Accueil | Chronique par Bernard Marx | 16 juin 2020

500 milliards d’euros mis sur la table ? Sans blague !

Dans son allocution du 15 juin, Emmanuel Macron a déclaré avoir « mobilisé près de 500 milliards d’euros pour notre économie ». C’est une fake-news et Monsieur Marx s’occupe du fact-checking pour vous.

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« Cette réponse massive et immédiate, nous l’avons apportée puisqu’au total, nous avons mis sur la table 460 milliards d’euros, soit 20% de notre richesse nationale ou l’équivalent du PNB de l’Autriche », Bruno Le Maire, au Sénat le 11 juin 2020.

« Chômage partiel, prêts aux entreprises, accompagnement des commerçants, des indépendants, soutien des plus précaires : tout a été mis en œuvre par le gouvernement pour sauvegarder nos emplois et pour aider chacun. Nous avons décidé des plans massifs pour les secteurs les plus durement touchés : l’industrie automobile, l’aéronautique, le tourisme, la culture, la restauration, l’hôtellerie, et nous poursuivrons. Au total, nous avons mobilisé près de 500 milliards d’euros pour notre économie, pour les travailleurs, pour les entrepreneurs, mais aussi pour les plus précaires. C’est inédit. Dans combien de pays tout cela a-t-il été fait ? C’est une chance et cela montre la force de notre État et de notre modèle social », Emmanuel Macron lors de son adresse aux Français le 14 juin 2020.

 

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1. Non pas 500, mais moins de 80 milliards réellement mis sur la table. Non pas 20% du PIB mais moins de 4%.

Face à la crise de la Covid, à l’effondrement de la production et des revenus distribués par les entreprises, les Etats des pays du Nord ont en règle générale joué le rôle d’assureur en dernier ressort. Ainsi s’agissant de la France, selon l’économiste atterré et chercheur à l’OFCE, Henri Sterdyniak, « l’État va finalement supporter 75% de la chute de PIB qui serait de l’ordre de 12% en 2020, les agents privés vont en supporter 25% (soit environ 10% pour les ménages, 15% pour les entreprises) ». On est déjà loin de 500 milliards et de 20% du PIB puisque 75% de 12%, cela fait 9% du PIB (2425 milliards d’euros en 2019), soit environ 220 milliards.

Par « État », il faut entendre l’ensemble des administrations publiques, c’est à dire y compris les collectivités territoriales et les organismes de sécurité sociale. L’État va prendre en charge une partie mais une partie seulement de leur déficit supplémentaire : 3 milliards pour les organismes de sécurité sociale et 2,5 milliards pour les collectivités locales qui seront qui plus est pour ces dernières des avances remboursables.

En fait, le projet de loi de finance rectificative (PLFR) déposé par le gouvernement le 10 juin prévoit un déficit supplémentaire de 129 milliards d’euros par rapport à ce qui était prévu fin 2019, avant la crise de la Covid. Et sur ce total, une partie non négligeable de plus de 50 milliards correspond à des baisses de ressources fiscales liées à la chute de la consommation (-30 milliards de baisse de TVA et de taxe sur les produits énergétiques) à celle des bénéfices des entreprises (-20 milliards de baisse prévue) et à celle des revenus (-6 milliards). Ce n’est pas vraiment de l’argent mis sur la table.

Reste donc, en fait, comme argent mis effectivement sur la table par le gouvernement en 2020 sans doute moins de 80 milliards dont un peu plus de 30 milliards au titre du chômage partiel et 8 milliards pour le fonds de solidarité pour les PME et les indépendants. C’est-à-dire non pas 20% du PIB mais moins de 4%.

2. Des torchons et des serviettes

Pour arriver à un décompte de 500 milliards, il faut ajouter ce qui est dépensé, ce qui ne le sera que sur plusieurs années, ou très partiellement sauf si les choses tournent à la catastrophe.

