Accueil | Chronique par Bernard Marx | 8 avril 2020

Face au Covid-19, les économistes orthodoxes ne se repentent pas

Pour l’épisode 22 de ses « choses lues » (saison 2 !), Monsieur Marx fait tomber un à un les économistes orthodoxes, les vedettes françaises du mainstream et autres somnambules incapables de se réveiller face à la pandémie de coronavirus.

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Les économistes de la « Science économique » tiennent le haut du pavé des professionnels de la profession. Ils sont très majoritairement de sexe masculin et d’obédience néoclassique. Étant volontiers conseillers des princes politiques et économiques à qui ils fournissent expertises et avis, il n’est pas surprenant qu’ils s’expriment sur la pandémie du Covid-19.

 

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Certains ont été ou sont encore conseillers de la Macronie. D’autres ne le sont pas. Cela n’empêche pas une communauté d’appartenance. Elle repose sur quelques fondements qui constituaient jusqu’à aujourd’hui, et malgré le premier choc de 2008, l’idéologie dominante justificatrice du capitalisme actuel, de ses règles de fonctionnement essentielles et des politiques qui les mettent en œuvre.

Ces économistes orthodoxes qui disent la même chose ou presque [1] prétendent faire de l’économie une science exacte. Ils disent dialoguer et utiliser les sciences sociales. Mais ce sont essentiellement les sciences comportementales. Ils se sont franchement coupés de la sociologie et de l’histoire. Selon eux, l’échange marchand est le principe général de l’économie. Le monde se compose d’individus rationnels qui entrent en interaction les uns avec les autres dans le but de maximiser leur utilité. L’État a pour fonction de permettre l’action vertueuse des marchés. Ils considèrent qu’en règle générale, il n’y a pas de problèmes qu’une bonne incitation financière ne saurait résoudre. Le rôle de l’économiste consistant à définir celles qui vont pousser les individus à choisir le bien commun.

Qu’ont-ils donc à nous dire de la pandémie du Covid-19, et est-ce vraiment utile ? Une grande préoccupation semble être que cela n’entraine pas une remise en cause majeure ni de leur science, ni de l’économie telle qu’elle existe. Ce n’est pas pour eux un « Momentum » pour des ruptures et des bifurcations. En voici quelques exemples.

Le déni de Pierre Cahuc

L’exemple le plus caricatural est peut-être Pierre Cahuc. Cela n’étonnera pas. Il avait accusé les économistes hétérodoxes de négationnisme [2]. Face au Covid-19, il se trouve lui-même dans le déni le plus total. Dans une chronique publiée par Les Échos, le 2 avril, il explique que la récession sauve des vies : les causes de la mortalité sont procycliques et ralentissent en période de dépression. Moins d’activité c’est moins d’accidents, moins de mouvements, moins de contaminations infectieuses par le brassage des populations. La preuve en été apportée par un professeur de l’Université de Virginie, Christopher Ruhm qui a calculé, il y a vingt ans, qu’aux USA, une augmentation de 1% de taux de chômage est associée à une diminution du taux de mortalité de 0,5 à 0,6%, soit 11.000 décès par an. Pareil avec les grèves dans les transports publics qui « malgré le chaos qu’elles peuvent engendrer, réduisent la propagation des maladies infectieuses pour les adultes et les personnes âgées ». Candide que vous êtes, vous vous dites sans doute que décidément tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Vu la récession qui arrive, il va y avoir une grosse diminution de la mortalité. Allez savoir ! Cela pourrait même compenser la surmortalité due au virus.

En tout cas, il ne faut surtout pas trouver dans cette épidémie, matière à remettre en cause et à transformer la mondialisation et la croissance mesurée par le PIB. Pour être plus sûr de sa démonstration, Pierre Cahuc limite les hypothèses. Selon lui la mondialisation qu’il appelle globalisation et la croissance, c’est plat unique. A prendre tel quel ou à laisser. Auquel cas ce serait le désastre assuré. « La croissance du PIB, assène-t-il, boostée par la globalisation, est associée à un accroissement considérable de l’espérance de vie dans l’ensemble des pays du globe. » Et ce n’est quand même pas une pandémie qui doit aboutir à jeter ces précieux bébés avec l’eau du bain contaminée.

