Accueil | Chronique par Bernard Marx | 26 mars 2020

La rupture avec le néolibéralisme, c’est maintenant !

À situation exceptionnelle, chronique exceptionnelle ! Pour percer les limites du « quoi qu’il en coûte » macronien, Monsieur Marx vous fait deux épisodes de ses « choses lues » pour le prix d’un ! Sauve qui peut la vie et l’économie, deuxième partie, c’est parti !

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Sur France Inter, ce mercredi 25 mars le neuropsychiatre Boris Cyrulnik s’est dit persuadé qu’il y aura un avant et un après Covid-19 : « J’entends parler de crise, mais la définition de la crise c’est qu’après, ça repart comme avant. Là, c’est une catastrophe, pas une crise : ça repartira, mais pas comme avant. »

 

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Les radins du « quoi qu’il en coûte »

 

« Après chaque catastrophe, a-t-il expliqué, il y a un changement de culture… La vie reprend, mais pas comme avant. Et on voit une hiérarchie des valeurs sociales complètement métamorphosée. Les politiciens vont nous dire : on peut repartir comme avant. Mais si on repart comme avant, on va remettre en place les mêmes conditions que celles qui ont mené à la catastrophe. »

En fait, il ne faut surtout pas attendre la fin de la catastrophe pour que ça ne reparte pas comme avant. Il ne s’agit pas de refaire la même erreur qu’en 2008-2009. Il faut se mettre, dès maintenant, sur les rails d’après. C’est même la condition pour sortir de la crise économique qui va avec la crise sanitaire. Du reste, souligne lui-même Boris Cyrulnik, le changement a lieu d’une certaine façon dès maintenant : « Actuellement, on est en train de massacrer l’argent, la rentabilité pour sauver des vies humaines, alors que jusqu’à présent on se résignait ». Pourvu que cela soit vrai.

Le retour de la gouvernance économique par la puissance publique

Pour l’économie, l’enjeu est d’éviter que la crise sanitaire aggrave le chômage, la pauvreté, la précarité et les inégalités, et qu’elle n’entraine une dépression durable comme dans les années 1930. Du fait du confinement, la contraction brutale de l’activité sera sans précédent depuis l’après-guerre.

L’OFCE la chiffre pour la France entre 20% et 40% sur au moins un trimestre, avec en plus, une grande incertitude sur la durée et sur la sortie progressive des contraintes liées par la pandémie. Les propos délirants du Président des USA (ou celles de son homologue brésilien) sur la poursuite coûte que coûte de l’activité économique et le grand rendez- vous qu’il donne dans les églises le 12 avril pour fêter la fin miraculeuse de la pandémie, ne changeront pas la donne. Au mieux, le choc de la réalité va vite l’emporter, comme on le voit au Royaume-Uni. Au pire, la crise sanitaire sera encore plus grave et plus longue et la chute de l’activité sera peut- être moins brutale mais plus longue.

Mais les risques d’une crise économique sans précédent sont aussi aggravés parce que celle-ci intervient dans le contexte de la croissance extrêmement malsaine mise en œuvre par les politiques néolibérales qui ont recommencé comme avant, après la crise de 2008-2009.

L’évasion fiscale des multinationales et les politiques de baisse des impôts pour les riches ont appauvri les Etats. Les politiques budgétaires régressives ont miné les dépenses de santé et des services publics. Les politiques monétaires ultra expansives ont alimenté l’inflation des prix des actifs financiers et fonciers, les distributions de dividendes, les rachats d’actions et une nouvelle augmentation des dettes. La sécurité des banques n’est pas précisément établie et la finance non régulée (shadow banking) fragilise toujours l’édifice. La mondialisation, telle qu’elle est conduite par les firmes multinationales, a conduit à créer des chaînes de valeurs de plus en plus éclatées et complexes, motivées avant tout par la baisse des dépenses salariales et la recherche du profit. « Ces chaînes de fabrication éclatées, analysent les économistes atterrés et communistes Frédéric Boccara et Alain Tournebise, avaient déjà montré les limites de leur efficacité en termes de coûts de transport et d’empreinte carbone, mais aussi du fait des luttes revendicatives des salariés des pays en développement… La crise du coronavirus aura révélé encore plus crûment une limite encore plus sévère de la mondialisation : le risque de rupture des chaînes d’approvisionnement et la dépendance quasi totale vis-à-vis de certains pays, dont la Chine, en produits essentiels pour la société. »

Trois questions non exclusives d’autres sont particulièrement importantes :

  • La compensation des revenus

Dans l’immédiat il faut organiser, quoiqu’il en coûte, la compensation la plus intégrale possible de la chute des revenus, tant ceux des ménages que ceux des entreprises. Cela revient à compenser la chute du PIB par un accroissement de la dépense publique. Antoine Saez et Gabriel Zucman ne sont pas les seuls à le préconiser. Des économistes pas du tout radicaux comme Daniel Cohen ou le directeur de l’OFCE Xavier Ragot en conviennent. Ce n’est pas ce que met en œuvre le gouvernement avec son plan d’urgence. Les compensations et les indemnisations sont encore trop partielles, sans compter qu’elles s’accompagnent de régressions de droits sociaux. A la place d’une compensation intégrale des revenus, le plan gouvernemental mise sur des facilités d’endettement ou de reports des échéances avec des garanties de l’État, mais évidemment ce n’est pas du tout la même chose : les dettes même peu coûteuses devront être remboursées. Les non remboursements éventuels ne feront pas que creuser le déficit public du fait de la garantie publique. Ils s’accompagneront de faillites, de destruction d’emplois et de capacités de production. La reprise de l’activité sera beaucoup plus chaotique. C’est du reste ce qu’entérine par avance Edouard Philippe qui annonce : « C’est un effort long auquel nous nous préparons et auquel nous allons tous ensemble faire face ».

