Accueil | Chronique par Bernard Marx | 30 avril 2020

La bataille de la dette

Face aux causes de l’épidémie du Covid-19 et à ses conséquences économiques, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise font de la question de la dette un enjeu politique majeur. Ils ne sont pas les seuls. Les « choses lues par Monsieur Marx », saison 2, épisode 25, c’est maintenant !

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Des économistes et des responsables politiques d’horizon divers réclament, selon des modalités différentes, un allègement de la dette. La bataille de la dette qui devra être également de dimensions européenne et mondiale peut être rassembleuse et victorieuse.

 

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En juin 2015, François Villeroy de Galhau – qui a quitté depuis peu la direction de la banque BNP-Paribas – n’est pas encore Gouverneur de la Banque de France. Il est une des figures des « Gracques », influent think tank du social-libéralisme. Alors que le gouvernement d’Alexis Tsipras se bat encore pour une annulation de la dette grecque, les Gracques, qui se prennent plutôt pour Brutus, publient une tribune dans le journal Les Échos, sobrement intitulée « Ne laissons pas M. Tsipras braquer l’Europe ! ». On sait ce qu’il est advenu.

« Il faudra rembourser cet argent »

Cinq ans plus tard, face aux conséquences économiques de l’épidémie de Covid-19, le Gouverneur de la Banque de France a soutenu le plan de la Banque Centrale Européenne pour refinancer massivement les dettes des États de la zone euro et des banques. Mais il n’a pas changé. Il annonce clairement la couleur, le 19 avril, dans une interview au Journal du Dimanche : « La France va sortir de ce choc avec une dette publique accrue d’au moins 15 points de PIB, à 115%. Dans la durée, il faudra rembourser cet argent. Le retour de la croissance par notre travail y contribuera. Les précédents dans l’histoire peuvent aussi conduire à cantonner la dette liée au coronavirus, pour ne la rembourser que dans plus longtemps. Mais nous devrons également, sans freiner la reprise à court terme, traiter ensuite ce qui était déjà notre problème avant la crise : pour le même modèle social que nos voisins européens, nous dépensons beaucoup plus. Donc il faudra viser une gestion plus efficace, d’autant que les Français ne souhaitent pas payer plus d’impôts. L’Allemagne peut répondre massivement au choc actuel parce qu’elle a su diminuer sa dette quand cela allait mieux. »

Le ministre de comptes publics Gérald Darmanin a eu tôt fait de lui emboîter le pas. « La reprise économique va créer des recettes pour rembourser la dette, a-t-il affirmé le 21 avril. Et ce remboursement devra se faire sans taxer les plus riches : « Rrevenir en arrière ne fait pas aller de l’avant. On a besoin que ceux qui possèdent de l’argent puissent le mettre dans les entreprises. Il n’est pas raisonnable de rétablir l’ISF. » Le message est clair : on ne repassera pas par la case départ. Les cartes de la Caisse de communauté seront vite épuisées. L’argent magique est un pistolet à un coup. Ce sera « Rendez-vous directement sur la case Austérité ».
Les questions de la monnaie, de la doctrine de politique monétaire et de la dette s’annoncent donc, une fois de plus en temps de crise économique majeure, comme une bataille politique essentielle.

Repères sur trois Pourquoi ? et Comment ?

1. Ceci n’est pas une crise conjoncturelle
Le capital financier dominant l’économie, les Banquiers centraux qui n’en sont pas indépendants et les dirigeants politiques qui ne le sont pas non plus, s’accrochent, comme des berniques à leur rocher, à l’idée que la crise est grave mais pas tant que cela. Ils conçoivent la sortie de pandémie comme un retour au régime de croissance d’avant. Mais c’est se bercer d’illusions et surtout nous berner. Le récit économique qui sert de support à cette thèse est celui d’un recul très brutal de la production mais conjoncturel. Il serait suivi d’un rebond massif permettant un retour finalement assez rapide à la normale. Le besoin de déficits et d’endettements supplémentaires serait rapidement jugulable.

