Accueil | Chronique par Bernard Marx | 7 mai 2020

La relance n’aura pas lieu

Comment relancer la machine économique après la crise sanitaire ? Monsieur Marx a lu tout ce qu’il fallait lire à ce sujet pour vous. C’est l’épisode 26 de ses « choses lues ».

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L’économiste atterrée Anne Eydoux a publié sur le site de l’association une note très éclairante sur ce que révèle la crise sanitaire et sa gestion par le pouvoir politique. Elle souligne la singularité économique de cette crise par rapport à d’autres et notamment celle de 2008-2009 : « À l’opposé des récessions précédentes qui appelaient un couplage de relance de l’activité et de mesures de soutien aux revenus et à l’emploi, la gestion de la crise sanitaire par le confinement impose un découplage. La lutte contre l’épidémie reposant sur l’arrêt d’une partie de l’activité, elle interdit la relance à court terme et appelle d’autres types d’intervention. »

 

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Il me semble nécessaire d’anticiper, dès maintenant, que le déconfinement progressif qui va intervenir en France et dans les autres pays d’Europe et d’Amérique du Nord ne sera pas un retour à la situation des récessions précédentes.

Selon Bruno Le Maire, « nous sommes le pays dans lequel la chute d’activité, si l’on en croit les statistiques, a été la plus forte. Eh bien, a-t-il dit, il faut se redresser tout aussi fortement. Et donc j’appelle chacun à faire le maximum, en préservant évidemment la sécurité sanitaire et la distanciation sociale pour reprendre le chemin du travail. »

Comme on le sait, l’épidémie du Covid-19 a fait proliférer les injonctions contradictoires du gouvernement. Et l’on peut entendre dans la déclaration du ministre que le maximum ne sera pas fait pour préserver la sécurité sanitaire au travail et sur les chemins qui y mène.

Quoiqu’il en soit, l’économie ne se redressera pas tout aussi fortement qu’elle a diminué. Les limitations pesant sur les conditions de la production pourront être réduites. Elles ne vont pas disparaître. La productivité du travail restera durablement plus faible. Et il est tout à fait essentiel que la reprise de l’activité économique ne se fasse pas au détriment de la sécurité sanitaire.

Selon Didier Raoult, « il existe une possibilité non négligeable que d’ici un mois il n’y ait plus de cas du tout dans la plupart des pays tempérés ». Il serait en fait bien hasardeux de se fonder sur cette hypothèse, lancée presque comme une prédiction trumpienne.

La très grande majorité des scientifiques qui travaillent sur le sujet disent qu’au contraire, en l’absence de traitement curatif efficace et de vaccin, des règles de protection contre la diffusion du virus devront continuer d’être appliquées. On n’est pas sortie de l’épidémie, ni de la crise sanitaire. Elle peut continuer de mener le bal au moins jusqu’en 2021-2022 où l’on espère pouvoir disposer d’un vaccin.

«  Il ne faut pas se bercer d’illusions. Le virus ne va pas disparaître cet été comme certains l’espèrent. Nous ne sommes pas face à une grippe hivernale », a expliqué le Professeur Philippe Sansonetti, lui aussi microbiologiste et spécialiste des maladies infectieuses. « Une fois décidée, affirme-t-il, la sortie de confinement devra s’accompagner d’un maintien rigoureux des mesures de distanciation sociale et d’hygiène individuelle et collective, incluant le port de masques, professionnels selon disponibilité ou artisanaux. »

« Un très long et lent redémarrage de l’économie »

Aux États-Unis, à la mi-mars, une étude menée par des épidémiologistes de l’université de Harvard avait diagnostiqué que faute de traitement et de vaccin, il y aurait plusieurs années de distanciation sociale, par vagues successives, pour lutter contre le Covid-19. Fin avril un nouveau rapport du Centre de recherche et de politique en matière de maladies infectieuses de l’Université du Minnesota conclut dans le même sens « qu’il faut se préparer à d’éventuelles résurgences périodiques de la maladie au cours des deux prochaines années ».

