Accueil | Par Guillaume Liégard | 16 mai 2018

Le ruissellement de la pauvreté

Dans son dernier rapport annuel, l’ONG Oxfam, qui lutte contre les inégalités, revient sur la responsabilité des grandes entreprises françaises dans le creusement de ces inégalités. Analyse.

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L’amplification continue des inégalités en France est un constat désormais d’une rare banalité. Loin des supercheries et autres escroqueries du discours présidentiel sur « les premiers de cordées », deux nouvelles études viennent de démontrer le caractère prédateur du néolibéralisme d’une part, l’aggravation de la situation des populations les plus fragiles d’autres part.

La France, royaume des rentiers

L’organisation non gouvernementale Oxfam a publié le 11 mai une enquête : CAC 40 des profits sans partage. La lecture de ce rapport de 84 pages permet de d’appréhender le coût exorbitant du capital dans ce pays.

En moyenne, sur la période 2009-2016, les entreprises du CAC 40 ont reversé 67,4% des bénéfices aux actionnaires et accordé 27,3% au réinvestissement dans l’entreprise. Ah, j’allais oublier, les salariés eux se sont contentés de 5,3%. Selon, l’ONG, la France est même devenue championne du monde en matière de redistributions des dividendes.

La progression de la part dévolue aux actionnaires est en effet spectaculaire : « Les entreprises du CAC 40 n’ont pas toujours été aussi généreuses avec leurs actionnaires : si elles leur ont distribué plus de 67% de leurs bénéfices en 2016, ce taux ne dépassait pas les 30% dans les années 2000 ».

Responsabilité des grands groupes français

Au-delà de la voracité sans limite des actionnaires, c’est la capacité des grands groupes à agir contre la société qui apparaît au grand jour. Ils utilisent pour cela deux leviers : le premier consiste à « exercer une pression à la baisse sur les salaires au sein de leurs groupes et dans leurs chaînes d’approvisionnement », ce qui aboutit à une paupérisation relative (et parfois absolue) des salariés par rapport aux actionnaires.

Le second levier pour maximiser les bénéfices est tout aussi redoutable : l’organisation à grande échelle de l’évasion fiscale avec notamment le recours massifs aux paradis fiscaux : « parmi leurs filiales déclarées, les entreprises du CAC 40 détiennent 1 454 filiales dans les paradis fiscaux en 2016, soit 20% de plus qu’en 2008 ». Les conséquences sont connues, la perte pour l’État se traduira par des coupes budgétaires et la dégradation des services publics.

Non seulement la stratégie des grands groupes fragilise la société mais, en privilégiant le rendement financier immédiat au détriment de l’investissement, c’est la pérennité même des sociétés qui s’en trouve fragilisée : « en 2011 par exemple, alors que les bénéfices étaient en baisse de plus de 10%, les entreprises du CAC 40 ont augmenté les dividendes versés aux actionnaires de plus de 15% (+5,9 milliards d’euros) et sacrifié leur capacité à investir en la diminuant de plus de 38% (-17 milliards d’euros) ».

Au-delà de cette année de la prédation, l’équilibre entre dividendes et réinvestissement sur la période 2009-2016 s’établit à 71% pour la rémunération du capital contre 29% à l’investissement. A titre de comparaison, au début des années 1980, la situation était exactement inverse, puisque les dividendes représentait la moitié de l’investissement. Loin d’être des locomotives tant vantés par la Macronie, ces « premiers de cordées » sont en fait des boulets pour ne pas dire des parasites de la société.

Une pauvreté inquiétante

Le parallèle de l’enquête Oxfam avec l’autre étude parue cette semaine, celle de l’Observatoire des Inégalités, est plus que saisissant : la pauvreté augmente chez les plus jeunes mais n’épargne pas les plus âgés. Ce constat est en soi un réquisitoire accablant contre les politiques menées depuis des décennies et dessine les contours d’une société qui, sciemment, abandonne les plus jeunes et les plus fragiles.

« Le nombre d’enfants de pauvres et de jeunes adultes modestes a augmenté de 700.000 depuis 2004, soit +36% » constate le rapport. Phénomène aggravant, le seuil de pauvreté retenu est celui de 50% du niveau de vie médian, critère que retenait la France jusqu’en 2008, avant d’établir ce taux à 60% comme l’ensemble de l’Union Européenne . Dit autrement, avec les normes actuelles, les chiffres indiqués sur les courbes ci-dessous seraient bien plus importants, en appliquant le taux désormais en vigueur.

Source : Insee – © Observatoire des inégalités

Non seulement plus d’1,5 million de mineurs sont concernés mais « la pauvreté frappe aussi durement les jeunes adultes (de 18 à 29 ans), catégorie d’âge pour laquelle la progression a été la plus forte : leur taux de pauvreté a augmenté de 8% à 12,5% entre 2004 et 2015 ».

Pour les plus âgés, si la pauvreté tend à diminuer chez les septuagénaires, elle augmente significativement dans la tranche 60-69 ans. Cette situation devrait s’aggraver dans les années à venir, au fur et à mesure que des générations ayant connu des périodes de chômage et victimes des contre-réformes sur les retraites cesseront leurs activités.

Face au discours publicitaire du gouvernement sur la « cordée » qui tire l’ensemble de la société, c’est au contraire un phénomène de ciseaux qu’indiquent les différentes statistiques à disposition. D’un côté une minorité insatiable qui s’enrichit toujours davantage, de l’autre la dégradation pour des millions de personnes : telle est la situation. Une raison supplémentaire pour participer à toutes les initiatives visant à porter un coup d’arrêt aux politiques gouvernementales, et réussir une véritable « marée populaire » le 26 mai dans la rue.

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