L’économiste beaucoup moins orthodoxe, quoique prix Nobel, Paul Krugman avait expliqué, dans le New York Times, trois jours avant l’article de Pierre Cahuc, qu’aux USA « nous avons l’espérance de vie la plus faible parmi les pays avancés, et l’écart ne cesse de se creuser depuis des décennies. Ce fossé grandissant, à son tour, reflète certainement à la fois l’absence unique d’assurance maladie universelle aux États-Unis et la montée en flèche tout aussi unique des "décès de désespoir" – décès dus à la drogue, à l’alcool et au suicide – parmi les blancs de la classe ouvrière qui ont vu les opportunités économiques disparaître. »

Et, s’agissant de l’Afrique, l’économiste togolais Kako Nubukpo [3] expliquait pour sa part, le 4 avril, que le Coronavirus révèle évidemment les limites de l’insertion primaire du continent dans la mondialisation développée depuis une trentaine d’année, notamment sous les recommandations du FMI et de la Banque Mondiale. La crise à gérer dans l’urgence va être évidemment considérable, mais, explique-t-il, il nous faudra savoir aussi « profiter de cette crise » pour changer le modèle de mondialisation et de croissance.

Pour mémoire, Pierre Cahuc a notamment été l’un des soutiens les plus résolus de la réforme de 2019 de l’assurance chômage dont le gouvernement a décidé de reporter l’application à la rentrée, sans abandonner sa mise en œuvre.

La leçon du professeur Tirole

Tous les économistes mainstream ne sont pas aussi caricaturaux. Notre prix Nobel Jean Tirole s’est même livré à un exercice d’introspection, sinon d’autocritique. Il a posé dans Le Monde une question forte : « Allons-nous enfin apprendre la leçon ? ». In fine, dit-il, la question se résume à : « Sommes-nous prêts à dépenser suffisamment pour la recherche en santé ? Sommes-nous prêts à payer une taxe carbone pour sauver la planète ? » Plus précisément, il s’agit de « repenser notre répartition collective des ressources entre les biens de consommation courante d’un côté, et la santé et l’éducation de l’autre ».

Mais d’où vient le mal qu’il nous faut d’urgence exorciser ? Il est en nous les peuples qui sont installés dans le court-termisme et qui oublient trop vite les leçons de l’histoire. En nous « les citoyens qui ne mettent pas systématiquement la vie au-dessus de l’argent et ne sont pas prêts à réduire considérablement leur consommation en échange d’un monde plus sûr ». « Nous voudrions effacer ces pensées gênantes, ajoute-t-il, mais nous ne le pouvons pas. Si désagréables et inquiétants ces calculs froids sur les choix de santé soient-ils, nous ne pouvons pas échapper à la rationalisation de l’allocation des budgets de santé existants. »

Bref, nous sommes tous responsables et tous coupables. Nous, c’est-à-dire la collectivité des individus qui peuplons ce pays et gérons mal la rareté. Nous, sans distinction de rôle, de pouvoirs, de revenu, de genre et de fortunes. Le court-termisme serait en chacun de nous, et non pas dans la domination de la finance. Les inégalités, le fait que la réduction de la consommation est un luxe que beaucoup ne peuvent pas s’offrir, ne seraient pas un problème.

La transformation de nos modèles de consommation est certainement l’une des leçons à apprendre du Covid-19. Mais comme le dit le sociologue Razmig Keucheyan interrogé par Mediapart sur le monde d’après et la sortie nécessaire du consumérisme, « il ne faut pas tomber dans le piège d’une culpabilisation individuelle. La sobriété ne peut s’organiser que collectivement. » La leçon de la crise que, selon lui, nous pourrions retenir, est donc très différente : « Même si la dimension capitaliste continue à prévaloir durant la crise sanitaire qu’on vit, j’observe qu’on parle de matériel de protection sanitaire en quantités plus qu’en prix, et qu’on sépare en partie les revenus des citoyens et leur activité productive réelle. De telles mesures renvoient à la priorité donnée à la satisfaction des besoins plutôt qu’à la solvabilité des gens. Cela me paraît très utile pour la suite, face au changement climatique. Tout l’enjeu est en effet de répartir de façon égalitaire une consommation de ressources qui doit être soutenable. »

« On nous prend vraiment pour des coûts »

Des deux côtés de l’Atlantique, pour les dirigeants qui mènent des politiques néolibérales gouverner serait devoir faire des choix cornéliens mais indispensables. Entre les exigences de l’activité économique et les impératifs de la santé publique ; entre l’endiguement de l’épidémie qui paralyse l’économie mais sauve des vies et la prolongation du confinement qui sans doute sauve des vies mais peut produire d’autres dégâts sociaux et sanitaires et qui aggrave la crise économique.