En d’autres termes, il faut se préparer « à un très long et lent redémarrage de l’économie », comme le diagnostique l’économiste Yann Algan. Les risques d’aller et retour avec des périodes destructrices de confinements plus stricts ne seront en fait réduits que par l’existence durable de règles sanitaires de distanciation sociale et physique. Elles seront moins sévères qu’aujourd’hui mais elles limiteront néanmoins le rebond espéré de la production des biens et des services. Le journaliste Dan Israël résume ainsi par exemple l’alternative qui angoisse les restaurateurs : « Rester fermés et faire faillite, ou rouvrir et faire faillite ». [1] Et lorsque les règles sanitaires seront peu pratiquées, comme cela semble devoir être le cas aux Etats-Unis sous la pression du trumpisme, du chômage et de la pauvreté de masse, il faut s’attendre à de nouvelles et fortes vagues de l’épidémie. Les Américains pourraient connaître « un mauvais automne et un mauvais hiver », a alerté fin avril le Docteur Anthony Fauci, conseiller mis plus ou moins sur la touche par Donald Trump.

Trois tiers qui sont quatre

Dans le confinement, analyse Yann Algan, la population salariée s’est divisée en trois tiers, selon de très fortes inégalités sociales et territoriales. 1/3 des salariés a travaillé en télétravail. La proportion est de 44% parmi les cadres et de 3% chez les ouvriers. 1/3 des salariés a été mis au chômage partiel et 1/3 a continué d’aller travailler sur les sites de production dans les secteurs dont l’activité a été jugée vitale pour l’économie. Mais le décompte est un peu à la Pagnol : il faut ajouter le 4ème tiers des salariés en arrêt de travail pour maladie, garde d’enfants ou pour chômage.

Quoiqu’il en soit, souligne Anne Eydoux, dans les secteurs considérés comme vitaux où le travail sur site s’est poursuivi, les travailleurs – qui sont majoritairement des travailleuses – ont été particulièrement exposés à la pandémie. Tout est fait pour le cacher. Aucune enquête de santé publique n’a été diligentée sur ce point. Ils ont également supporté la poursuite des réformes néolibérales sur leurs conditions de travail. Ainsi dans le secteur hospitalier, « à leur demande d’une meilleure reconnaissance sociale, de conditions de travail décentes et d’un salaire qui reflète la valeur de leur travail, les soignant.e.s obtiennent une réponse néolibérale – une obole censée récompenser leur dévouement ».

Dans le même temps, beaucoup de personnes, les indépendants, les contrats à durée déterminée, les intermittents, passent largement à travers les mailles du filet de sécurité du chômage partiel. Et le soutien au revenu des chômeurs et des ménages pauvres ont été les grands oubliés de cette gestion de l’urgence. « C’est pourtant une bombe à retardement de la crise sanitaire », juge Anne Eydoux.

Questions prioritaires

Au total ce ne sont pas seulement les prochaines semaines de déconfinement, mais également tout le contexte de la rentrée de septembre qui continuera d’être marquées par des contraintes sanitaires et l’impossibilité d’un plan de relance économique « classique ». Certaines questions émergent dès maintenant comme étant prioritaires.

 

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L’hôpital
Deux tribunes récemment publiées dans Le Monde et Le Figaro dont on regrettera qu’elles n’aient regroupée que d’éminents médecins, convergent largement sur des leçons à tirer sans attendre : « Qu’on en finisse avec cette politique de rentabilité des séjours, utiles ou non, du moment qu’ils "rapportent" ! Qu’on en finisse avec les demandes inutiles de "reporting", codages et rapports ! Qu’on en finisse avec l’hôpital en flux tendu ! Il faut augmenter le nombre de lits et étoffer les équipes soignantes… Il faut instaurer un fonctionnement collégial et démocratique, comme cela a été le cas durant cette crise, impliquant tous les métiers de l’hôpital et les patients. Les choix budgétaires doivent être orientés par une stratégie médicale, et les décisions prises par un comité médical intègre et responsable, éclairé par les gestionnaires et devant rendre compte de ses choix… Le moment est venu d’abolir largement la tarification à l’activité, inflationniste et suscitant des pratiques plus liées à la rentabilité qu’au juste soin. Seule une gestion conçue au plus près des patients, à l’échelle du service, permettra de ne plus s’orienter vers le financement d’actes, mais de structures, de missions et de réponses aux besoins, avec rigueur, sans gaspillages. L’enveloppe budgétaire doit permettre de mieux rémunérer tous les personnels hospitaliers, dont la crise sanitaire a montré le rôle crucial. »

