Accueil | Tribune par Danielle Simonnet | 28 septembre 2019

TRIBUNE. SEB ou le capitalisme vert, c’est bien ?

Ce fut l’une de mes dernières interventions du Conseil de Paris de juillet dernier, après quatre jours de séance, après une année si dense. Comme je ne décolère toujours pas de l’aberration de ce qui a été adopté, même après tout un été, je vous propose d’y revenir.

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La délibération vante la démarche de « budget participatif » qui a révélé tout l’attachement des parisiennes et des parisiens en faveur de l’économie circulaire à travers leurs votes. Franchement, ça fait plaisir et c’est essentiel d’engager les citoyens dans le rejet du consumérisme, de l’obsolescence programmée. C’est un enjeu écologique majeur qui nécessite une telle bataille culturelle !

 

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« Au budget participatif, le projet "Tous Récup’", pour ouvrir davantage de lieux dédiés au réemploi et à la réparation dans Paris, a obtenu 18.000 votes en 2017 tandis que le projet "Refabriquons A Paris, quand le réemploi recrée de l’emploi", localisé en quartier populaire, a été soutenu par 14.600 votes la même année et que le projet "Ré-ouvrir une Ressourcerie dans le 18e" a recueilli le plus grand nombre de votes dans le 18e au terme de la campagne du budget participatif 2018, avec plus de 3.000 voix. »

Super ! Du coup la délibération va permettre à ces projets d’être réalisés ? Ou bien on va aussi en profiter pour voir comment se portent les différents lieux de réparation des objets, Fablab, recycleries ou autres ?

Ah, mais ce serait oublier une autre grande préoccupation de la ville, l’arc de l’innovation : « Depuis décembre 2015, la Ville de Paris et les territoires d’Est Ensemble, Plaine Commune et Grand-Orly Seine Bièvre se sont rassemblés dans une initiative commune, "l’Arc de l’innovation", pour dynamiser l’économie et l’emploi du grand est parisien. Cette initiative vise à transformer toute la bordure de Paris, de la Porte Pouchet à la Porte de Vanves en une nouvelle aire économique centrée sur l’innovation, avec des usages mixtes. Les objectifs sont multiples : créer de l’emploi, implanter de nouveaux commerces, révéler l’attractivité et les atouts de ces quartiers, implanter et proposer de nouveaux services aux habitants, adoucir la frontière du périphérique et créer de la coopération entre les territoires métropolitains ».

Donc on va essayer de privilégier ces localisations pour des projets participatifs, en économie sociale et solidaires, en coopératives créatrices d’emploi relevant d’un cadre collectif démocratique ?

Jackpot pour SEB

En fait non. La délibération prévoit de verser 350.000 € à SEB, la société française, numéro un mondial dans le domaine du petit équipement domestique, présente dans 150 pays, au chiffre d’affaire de 6,81 milliards d’euros en 2018 et au résultat net pour la même année de 419 millions. SEB va travailler avec ARES, un groupe spécialisé dans l’insertion par l’activité économique. « Ces deux structures souhaitent aujourd’hui s’allier pour ouvrir un magasin-atelier collaboratif de réparation de petit électroménager, une expérience inédite et innovante. Elles ont choisi Paris, et l’Arc de l’Innovation, pour lancer cette initiative. » La délibération vante un « partenariat de social business en économie circulaire et insertion de public fragile par l’emploi », mais dans les faits, et à hauteur de 350.000 €, la ville de Paris va aider financièrement une énorme entreprise qui existe mondialement, à installer son hangar service après vente aux portes de la capitale.

Cette délibération incarne toute l’adhésion au capitalisme vert. Je pensais qu’elle émanait de Jean Louis Missika, le bras droit néolibéral d’Anne Hidalgo mais même pas. C’est Antoinette Guhl, adjointe chargée de l’Economie sociale et solidaire, de l’Innovation sociale et de l’Économie circulaire, future tête de liste d’EELV dans le 20e qui l’a présentée et défendue !

SEB étant une entreprise qui n’aurait pas misé sur l’obsolescence programmée de ses produits, cette subvention serait méritée et bénéfique. La bataille politique n’exigerait-elle pas que toutes les entreprises de l’électroménager soient contraintes d’avoir leur SAV de réparation ? Et combien SEB a t-elle supprimé d’emplois ces dernières années et combien a t-elle redistribué de dividendes ? 350.000 €, si c’est une somme conséquente pour la ville c’est une goutte d’eau pour l’entreprise qui va s’offrir une si belle vitrine dans la capitale la plus visitée du monde... Les élus ne sont plus que des facilitateurs d’atterrissage d’intérêts privés dans la capitale Monde !

La complainte du progrès, ou pas

Imaginez un seul instant les ateliers de réparation de quartier qui auraient pu être créés ou soutenus avec cette somme, donnant lieu à des créations d’emplois d’insertion du quartier. On aurait de quoi soutenir des lieux où les habitants, loin d’être réduit à des consommateurs prennent conscience des objets, ce qu’ils nous coûtent, matériellement et en pollution, comment sont-ils faits et comment les réparer ou s’en passer, et même s’en émanciper. Se faisant, ces lieux deviennent des échanges d’expériences, de savoirs et donc de rencontres. Pour une société de plus de liens et moins de biens ! Mais non, vous aurez messieurs et mesdames, un nouveau super service SAV de SEB, et SEB, « c’est bien », puisqu’on vous le dit…

Au fait, le local futur se situe au cœur du quartier populaire de La Chapelle, à proximité de la crise de l’accueil des migrants. Pendant qu’Hidalgo et Castaner continueront de se renvoyer la balle de l’inaction face à l’urgence humanitaire, SEB s’occupera de revaloriser le quartier. La ville n’avait pas de budget pour transformer le hangar en lieu utile à un campement humanitaire pour les migrants mais nos tourniquettes à faire la vinaigrette, nos ratatine-ordures, et nos coupe-friture cassés y seront bientôt réparés… Alors allez donc chanter ailleurs la complainte du progrès.

 

Danielle Simonnet

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