Accueil | Par Bernard Marx | 5 novembre 2020

Les lourdes menaces du reconfinement

Risque de non consentement, insuffisances du plan d’urgence et transformation du modèle économique et social : Bernard Marx fait le tour des questions que posent la gestion macronienne de la crise du Covid.

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« Le pays peut-il absorber deux confinements rapprochés sans s’écrouler ? », s’interroge avec inquiétude l’économiste Olivier Passet, sur la revue audiovisuelle de l’Institut Xerfi, dont il est le directeur de recherche. De son côté, l’éditorialiste d’Alternatives économiques et débatteur du samedi matin sur France Inter, Christian Chavagneux, se veut, une fois de plus [1], relativement optimiste, du moins à court terme. Les comptes de Christian Chavagneux sont les suivants : fin septembre, la France produit 4 points de PIB de moins qu’à la fin de 2019, avant l’épidémie. Avec ce deuxième confinement, nous serons selon lui, peut-être à 5 points. « C’est significatif, mais pas catastrophique » – sachez que 1 point de PIB, cela fait au plus 25 milliards d’euros. Le poids des secteurs remis à l’arrêt (transports, restaurations, activités culturelles, tourismes, petits commerces de centre-ville), explique-t-il, « n’est pas tel qu’ils fassent plonger toute l’économie française ». C’est quelque peu irréaliste.

 

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Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire avance pour sa part que, du fait du reconfinement, le PIB de 2020 serait finalement en moyenne inférieur de 11% à celui de 2019 au lieu des 9 à 10% annoncés dans le projet de loi de finances. Mathieu Plane, directeur du service analyse et prévisions de l’OFCE a fait le calcul : compte tenu du rebond du troisième trimestre, la rechute du quatrième trimestre serait de 15%. On se retrouverait à la fin 2020 avec une production inférieure de 11 points (et non de 5 points) à celle de la fin 2019. Cela signifie que, même s’il ne le dit pas, le gouvernement est certain que le reconfinement ne cessera pas début décembre.

En réalité, l’économie va revivre un coup d’arrêt d’une grande violence. Dans les activités les plus exposées, les pertes selon Olivier Passet seront abyssales et pourraient voisiner 90% : « Comment la cohorte des petits commerçants, qui frôlent la ruine personnelle depuis des mois, va-t-elle tenir face à ce qui ressemble de plus en plus à une mise à mort ? Sans surface financière suffisante pour absorber les chocs, perdant à chaque fois une partie des stocks qu’ils ont constitués et reconstitués, ils se retrouvent pour la troisième fois à l’arrêt… » Un propos, dit-il, que l’on peut étendre à tous les petits services qui s’adressent aux ménages, sport, soin, loisir, activités récréatives, culturelles, le transport, etc.

Le choc ne pourra pas être cantonné à ces seuls secteurs. Globalement, la production va être rendue plus difficile. La consommation va se retrouver en berne comme les investissements et les exportations Et nul ne sait combien durera cette deuxième vague et si, après, il n’y en aura pas une troisième – ou plus – avant que n’arrivent des vaccins efficaces.

Dans cette situation trois questions au moins apparaissent cruciales.

Le risque du non consentement

D’abord l’enjeu de la démocratie. Jean-Luc Mélenchon l’a posé à l’Assemblée nationale en des termes que je partage très largement. Les méthodes du secret, de l’autoritarisme, du présidentialisme, les décisions inexplicables et ubuesques, la crise organisationnelle de l’État et l’inorganisation systémique de la puissance publique n’entraînent pas simplement à la chute de confiance, mais à un non consentement des mesures contraignantes adoptées [2].

L’économiste Camille Landais, professeur d’économie à la London School of Economics et membre du Conseil d’analyse économique rattaché à Matignon (même Jean Michel Blanquer aura du mal à le taxer de gauchisme) s’en inquiète pourtant lui aussi : « Le virus est là pour durer. Ce qu’il nous faut penser c’est donc un pilotage de long terme. Il nous faut de la visibilité, de la prévisibilité. Et un cadre démocratique. La politique de "stop and go" que nous menons actuellement, en confinant, déconfinant, reconfinant se révèle in fine extrêmement coûteuse […] Les gens sont relativement altruistes, et prêts à accepter des mesures contraignantes pour aider à freiner l’épidémie. Il faut donc associer de façon beaucoup plus étroite les citoyens aux décisions. Le chef de l’État ne peut décider seul de ces arbitrages. C’est un problème collectif qui se pose à nous dans la durée. On ne peut, tous les six mois, avoir des mesures aussi extrêmes prises dans une telle opacité démocratique. Il nous faut une concertation citoyenne, sous peine de saper les conditions d’acceptabilité de telles mesures ».