Certes, dit François Villeroy de Galhau, « la France devrait connaitre en 2020 une chute du PIB d’au moins 8% et le choc économique est très sévère partout, y compris dans les pays moins touchés par la pandémie comme le Japon, le Canada ou l’Allemagne ». Mais, ajoute-t-il, « si nous gérons bien la suite, le choc peut rester temporaire. Il faut être prudent mais le FMI prévoit que la France pourrait retrouver l’an prochain une croissance forte à +4,5% ». Le pire serait sans doute que le Gouverneur croit lui-même à ce qu’il nous raconte. D’une part la crise économique est mondiale. Elle est particulièrement brutale et cruelle dans les pays émergents et les pays en développement, d’Afrique et d’Amérique latine. Dans les pays du Nord, en l’absence de médicaments efficaces et de vaccins, les mesures dites barrières devront être appliquées durablement après un déconfinement qui sera lent et progressif. On n’est pas à l’abri d’une nouvelle vague de l’épidémie. Le FMI lui-même relativise beaucoup son hypothèse d’une reprise soutenue et durable de la croissance dès 2021. Il a produit trois autres scénarios plus sombres. L’OFCE nous dit que les revenus distribués en ce moment alors que la consommation forcément restreinte génère une augmentation massive de l’épargne des ménages (55 milliards en 8 semaines de confinement). Si l’intégralité de cette épargne était consommée, la perte annuelle d’activité serait alors de deux points de PIB au lieu de cinq points. Mais l’institut de conjoncture prend bien soin de préciser qu’il avance ces chiffres « pour donner un ordre de grandeur ».

En fait, cela a bien peu de chance d’arriver. Le chiffre global d’augmentation de l’épargne masque l’aggravation des inégalités. La reprise de l’offre et de la demande dans de nombreuses activités comme le tourisme, la restauration, les transports aériens, le cinéma et le spectacle vivant sera au mieux très progressive. Il serait bien hasardeux de prévoir une ruée sur l’achat de voitures et une reprise de l’investissement des entreprises. S’il y a de l’argent disponible il servira plutôt à racheter pour pas cher des entreprises en difficulté. Les crises produisent en règle générale des concentrations. On l’a vu dans le secteur bancaire et financier en 2008-2009 épicentre de la crise de l’époque.

Certes, analyse Olivier Passet, directeur de recherches de Xerfi, « la normalisation des niveaux de production dans nombre de secteurs va créer l’illusion d’un rebond. Mais derrière ce trompe l’œil, il y aura un emploi, un pouvoir d’achat et des niveaux de dette dégradés qui pèseront sur la dynamique de la croissance à moyen terme. Pour échapper à cette fatalité, conclut-il, il nous faudra quelque chose d’extraordinaire. Et cette chose extraordinaire ne peut être que l’annulation des "dettes Covid". Alors ne tardons pas à le dire pour agir sur les anticipations, car plus on attend en la matière, plus on laisse jouer les effets récessifs de second tour, plus la note sera salée et moins cette mesure de la dernière chance sera efficace. » Bien entendu, les « dettes covid » qu’évoque Olivier Passet ne sont pas uniquement des dettes publiques. Loin de là. Les dettes et les reports de charges de nombreuses entreprises vont vite être insupportables. Mais si l’on ne veut pas que toute la mécanique du crédit ne s’enraye et se transforme en crise bancaire généralisée, ce sera à l’Etat de prendre en charge ces annulations indispensables. C’est du reste ce qui est largement prévu avec les 300 milliards de garanties publiques accordées pour maintenir à flot le crédit bancaire pendant la pandémie. Assez vite c’est donc la question de la dette publique qui se trouvera posée. Ajoutons que le déficit du budget n’est pas seul en cause. Celui de la Sécurité Sociale va se chiffrer par dizaines de milliards. Il faudra bien acter une prise en charge par les finances publiques. A moins de recommencer la comédie tragique d’une « conférence de financement du retour à l’équilibre » convoquée à la levée du confinement, comme elle l’avait été à la vieille de celui-ci.

2. Un allègement de la dette est indispensable pour les pays en développement, notamment d’Afrique
L’organisation des Nations Unis sur le commerce et le développement, la CNUCED, a alerté dès la fin du mois de mars : la pandémie de Covid est en train d’engendrer des « dommages économiques sans précédent » pour les deux tiers de la population mondiale vivant dans les pays en développement. L’organisation plaidait, dès ce moment, pour la mise en place d’un programme de soutien d’un montant de 2500 milliards de dollars. Le FMI et la Banque Mondiale ont pris des initiatives. Mais on est encore très loin du compte. Pour leur part, les ministres des finances du G20 et les dirigeants des principales Banques centrales du monde ont décidé, le 15 avril, de suspendre, jusqu’au 1er avril 2021, le service de la dette des 76 pays les plus pauvres du monde dont 40 africains. Ce n’est même pas une suppression des échéances, juste un report. Selon les dirigeants français qui se sont volontiers montrés à l’initiative de la décision, celle-ci libérera 14 milliards de dollars au profit des pays concernés. C’est un pas. Mais très insuffisant pour y endiguer la déferlante de la crise sanitaire, économique et sociale. Il n’est même pas acquis qu’elle arrive à empêcher une vague de défauts sur les dettes souveraines. Alors que les créanciers privés sont devenus les principaux bailleurs de fonds de ces Etats, rien n’est acquis en ce qui concerne leur participation à ce moratoire.