Dans les 500 milliards figure d’abord l’enveloppe maximale de 300 milliards de garanties d’Etat pour des prêts accordés par les banques afin de répondre aux besoins de trésorerie des entreprises impactées par la crise. Le 5 juin, selon les données publiées par le gouvernement, 486.447 aides avaient été distribuées pour un montant total de prêts encore inférieur à 100 milliards d’euros (96,1 milliards).

Figurent ensuite les plans sectoriels annoncés autour du 10 juin concernant le secteur de l’automobile, du transport aérien, du tourisme, de la culture et de l’événementiel. Au total 45 milliards d’euros dit le gouvernement. Le rédacteur en chef adjoint d’Alternatives économiques, Antoine de Ravignan, a fait les comptes. Dans le projet de loi rectificatif, il y a seulement « 2,6 milliards de lignes de crédit supplémentaires pour les ministères. Dont seule une part sera in fine affectée aux fameux plans sectoriels. Sur les 8 milliards du plan automobile, le PLFR 3 mentionne 800 millions de crédits budgétaires spécifiques à la filière. Et sur les 15 milliards du plan de soutien à l’aéronautique, c’est environ 500 millions. »

3. De l’argent mal dépensé

Dans tout cela, interroge Antoine de Ravignan, quelle part va à la transition écologique ? « Cela se résume pour l’essentiel aux annonces "vertes" incluses dans les plans automobile et aéronautique. » Et ce n’est vraiment pas grand-chose : coté automobile, « 220 millions d’euros sont prévus au titre du renforcement du bonus écologique pour les véhicules électriques et hybrides rechargeables ». Et cela ne va pas vraiment plus loin. En effet, explique-t-il, les 400 millions annoncés pour renforcer la prime à la conversion ne sont pas vraiment « verts ». Puisqu’elle servira à acheter des véhicules thermiques. Et côté aéronautique, le verdissement consiste pour l’essentiel dans le projet de « parvenir à un avion neutre en carbone en 2035 » via un investissement (privé et public) de 1,5 milliard d’euros sur trois ans gérés par le Conseil pour la recherche aéronautique civile (Corac).

Au total rien ou presque. On défend les vieux secteurs de l’économie nationales en essayant de les faire repartir comme dans le monde d’avant. Et pour le monde d’après, on verra après comme son nom l’indique. Sauf que c’est à tout point de vue suicidaire.
Même Jacques Attali n’est pas d’accord. Il faut, dit-il, donner la priorité au développement des secteurs vraiment prioritaires de « l’économie de la vie » : tels que la santé, l’éducation, la recherche, l’agriculture, la culture, l’information, le digital, le territoire, le logement, l’énergie propre et ce au détriment des secteurs qui n’en font pas partie comme l’automobile et l’industrie aéronautique. Or force est de constater que sur les 500 milliards prétendument mis sur la table il n’y en a décidément pas beaucoup ni pour la santé, ni pour l’éducation, ni pour la recherche, ni pour le logement et le territoire. Et ni en réalité, pour l’égalité et pour la démocratie.

4. « Mais aussi pour les plus précaires » ? Non pas vraiment.

L’épidémie aggrave toutes les inégalités. Les plus vulnérables, les plus précaires et les plus pauvres qui sont les plus impactés par l’épidémie, tant au niveau sanitaire qu’au plan social. Les statistiques du chômage le disent à elles seules. Les 800.000 chômeurs supplémentaires se recrutent prioritairement chez les salariés les plus précaires, les intérimaires, les CDD non renouvelés, les travailleurs indépendants autoentrepreneurs, sans parler des familles monoparentales, des mal-logés, des migrants etc. Selon l’Observatoire des inégalités, les pertes de revenus sont concentrées sur environ 20 % des adultes et parmi eux les précaires sont les plus massivement et les plus gravement touchés.