Les insuffisances du plan d’urgence

Ensuite la politique économique d’urgence : le gouvernement a annoncé des mesures de soutien aux entreprises pour 15 milliards d’euros par mois de confinement. 6 milliards d’euros pour réactiver le fonds de solidarité et verser une indemnité pouvant atteindre 10.000 euros pour les entreprises jusqu’à 50 salariés, fermées par décision administratives ; 7 milliards d’euros pour l’activité partielle (le chômage partiel) réactivé jusqu’à la fin de l’année, 1 milliard d’euros pour des exonérations de cotisations sociales, 1 milliard d’euros pour financer un crédit d’impôt aux propriétaires qui renonceront à au moins un mois de loyer entre octobre et décembre pour certaines entreprises. C’est beaucoup trop peu. Cela ne concerne ni la santé, ni l’éducation, ni la lutte contre la pauvreté, ni les enjeux du travail et de l’emploi.

Même l’économiste Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du FMI et tout juste néo-keynésien considère que « la politique budgétaire devra peut-être être encore plus généreuse/agressive que lors du premier blocage ».

Il y a, dit-il, deux raisons à cela. « Premièrement : lors de la première vague, l’aide aux entreprises directement touchées par les restrictions a largement pris la forme de prêts et de retards dans le paiement des impôts. Suivre la même approche lors de la deuxième vague conduirait à des niveaux d’endettement très élevés et à des taux de faillites élevés. Ainsi, l’aide devra prendre davantage la forme de subventions que de prêts, une option plus coûteuse pour le gouvernement. Deuxièmement : compte tenu de l’incertitude accrue, la demande privée sera probablement plus faible, ce qui nécessitera une relance plus forte de la demande globale au-delà des mesures de protection ».

Bien entendu, l’État ne saurait subventionner et apporter du capital aux entreprises sans une forte politique de contreparties.

Le capitalisme de demain ?

Troisièmement, le plan de relance n’était déjà pas bon. Il est devenu totalement obsolète. Mais les enjeux de la transformation du modèle économique et social doivent d’autant moins attendre que, comme le soulignent de nombreux économistes, la pandémie va être un puissant accélérateur des transformations du capitalisme. La crise fait des gagnants : les GAFAM, mes multinationales et les milliardaires. Ils renforcent structurellement une domination qui trace les contours d’un nouveau capitalisme numérique aggravant toutes les plaies économiques, sociales et environnementales du système.

Olivier Passet, décidément très affûté, en analyse très clairement les mécanismes et les effets : « Cette idée que la fortune des uns ne se bâtit aucunement sur l’appauvrissement des autres, voire qu’elle auto-renforce un moteur tech du capitalisme, qui bénéficie à tous, est une idée fausse. D’abord parce qu’elle […] se gagne au prix de l’émission de dette publique qui, si demain elle n’est plus refinancée sans limite par les banques centrales, reporte la charge du remboursement sur le contribuable. Autrement dit les milliardaires ont gagné leur immunité sur le dos d’une terrible épée de Damoclès pesant sur tous, et en particulier les générations futures [...] Ensuite, parce que la valeur élevée du prix des actifs a un impact sur la rentabilité exigée du capital. L’économie, même exsangue, doit être en mesure de dégager les profits et les rentes à la hauteur du prix des actifs. Les prix d’actifs d’aujourd’hui, font la pression sur les salaires de demain et les profits d’après-demain. Enfin, la concentration des fortunes n’est que la partie émergée d’un mouvement plus profond de concentration du capital, par le jeu fusion et acquisition. Cette dernière s’opère au détriment de la croissance extensive et donc de l’investissement et de l’emploi ».

 

Bernard Marx

Notes

[1Voir par exemple son analyse le 14 octobre dernier sur le plateau des experts de BFM Bussiness.

[2Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel, François Dedieu : Covid-19. Une crise organisationnelle. Presses de Sciences Po, septembre 2020.

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