Comme l’expliquent l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown et l’ancien conseiller de Bill Clinton, Lawrence Summers : « Il serait inadmissible que tous les fonds débloqués par nos institutions multilatérales pour aider les pays les plus défavorisés ne soient pas utilisés aux fins de la santé et de la lutte contre la pauvreté, et qu’ils finissent dans les poches de créanciers privés, notamment de ceux qui, à l’instar de grandes banques américaines, continuent de verser des dividendes en période de crise ».

En fait, la mécanique à l’œuvre est doublement perverse. Elle ne profite pas seulement aux créanciers privés. Les pays riches et notamment les Etats Unis bien installés sur le privilège du dollar sont en mesure de lever des fonds énormes à des taux défiant toute concurrence. Mais comme le soulignent d’autres économistes universitaires de différents pays « ces fonds proviennent en partie des pays émergents en quête de sécurité, et d’investisseurs américains qui liquident leurs avoirs étrangers. En d’autres termes, une partie du financement dont dépendent les États-Unis et d’autres économies avancées provient d’économies émergentes qui ont pourtant des besoins financiers beaucoup plus pressants ».

Au reste, il ne s’agit pas seulement de s’inquiéter de cette situation par esprit de solidarité et par philanthropie, mais parce que le monde est un. Il serait totalement illusoire de prétendre que les pays développés pourraient être à l’abri des conséquences de la catastrophe qui menace les pays en développement, notamment les pays d’Afrique.

En réalité, il y aurait deux grandes initiatives financières à prendre. La CNUCED les a mises sur la table dès la fin mars. Elles sont reprises par de nombreux économistes d’horizons divers, parfois même de courants assez orthodoxes. D’une part des financements massifs par le FMI grâce à la réaffectation des droits de tirage spéciaux existants et par l’émission de nouveaux droits de tirages spéciaux. D’autre part, arrêt immédiat des paiements de la dette souveraine qui devrait être suivi d’une négociation pour un allégement significatif de la dette. La CNUCED propose ainsi l’annulation de 1000 milliards de dollars cette année sous la supervision d’un organisme créé de manière indépendante. [1]

3. Sortir de la crise liée à l’épidémie et en même temps changer de modèle économique
Le scénario de 2008-2010 ne doit pas se répéter. Les Etats et les Banques centrales ont sauvé les banques. Ils ont financé une reprise de la croissance comme avant, c’est-à-dire dominée par le capitalisme financiarisé avec son cortège de marchandisation sans limite, de dégradation des services publics, de poursuite du réchauffement climatique et de dégradation de la biodiversité.

Déjà Bruno Le Maire aligne les milliards à Air France, à Renault, à la FNAC-Darty sans contreparties selon la même règle de socialisation des pertes et de privatisations de gains. Déjà le MEDEF, l’Association française des entreprises privées (AFEP) qui regroupe les 113 premiers groupes actifs en France, le Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA) ou l’Association internationale du transport aérien (IATA) présidée par l’ancien PDG d’Air France, multiplient les pressions sur le gouvernement et sur Bruxelles pour réduire les normes environnementales et climatiques.

C’est tout le contraire qui est nécessaire. Une reprise de l’économie qui prenne franchement le cap de l’écologie politique et d’un autre régime de développement. Les investissements publics doivent servir à cela et non à revenir au « business as usual ». Et ils devront être massifs. Mais comment faire si déjà l’argent public a été massivement mobilisé et doit continuer de l’être, comme il se doit, pour soutenir les revenus et éviter les faillites en chaîne des PME et de plus grandes entreprises.
Cela passe certainement par l’Impôt sur le patrimoine et les hauts revenus. Mais cela ne suffira pas. Il faut aussi un allègement de la dette publique existante. Cela ne peut pas se résoudre seulement au niveau national. La question est sans doute vitale pour l’avenir de l’Union européenne.

L’économiste atterré Henri Sterdyniak n’est pas d’accord. Certes, admet-il, « la crise sanitaire risque paradoxalement de retarder la mise en place d’une grande politique écologique, la technocratie pouvant arguer des déséquilibres des finances publiques pour annuler les investissements écologiques et les grandes entreprises de la difficulté de la reprise pour échapper à la mise en place de taxes et de normes écologiques ». Mais, selon lui, les réponses comme l’annulation de la dette, la planche à billets ou la monétisation relèvent des solutions magiques. Afin de financer les investissements publics et la transition écologique Henri Sterdyniak préconise à la place le développement d’un système financier public offrant aux ménages des placements sans risque mais protégés de l’inflation et une obligation imposée aux banques de consacrer une partie de leurs dépôts à de tels emplois. Et pourquoi pas fromage et dessert ? De nombreuses expériences historiques, à commencer par l’effacement en 1953 de plus de la moitié de la dette allemande contractée avant et après- guerre attestent que cela peut faire partie des solutions.

