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L’enjeu alimentaire

Par Patrick Le Hyaric| 1er novembre 1999
 
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En faisant accepter la fin de "l’exception agricole" dans les conclusions de l’Uruguay Round, l’objectif des Américains était de démanteler les principes fondamentaux de la politique agricole commune. Force est de constater que l’Union européenne ne s’est pas contentée d’être complice de ces objectifs. Elle les a devancés en démantelant, par exemple, les mécanismes de prix de base garantis, en rendant inopérant le principe de préférence communautaire au bénéfice du concept maastrichtien de "marché ouvert", en réduisant ses productions et en mettant des terres en friche. Elle s’alignait sur les demandes américaines avec la réforme négative de 1992, puis en signant l’accord de Berlin de mars 1999.

Dans le cadre d’une insuffisance relative des débouchés agro-alimentaires due aux programmes d’austérité, à la malnutrition et la famine, la baisse des prix imposée aux producteurs s’inscrit dans la guerre économique que se livrent les transnationales pour s’accaparer des marchés. Elle conduit à un modèle de développement productiviste négatif pour l’emploi, l’environnement, la vie des territoires et des terroirs, ainsi que pour la sécurité alimentaire en quantité comme en qualité. Elle est à terme ruineuse pour la planète et le genre humain.

Obtenu dans le cadre du marché capitaliste, "le complexe agro- industriel" fait la loi, "le prix mondial" est faussé par les aides diverses à la production, aux exportations et par le dumping monétaire. Cette mise en concurrence des agricultures asphyxie littéralement les pays les moins avancés avec les baisses des cours à la production et des recettes des droits de douane, prélevées sur les importations, aggravé par les fluctuations monétaires. Après quoi, le FMI se présente pour demander à certains Etats africains d’imposer des impôts et taxe sur le travail qui diminuent d’autant le pouvoir d’achat des populations. En même temps, ces pays sont peu à peu inondés par les produits agricoles subventionnés au détriment de leur production vivrière. Ils peuvent aussi être contraints de produire des cultures d’exportation ou des cultures industrielles au détriment de leur production alimentaire locale pour répondre aux objectifs des plans d’ajustement structurels.

Le "génie génétique" et le "pouvoir vert" convoités par les multinationales

Mais l’OMC ambitionne de modifier les accords sur le droit à la propriété intellectuelle, pour étendre le domaine de la brevetabilité au monde vivant. Il s’agirait pour les firmes de mettre la main sur le patrimoine génétique. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’accaparement de la recherche sur les biotechnologies par seulement quinze firmes, dont treize sont américaines.

Ainsi la diversité biologique, le patrimoine génétique de la planète, ses richesses variétales, oeuvre de plusieurs siècles de pratiques agri-culturales en lien avec la recherche scientifique deviendrait la propriété privée de mastodontes de l’agro-business avec d’incommensurables conséquences. La manière dont elles comptent exploiter la filière des organismes génétiquement modifiés, allant jusqu’à transformer des semences fécondes en semences stériles, de telle sorte que les producteurs ne puissent pas s’en resservir d’une année sur l’autre en dit long sur leurs intentions.

Le génie génétique est pour les multinationales un marché qui leur ouvre une possibilité d’accroître leurs bénéfices de 110 milliards de dollars à court terme. Ces transnationales s’octroieraient aussi "le pouvoir vert". Un pouvoir alimentaire tel qu’elles n’ont jamais eu. Il est urgent de conférer aux ressources génétiques le statut de patrimoine commun de l’humanité et de refuser de les assimiler à des marchandises. Les tenants de cet ultracapitalisme n’ont pas partie gagnée. Cette fois, les peuples se sont invités à la table des débats pour bousculer les scénarios prévus.

Les consommateurs refusent au marché le soin de préparer leurs rations alimentaires. De plus en plus nombreux sont les agriculteurs européens qui agissent pour un autre modèle de développement agricole durable, respectueux des êtres humains et de l’environnement, assurant la sécurité alimentaire, en résonance avec les paysans africains, indiens ou avec les sans-terre du Brésil et de nombreux petits producteurs américains.

Cette mondialisation de l’action doit se donner l’objectif de transformer l’OMC en une instance pour des échanges équilibrés et le développement durable créateur d’emplois. Elle doit aider à la mise en place de prix minimaux des matières premières agricoles. En rénovant le principe de préférence communautaire élargi à d’autres continents, elle refuserait la mise en concurrence des agriculteurs du monde entier et favoriserait la coopération, le développement durable respectant les diversités culturelles, géographiques, gastronomiques, les identités locales.

Un développement durable respectueux des diversités culturelles

Compte tenu de ces enjeux, devrait se tenir sous l’égide de la FAO une Conférence internationale préalable au prochain cycle de l’OMC, ouverte aux peuples, aux parlementaires, aux salariés, aux agriculteurs, aux consommateurs. Cette conférence pourrait travailler à l’ébauche d’une nouvelle charte de l’OMC, et de nouvelles instances démocratiques de règlement des conflits. Une nouvelle instance qui traiterait les enjeux du commerce international, avec l’objectif de réduire les inégalités, le chômage et la famine, de préserver l’environnement et la sécurité alimentaire pour tous. Une telle instance, en lien avec d’autres institutions internationales des Nations unies partirait d’abord des besoins des peuples et du genre humain et non plus des appétits des transnationales.

La France et l’Union européenne pourraient trouver des alliés dans une telle démarche offensive avec les pays du continent africain, ceux d’Amérique latine qui recherchent le dialogue et la coopération avec l’Europe et surtout les peuples qui refusent de plus en plus d’être écrasés par la mondialisation ultralibérale.


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