L’école
Le confinement et la fermeture des établissements scolaires a montré les limites de la continuité pédagogique par le numérique et l’aggravation des inégalités sociales et territoriales qu’elle engendre. La réouverture du mois de mai va très mal corriger cette situation. Elle abandonne l’obligation scolaire et tend à transformer l’école en garderie. L’inadaptation des établissements scolaires et l’insuffisance des moyens humains et matériels pour faire face à des contraintes sanitaires fortes sont avérées. Il serait irresponsable de préparer la rentrée de septembre sans prévoir que des contraintes sanitaires, mêmes moins strictes, ne continueront pas de s’appliquer.

Le chômage
Le recours massif au chômage partiel a permis de contenir la hausse du chômage, sans l’endiguer. Il a connu en mars une hausse record de 7,1 %% (246 000 inscriptions à Pôle Emploi en catégorie A). Le volume des offres d’emploi ainsi que les entrées en emplois aidés et en formation sont quasi nuls. Les difficultés de retour à l’emploi sont considérablement aggravées. Le déconfinement et le lent redémarrage de l’économie ne va pas entraîner une modification substantielle de cette situation. Le gouvernement veut imposer une réduction rapide et drastique du chômage partiel. Il considère certainement que c’est la meilleure incitation possible à une reprise du travail, fut ce au prix d’une sécurité sanitaire mal respectée. Dans un contexte d’activité néanmoins réduit, cela aurait pour effet d’entraîner des licenciements plus massifs. A quoi s’ajouteront les indépendants et les très petites entreprises si les indemnisations, les suppressions de loyers et de charges sont également diminuées.

Les syndicats réclament unanimement l’abandon de la réforme de l’indemnisation du chômage mise en place depuis novembre 2019. Ce serait indispensable. Mais la décrue du chômage partiel devrait faire l’objet de négociations et d’accords sociaux au minimum par branches d’activité. Un plan massif de formations devrait être négocié et rapidement mis en œuvre.

La pauvreté
« La pauvreté, constate Anne Eydoux, est largement demeurée un point aveugle de la gestion publique des premières semaines de crise. » Certes depuis, le gouvernement a fait quelques gestes, « en accordant un supplément ponctuel aux ménages pauvres et en débloquant 39 millions pour les associations d’aide alimentaire et les collectivités territoriales ». Il faudrait beaucoup plus. « Sans une réforme de grande ampleur de la solidarité permettant de revaloriser l’assurance chômage et les minima sociaux (en d’autres termes, de réparer les dégâts d’au moins trois décennies de réformes néolibérales), on peut s’attendre à une crise sociale majeure. »

Noam Leandri et Louis Maurin, Président et Directeur de l’Observatoire des inégalités, proposent pour leur part que l’aide exceptionnelle de 150 euros pour les ménages les plus pauvres, à laquelle s’ajoutent 100 euros par enfant soit transformée en une aide mensuelle pérenne s’ajoutant au RSA et qu’elle soit étendue aux jeunes. « La mesure élèverait le niveau de vie de cinq millions de personnes. Elle marquerait l’histoire sociale de notre pays. »

Le chercheur à l’IRES Pierre Concialdi préconise pour sa part la mise en place d’un moratoire sur les loyers et/ou la création d’un fonds de solidarité pour les ménages plongés dans des difficultés financières du fait de la récession. Il évalue à ce stade leur nombre à environ 2,5 à 2,8 millions soit 6 à 7 millions de personnes. Tous ne sont pas des ménages précaires ou pauvres. Mais, faute de cette aide, ils pourraient rapidement le devenir.