Henri Sterdyniak argumente également que la France peut se financer, sans limites, à des taux extrêmement faibles, négatifs même souvent, tout comme l’Allemagne, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, « de sorte qu’il n’est pas pertinent actuellement de réclamer que la banque centrale finance directement les Etats ». Par contre admet-il, des menaces des marchés financiers renchérissant la dette pèsent sur l’Europe du Sud et notamment l’Italie. Mais pourquoi alors ne serait-il pas pertinent de réclamer que la Banque centrale c’est-à-dire la BCE finance directement les Etats du Sud ? Et La France restera-t-elle du bon coté de la force si les Etats Unis ou le Royaume Uni multiplie les dispositifs d’attraction des capitaux ? Chacun peut constater que les plans de soutien de sauvetage de l’économie sont dans la zone euro peu ou prou alignés sur ces différences. L’Allemagne a mis sur la table un plan de soutien public totalisant potentiellement près de 28% du PIB de 2019. 10 points de plus que le plan français. Et encore plus que ceux de l’Italie ou l’Espagne. Elle peut espérer s’en sortir mieux et plus dominante. Effectivement, juge Romaric Godin, « comme souvent pour l’Allemagne, le risque principal est que si cette récession de 2020 se révèle in fine moins forte qu’ailleurs, cela la conforte dans ses choix économiques désastreux pour l’ensemble de l’Europe ».

Bien entendu un allègement de la dette ne saurait suffire. Dans l’affrontement actuel autour du plan de relance européen on voit bien que ce qui fait le plus problème, ce n’est pas tant la création d’obligations européennes, que le fait qu’elles puissent servir non pas à des prêts qui augmenteraient la dette des Etats emprunteurs mais à des aides et des subventions qui leur seraient accordées directement. Il faut un changement de la doctrine monétaire et de la gouvernance de la Banque centrale européenne pour la mettre en capacité de financer directement les investissements publics des Etats européens et financer les banques publiques de développement dont le rôle devrait être systématiquement développé. La réponse doit être fondée sur une coopération explicite entre politique monétaire et politiques budgétaires.
Mais un allègement de la dette reste indispensable pour diminuer la pression des capitaux financiers.

Les économistes Laurence Scialom et Baptiste Bridonneau préconisent une annulation partielle des dettes publiques détenues par la BCE, conditionnée par un investissement des mêmes montants dans des investissements publics de transition écologique. Jean-Luc Mélenchon préconise quant à lui la transformation d’une partie de la dette en emprunt perpétuel, ce qui allège la charge de la dette puisque le capital emprunté n’est plus à rembourser. Mais il n’est pas le seul. L’économiste Daniel Cohen et le banquier mutualiste Nicolas Théry – réputés moins collectivistes – affirment eux aussi qu’il faut « financer la crise que nous traversons et les investissements climatiques avec une dette de très longue durée – à 50 ou 100 ans, voire avec une dette perpétuelle – et rémunérée à un taux aussi bas que le permet la situation actuelle ». Et le gouvernement espagnol a mis sur la table du Conseil européen une proposition d’émission de dette perpétuelle pour financer un plan européen de relance de 1500 milliards d’euros.

Ce n’est qu’un début, continuons le combat !

 

Bernard Marx

Notes

[1Voir notamment sur le site Project Syndicate :

Joseph Stiglitz : Les aspects internationaux de la crise. 6 avril 2020

Pierre-Olivier Gourinchas, Chang-Tai Hsieh : COVID-19 : une Bombe à retardement de défauts souverains. 9 avril 2020

Ngozi Okonjo-Iweala , Brahima Coulibaly : La dette de l’Afrique doit être allégée pour lui permettre de lutter contre le Covid-19. 9 avril 2020

Carmen M. Reinhart , Kenneth Rogoff : Suspendre la dette des pays émergents et en voie de développement.13 avril 2020

Mohamed A. El-Erian : Sauver les pays en voie de développement face au COVID-19. 15 avril 2020

Arkebe Oqubay : Comment l’Afrique peut combattre la pandémie. 17 avril 2020

Bodo Ellmers : The Global South needs debt relief. 21 avril 2020

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