Face à l’enjeu le gouvernement met des miettes sur la table : Moins de 700 millions d’euros sont prévus dans le projet de loi de finance rectificatif. Soit 200 millions « de crédits budgétaires ouverts pour financer notamment (sic) la prolongation de la trêve hivernale, la distribution de chèques-services pour l’alimentation et l’hygiène, ainsi que les mesures de desserrement dans les centres d’hébergement ». 155 millions financeront une prime exceptionnelle pour les moins de 25 ans en difficulté du fait de la crise sanitaire. Environ 800.000 jeunes seront concernés. Ce qui fera 193,77 euros par jeune. 283 M€ sont prévus pour « un programme ambitieux et innovant de "vacances apprenantes" destinée à accueillir 400.000 jeunes ». « Prodigieux ! Presque mieux que la multiplication des pains », commente l’historien de l’éducation Claude Lelièvre qui rappelle que l’opération « école ouverte » a décliné régulièrement depuis des années – passant de 150.000 jeunes accueillis à son apogée en 2009 à 70.000 l’année dernière. Et… la lutte contre les violences faites aux femmes sera renforcée par la mobilisation d’une enveloppe de 7 millions d’euros.

5. La grosse entourloupe du financement de la sécurité sociale

La question de la sécurité sociale mérite un décryptage particulier tant l’entourloupe est énorme et annonciatrice de nouvelles attaques antisociales. Le déficit 2020 de la sécurité sociale devrait être supérieur à 50 milliards d’euros selon le ministre des comptes publics Gérald Darmanin, dont 30 milliards pour les caisses de retraites contre 4,2 prévues en début d’année. Le creusement du déficit est dû principalement à la baisse des cotisations. Pour les retraites il y aurait une diminution des ressources de plus de 25 milliards et une petite diminution des dépenses (500 millions) du fait de la mortalité supplémentaires des retraités.

La compensation de l’Etat sur les pertes de recettes sera très limitée : il prendra à sa charge 3 milliards d’euros d’exonération de cotisations et contributions sociales, et de remises et d’apurement de dettes sociales pour les employeurs les plus touchés par la crise économique actuelle. Et surtout il ne prendra pas à son compte le financement de ce déficit supplémentaire et qui va perdurer plusieurs années. Il en reporte la charge sur la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES). De même les dépenses exceptionnelles de l’assurance chômage serait conservées au passif de l’UNEDIC.
Et cela change beaucoup de choses. Certes la CADES bénéficie de la garantie de l’Etat mais contrairement à l’Etat qui ne compte que les intérêts comme charge de la dette puisque qu’il peut la reconduire continuellement. La CADES, elle, doit compter les intérêts et la charge de remboursement du capital. Comme l’explique l’économiste Michael Zemmour, si l’on prend une hypothèse d’un besoin de financement Covid de 100 milliards pour la sécurité sociale, « Cela signifie que pour une décennie supplémentaire, des ressources sociales (issues notamment de la CSG et de la CRDS et des cotisations chômage) de l’ordre d’une dizaine de milliards devront être consacrées chaque année au remboursement de cette dette et non à répondre aux besoins sociaux. A l’inverse, si l’Etat prend en charge cette "dette COVID", il lui en coûtera de l’ordre d’1 Md par an (les intérêts seuls) et cette dette pourra être gérée comme une dette exceptionnelle, appuyé en cela par la politique monétaire non conventionnelle de la BCE. »

Cela a deux conséquences : dès maintenant, comme le souligne Thomas Piketty, et contrairement à ce qu’a affirmé le président de la République, des augmentations d’impôts ont été décidées. Mais pas ceux qui devraient l’être. Créée en 1996, la CRDS (Contribution au remboursement de la dette sociale) qui équivaut à un prélèvement de 0,5% sur tous les revenus des Français « des plus bas jusqu’aux plus hauts » devait être supprimée en 2024. « Le principe de prolonger ce prélèvement pendant dix ans » a été adopté. Et pour demain, cela annonce de nouvelles attaques contre la sécurité sociale.

 

Bernard Marx

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