Les économistes orthodoxes leur disent qu’ils ont raison. Et ils prétendent même leur donner les moyens de choisir. C’est le calcul coûts/avantages, méthode dont ils ont de longue date conseillé l’application systématique pour la détermination des politiques publiques, par exemple en matière de lutte contre le tabagisme ou de (dé)réglementation des marchés.

Les collègues de Jean Tirole, Christian Gollier, actuel directeur de la Toulouse School of Economics, et Stéphane Straub l’utilisent comme une véritable boussole pour se guider par temps de Covid-19. Selon eux, elle permet de se repérer sur trois grandes questions :

1. Est-ce que la politique passée de restriction des investissements dans les hôpitaux et dans les dépenses de santé publique est critiquable ? Leur réponse est Non. Sauf, qu’alors, on ne comprend pas pourquoi il faudrait en changer, comme l’affirme pourtant Jean Tirole. L’argumentaire est digne de Monsieur Sylvestre des Guignols de l’info :

« Il est optimal d’investir dans un nombre de respirateurs tel que la probabilité de se retrouver en rupture de stock est égale au rapport du coût d’un respirateur par la valeur des vies sauvées grâce à son utilisation. Supposons que la survie d’un patient nécessite l’utilisation d’un respirateur pendant 2 semaines. Le prix d’achat d’un respirateur est d’environ 25.000 euros. Le coût de location pour 2 semaines ne doit donc pas être supérieur à 1.000 euros. Donc, en utilisant une valeur de la vie résiduelle sauvée de 1 million d’euro, on obtient que la probabilité d’être en manque de respirateurs ne doit pas dépasser 1 pour mille par quinzaine, ou encore 2.6% par an. Sur les 2600 quinzaines que compte un siècle, on devrait observer en moyenne pas plus de 3 quinzaines durant lesquelles notre pays est en rupture de respirateurs. Le fait que la pandémie covid-19 fasse partie de ces rares quinzaines paraît logique, sans que ceci ne signifie que la politique d’investissement sanitaire soit forcément critiquable »(sic). En fait, disent-ils, cette affaire est bien connue. C’est celle de « la gestion des stocks en entreprise, ou du marchand de journaux qui ne sait pas combien d’entre eux il pourra écouler dans la journée. »

Faut-il pleurer ? Faut-il en rire ? Rappelons seulement que, depuis plus de 15 ans, les alertes sur la multiplication des risques extrêmes notamment en matière sanitaire sont nombreuses et que, de toute façon, le calcul des probabilités n’est pertinent, ni en situation d’incertitude radicale, ni pour les biens communs. C’est du reste pour l’avoir ignoré que les économistes de la Science économique n’ont rien vu venir de la crise financière de 2008.

2. Est-ce qu’il fallait faire un confinement coûteux en matière d’activité économique, plutôt que de poursuivre l’activité économique coûteuse en vies humaines ? Leur réponse est oui, mais jusqu’à un certain point. Le raisonnement est le même : côté coûts vous avez la baisse du PIB et côté avantages, vous multipliez le nombre de vies sauvées par le prix moyen d’une vie. Bien sûr, c’est un terrain glissant. Mais l’économiste a de l’éthique. Il ne différencie pas le prix de la vie selon le genre ou les catégories sociales. Et il a sa méthode de calcul éprouvée :

« En étudiant comment les gens eux-mêmes valorisent leur vie. Chacun peut agir pour augmenter son espérance de vie, par des gestes simples de prévention (traverser la rue aux passages pour piétons, se brosser les dents, maintenir une activité physique…) ou par des investissements de sécurité (changement de pneus, déménagement dans une zone moins polluée…). Ces actions sont souvent coûteuses, et l’étude du comportement et des prix de marché permettent d’estimer une "valeur de la vie statistique". »

Grace à cette méthode infaillible nous « savons » qu’une vie en France vaut 3 millions d’euros. Ce prix de la vie humaine française a déjà servi pour trancher les problèmes de la réduction de la vitesse sur les routes, du tabagisme, de la fermeture de la maternité de Le Blanc dans l’Indre ou de l’installation d’une IRM à l’hôpital de Toulouse. La question du confinement est donc aussi simple à traiter que celle du détonateur de la bombe A.

D’un côté vous avez « la valeur d’un million de morts du covid-19. Elle est probablement équivalente à la perte de 300.000 durées de vies entières compte tenu de la distribution de l’âge des victimes de ce virus. A 3 millions d’euros la vie entière, cela nous donne une valeur de cette surmortalité égale à 900 milliards d’euros ». Et du côté coûts vous avez une chute du PIB due au confinement qui devrait être de 10% du PIB, soit 250 milliards d’euros selon les estimations de nos économistes. « Sous ces hypothèses sanitaires et économiques, le message est donc clair, concluent-ils. Entre les options du laisser-faire et du confinement, et même en faisant abstraction des questions éthiques évidentes dans ce cas, la seconde l’emporte largement sur la première. » Le gouvernement a donc fait le bon choix.

