participé à ces trois décrochages, événements couverts par une dizaine de journalistes. Pourquoi ne sont-ils que huit militants à la barre ? On comprend vite que les enquêtes sont principalement basées sur les photos et vidéos partagées sur les réseaux sociaux par les accusés eux-mêmes. Que fait là Vincent Verzat, journaliste-youtubeur de la chaîne « Partager C’est Sympa », missionné par Mediapart pour couvrir ces décrochages ? Son cas est une énigme. Les faits ? Avoir fait son travail de vidéaste, rien de plus. Le procureur s’en donne à cœur joie, portant le débat sur la ligne éditoriale, faisant une piètre leçon de journalisme. On aurait juré voir Alain Peyrefitte découvrant Internet ! Une « entrave à la liberté d’informer », s’indigne la défense. Et quand cette dernière diffuse les vidéos des « faits », la salle se met à rire fasse à l’absurdité de l’accusation.

Pour les huit militants d’ANV-COP21, la juge veut connaître leurs motivations. Le débat entre la magistrate et les prévenus est d’une grande qualité. « Était-il nécessaire de commettre une infraction pour défendre votre cause ? », interroge-t-elle. Réponse de Pauline Boyer et Cécile Marchand :

« Oui. Les retombés médiatiques sont plus fortes, ça frappe les consciences. On a essayé les pétitions, les manifestations, le dialogue... Et rien ne se passe, Macron continue de se faire passer pour le champion de la Terre. On n’a pas d’autre choix, il faut contrecarrer la com’ du Président. L’intérêt général prime sur ma liberté individuelle. En ne respectant pas les accords de Paris, le gouvernement enfreint la loi et il n’est pas poursuivi ! »

La juge aura d’autres discussions passionnées avec les témoins, au sujet de l’urbanisme parisien, du dérèglement climatique, de la notion de désobéissance ou encore sur le travail de journaliste. Des débats qui exaspèrent le procureur, lui qui souhaite s’en tenir aux faits : vol en réunion, qu’importe le pourquoi du comment.

Ce qui devait être un procès politique à l’encontre de militants écolos devient une tribune en leur faveur. C’est le procès d’Emmanuel Macron qui se tient, et tout l’accuse. Comme le souligne Marion Esnault : « Il y a une disproportion entre les faits qui nous sont reprochés – avoir dérobé des portraits, ce qui est assez mineur – et ce qui nous menace au niveau du climat. S’il le faut, nous continuerons. »

N’oublions pas qu’il n’y a pas de dégâts matériels, pas de plainte, pas de partie civile – au contraire même, alors que la mairie de Paris aurait pu légitimement jouer ce rôle, elle envoie l’adjointe chargée des questions relatives à l’environnement Célia Blauel pour témoigner en faveur des prévenus ! – et les avocats de la défense soulignent le fait qu’il est impossible de savoir à qui appartiennent les portraits volés... Alors, pourquoi sommes-nous tous dans cette salle du tribunal de Paris ?

1000€ requis, dont 500 ferme

Au fil des quatre heures d’audience, le procureur aura donné l’impression d’être désespéré de jouer le rôle du méchant. Dans son réquisitoire, il jongle entre métaphores venant plutôt plaider en faveur des prévenus et exagérations poussives de l’accusation, révélant l’absurde de ce procès. Il a beau dire qu’un tribunal n’est pas le lieu où l’on tranche des débats politiques, lui-même n’y croit pas. Il demande pour les neuf accusés 1000 euros d’amende, dont 500 ferme.

Les quatre avocats de la défense feront appel au « courage » de la juge pour qu’elle ordonne la relaxe. Ils énumèrent plusieurs exemples de désobéissances civiles, de Rosa Parks à Gandhi, en passant par les faucheurs d’OGM ou encore le Manifeste des 331, ces médecins revendiquant avoir pratiqué des avortements malgré l’interdiction de la loi, en 1973. « Les régimes démocratiques doivent, parfois, contester la loi », avance l’un d’eux. Le comble de cette histoire, c’est que ce sont les désobéissants qui demandent le respect de la loi : celle qui ratifie l’accord de Paris.

Coupables !

Le 16 octobre, le verdict est tombé : 500€ d’amende avec sursis chacun – ils ont fait appel –, le journaliste Vincent Verzat a été relaxé. Des procès similaires se sont déjà tenus en France : à Bourg-en-Bresse, six prévenus accusés de vol en réunion avec ruse avaient aussi été condamnés à 500 euros d’amende avec sursis. Le procureur, qui demandait 1000 euros, a fait appel. À Strasbourg, le procès concernait trois prévenus, tous trois relaxés. À Lyon, le juge avait même reconnu « l’état de nécessité » afin de relaxer deux décrocheurs.

 

Loïc Le Clerc

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