Cela n’empêche pas de mettre en place dès maintenant un Fonds public d’urgence d’investissements comme le préconisent les économistes de la revue Economie et Politique. Abondé par une contribution exceptionnelle des grandes entreprises, des banques et des assurances et par la Caisse des dépôts, ce fonds ferait l’objet d’une gouvernance démocratique impliquant les parlementaires, les élus régionaux, les représentants des organisations syndicales et patronales et les associations.

  • La puissance publique doit reprendre le pouvoir économique et agir pour l’intérêt général

Clémentine Autain a raison de reposer ces questions. La puissance publique doit exiger des contreparties strictes aux compensations et aux aides fournies aux entreprises. Elle doit imposer une réduction drastique des dividendes, voire leur suppression, alors que les entreprises françaises et européennes s’apprêtent à en verser des montants records. Elle doit fixer des objectifs de production, vérifier leur réalisation et pratiquer, si nécessaire, par réquisitions. Ceci bien entendu, prioritairement dans le domaine de la santé et de l’alimentation. Mais pas seulement. Même des économistes aussi modérés que les américains Roman Frydman et le prix « Nobel » d’économie Edmund S. Phelps réclament une augmentation substantielle de l’ampleur et de la portée de l’action publique nécessaire pour lutter contre la pandémie. Elle doit être considérée, écrivent-ils, comme une assurance systémique. Leur proposition concerne les Etats-Unis. Mais elle vaut aussi pour les autres.

« Ce qui est maintenant douloureusement clair, c’est qu’il existe une pénurie d’approvisionnement d’un type sans précédent : les équipements et les installations médicales. Il est tout aussi évident que les politiques envisagées aux États-Unis, qui reposent essentiellement sur la reconversion volontaire des capacités de production existantes, sont malheureusement inadaptées pour combler ce fossé croissant : le rééquipement des usines pour produire des ventilateurs pour les patients et des équipements de protection individuelle (EPI) pour le personnel médical, par exemple, prend du temps. Ces mesures doivent donc être étendues sans délai. Pour réorienter les capacités existantes, le gouvernement devrait conditionner le soutien à toute entreprise privée, à l’engagement de cette dernière à produire des équipements vitaux (spécifiés par un corps d’experts médicaux) et à payer ses salaires à un niveau raisonnable. Afin d’éviter une flambée des prix, les fournitures médicales doivent être vendues au prix d’avant la crise, et cette condition ne doit pas s’appliquer uniquement aux entreprises qui produisent des équipements. L’approche systémique de l’assurance pour l’allocation des fonds publics exigerait que les grandes entreprises du secteur des services, telles que les compagnies aériennes ou les chaînes hôtelières, ne soient renflouées que si elles réorientent leur capacité pour soutenir la lutte contre la pandémie... Ce qui rend l’assurance systémique sans précédent, c’est qu’elle exige non seulement des dépenses publiques mais aussi des interventions gouvernementales à grande échelle dans la manière dont nos économies produisent et distribuent les biens et les services. »

  • L’arme de la politique monétaire

Comme le dit Jean-Marie Harribey, « si véritablement on est en guerre, alors il faut en saisir le nerf qui, la tradition le dit, est l’argent ». Le contrôle public et citoyen du système bancaire est donc, explique-t-il, une priorité pour initier des investissements de soutenabilité sociale et écologique. « Et cela du sommet à la base, de la banque centrale aux banques ordinaires. Cela s’appelle la socialisation. »

En réponse aux conséquences économiques et financières potentielles de la pandémie, explique Jézabel Couppey-Soubeyran, les Banques centrales ont jusqu’ici décuplé les mesures qu’elles avaient déjà prises en réponse à la crise financière de 2007-2008. En bref, des taux zéro, des achats d’actifs sur les marchés, et des échanges de crédits entre les grandes banques centrales pour alimenter en dollar les pays occidentaux. Cela peut éviter les effondrements boursiers et les crises bancaires dans les pays du nord mais pas dans les pays du sud d’où les capitaux continuent de fuir. Mais cela ne sert à peu près à rien pour soutenir l’économie réelle et cela continue d’alimenter la machine à endettement des Etats auprès des marchés financiers. C’est-à-dire la fabrique des crises de l’euro.

« C’est ce type d’endettement qu’il faut tarir », explique Jean-Marie Harribey. Par quoi le remplacer ? « Il n’y a pas 36 solutions, dit-il. Il n’y en a même qu’une, après que l’on a socialisé le secteur bancaire ou, tout au moins, constitué un pôle public significatif : c’est celle du financement direct des investissements publics par la banque centrale. Autrement dit, en situation de "guerre sanitaire" dont le contexte est celui d’une "guerre" pour transformer radicalement le système économique, la politique budgétaire, débarrassée des contraintes orthodoxes imbéciles, doit avoir son pendant monétaire. En termes simples, ça s’appelle marcher sur deux jambes. »

 

Bernard Marx

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