Le télétravail
Le télétravail doit rester aussi massif qu’actuellement au moins jusqu’à l’été affirme la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Il s’agit, dit-elle, d’éviter d’être trop nombreux sur le lieu de travail et dans les transports en commun. Il y aura un reflux après l’été mais on ne retournera pas à la situation d’avant le confinement. « Le télétravail oui, mais pas en mode dégradé », affirme la CGT qui réclame à juste titre l’ouverture de négociations immédiates avec tous les employeurs sur les conditions d’organisation du télétravail. Il faut, a insisté Philippe Martinez le 1er mai, un accord national sur le télétravail de façon à ce que les règles soient les mêmes pour l’ensemble des travailleurs.

Le budget
Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ont tracé la ligne rouge. Les dons c’est volontiers. Mais les impôts, pas question. « On ne relance pas l’économie en augmentant les impôts », a averti le ministre de l’Économie dès le début du mois d’avril, en même temps qu’il annonçait que la France allait connaitre sa pire récession depuis 1945. Or il faudra augmenter fortement et durablement les dépenses publiques. Pour l’hôpital et la santé, la recherche, l’éducation et les services publics de proximité mais aussi pour financer les investissements publics, les nationalisations et les prises de participation nécessaires pour réorienter la production.

La bataille de la justice fiscale sera rude mais déterminante.

La réorientation de la production
À l’initiative de Jean-Luc Bonnafé, L’Administrateur Directeur Général de BNP Paribas, 94 patrons français de grandes entreprises signent une tribune appelant à faire de la relance économique un accélérateur de la transition écologique. Ils sont tous là. Du patron de Total, à celui de la Société Générale. De Arnault à Pinault. Du patron du Medef à la patronne de Korian, numéro 1 des EPHAD privées. Il y a même Denis Kessler, le fils maudit qui avait jusqu’ici pour projet « de défaire méthodiquement » le programme des Jours Heureux. Mais ils ne sont pas pour autant sur le chemin de Damas. Ils en appellent « à l’intelligence collective » et à « l’effort financier public », mais comme « puissant levier pour l’investissement privé »… et pour les profits tout aussi privés qui resteraient le moteur de l’économie.

Jean-Marie Harribey ironise sur les engagements concrets qui auraient donné un début de crédibilité à la tribune grand-patronale : « Ils vont entamer une révision complète de leur gestion des travailleurs : augmenter les bas salaires, établir des contrats de travail à durée indéterminée, respecter le code du travail en matière de sécurité, respecter les droits syndicaux, partager la décision dans les conseils d’administration. Ils reviendront sur leur volonté de toujours augmenter le temps de travail et ils ouvriront des négociations pour partager le travail et contribuer ainsi à réduire le chômage. Ils paieront leurs impôts, supprimeront les retraites chapeaux et autres stocks-options et réduiront la hiérarchie des revenus de 1 à 20 cette année, de 1 à 10 l’année suivante et de 1 à 5 la troisième année. Ils cesseront leur propagande en faveur de la privatisation des services publics… Ils examineront avec attention les projets de reconversion des industries pour éviter les délocalisations à répétition. Et enfin, parce qu’ils ont une vision globale du monde global, ils donneront corps à la nouvelle idée géniale du président Macron qui pense à l’Afrique et à tous les pauvres de la terre : instituer des "biens publics mondiaux". »

Rien de cela évidemment ne figure dans la tribune. Il n’empêche. C’est tout de même un signal supplémentaire, « The Times They Are a-Changin » [2].

 

Bernard Marx

Notes

[1Selon l’INSEE, le secteur des restaurants et des services de restauration mobile représentait, en 2016, 168.338 entreprises employant près de 500.000 personnes en équivalent temps plein soit donc en réalité beaucoup plus.

[2Les Temps changent.

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