Nous voici rassurés. A vrai dire pas tant que cela. Les 10% de chute du PIB ne valent que pour deux mois de confinement. Et encore uniquement si la croissance rebondit vite et fort comme après Mai-68. Mais c’est très peu probable. Coté coût ce sera sans doute beaucoup plus que 250 milliards. Et côté avantage, une vie française vaut-elle vraiment 3 millions d’euros ? Et si ce sont surtout des vieux qui meurent, est-ce que le gain ne sera pas moins important qu’un tiers de vie ? Et, est-ce que deux mois de confinement vont vraiment sauver 1 million de vie ? Est-ce à dire que si seulement 250.000 vies étaient sauvées, il n’aurait pas fallu le faire. Ou bien, il faudrait arrêter le confinement ?

Comme l’avait très bien dit l’économiste Jean Gadrey, à propos d’une étude sur le coût social des drogues en France parue en 2015 : « On nous prend vraiment pour des coûts ! ». « L’addiction à l’analyse coûts/bénéfices, avait-il ajouté, est une drogue légale qui peut nuire gravement à la santé mentale des citoyen(ne)s. À mon avis, elle devrait même devenir illégale lorsqu’elle franchit certains seuils éthiques. »

3. La troisième question est « quand et comment sortir du confinement ? ». Là encore, l’utilisation de la méthode coûts/avantages nuit gravement à l’analyse et à la réponse. Mais dans la mesure où les économistes recherchent une stratégie de sortie du confinement qui soit à la fois la moins coûteuse possible en vies humaines et qui puisse permettre une reprise de l’activité économique, cela mérite davantage la discussion. Selon, ces économistes, la bonne façon de faire doit reposer sur deux piliers : les tests et le traçage. Ils s’inquiètent peu du risque d’une société de surveillance généralisée mais davantage des trous dans la raquette, du fait qu’une partie de la population, « sans doute celle le plus à risque (sic), ne dispose pas de téléphone portable adapté à un suivi rigoureux ». Et ils privilégient une stratégie de déconfinement axée sur la remise au travail des populations, sans du tout considérer ni les problèmes de l’école, ni celui évidemment essentiel de la sécurisation des conditions de travail et de transports.

Leurs collègues Philippe Aghion, Elie Cohen et Timothee Gigout-Magiorani ont la même préoccupation centrale de reprise de l’activité. Eux aussi misent sur un recours massif aux tests et ils poussent l’audace jusqu’à vanter le modèle allemand qui a été en capacité de mettre en œuvre cette stratégie jugée gagnante. Ils tirent même la leçon « qu’en réaction à cette crise, la France ne doit pas se contenter de relancer la demande, elle doit s’attaquer également au côté "offre" : à la fois investir massivement dans la recherche et l’innovation, et développer une véritable politique industrielle qui permette à notre pays de se réapproprier le contrôle de ses chaînes de valeur ». On ne doute pas qu’ils ont déjà pris contact, sinon avec la CGT, du moins avec leur collègue Gabriel Colletis, animateur du Manifeste pour l’industrie lancé depuis plusieurs années.

Qui plus est, la question des tests n’est pas aussi simple que cela. Dans un communiqué daté du 5 avril, l’Académie de médecine souligne que les mesures à adopter pour le déconfinement doivent d’abord avoir pour objectif « la protection de la santé ». Elle ne préconise pas un déconfinement par tranches d’âge mais par régions. Elle demande « que la décision sur la sortie du confinement ne soit pas fondée sur les résultats de tests biologiques individuels, dont la disponibilité et la fiabilité n’apparaissent pas assurées à brève échéance, et dont les implications opérationnelles seront sources de confusion. Elle préconise le lancement au plus vite, d’études de sérologie à visée épidémiologique, en vue d’apprécier le risque de survenue sur une base régionale, d’une deuxième vague épidémique. » La science économique n’aurait donc pas réponse à tout.

 

Bernard Marx

Notes

[1André Orléan (Sous la direction de) : À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Manifeste pour une économie pluraliste, Les Liens qui Libèrent, 2015

[2Pierre Cahuc, André Zylberberg : Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser, Flammarion, 2016

[3Kako Nubukpo : L’Urgence africaine, Odile Jacob, septembre 2019

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