Accueil | Chronique par Bernard Marx | 31 mars 2020

Lettre à mes banquiers

Pour l’épisode 21 de ses « choses lues », Monsieur Marx écrit cette lettre ouverte à ses banquiers, pour leur parler des milliards de dividendes qu’ils hésitent à verser à leurs actionnaires.

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À Jean-Laurent Bonnafé DG BNP Paribas
Philippe Bordenave DG BNP Paribas
Jean Lemierre Président du CA BNP Paribas

Messieurs,

Le vendredi 27 mars, votre porte-parole a déclaré que, chez BNP Paribas, « le dividende sera payé suivant les résolutions déjà passées qui seront soumises au vote des actionnaires ». Ce vote interviendra lors de l’assemblée générale dont vous avez maintenu la convocation pour le 25 mai. Il y a quelques jours, Donald Trump avait dit espérer voir les églises des États-Unis pleines pour le 12 avril, jour de Pâques. Vous espérez donc, pour votre part, réunir la grand-messe de vos actionnaires six semaines plus tard pour leur annoncer la bonne nouvelle.

 

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Comme je suis seulement client, de longue date, de votre établissement, et non actionnaire, je ne vous écris pas pour vous demander le report de cette assemblée. Mais pour vous dire que je suis profondément choqué par votre décision de maintenir le versement de dividendes, et pour vous demander instamment de l’annuler le temps qu’il faudra.

J’aimerais pouvoir dire, comme l’a récemment écrit l’écrivaine Virginie Despentes : « Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève, on se casse et on gueule ». Mais, comme tout le monde, j’ai besoin d’une banque. Je ne peux pas m’en passer. Vous me direz peut-être que, si je ne suis pas satisfait du comportement de votre établissement, je peux toujours faire jouer la concurrence. À ceci près que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. À la Société Générale, le porte-parole a indiqué que le versement du dividende prévu au titre de l’exercice 2019 sera mis en paiement le 28 mai. Le son de la cloche est le même au Crédit agricole ou à la BPCE. Et du côté des établissements bancaires et financiers publics, ce n’est pas mieux. CNP Assurances, contrôlé par un pacte d‘actionnaires auquel participe la Banque Postale et la Caisse des Dépôts, a maintenu le versement prévu des dividendes. Et Nicolas Dufourcq, le Directeur Général de la banque publique d’investissement BPI-France, qui confond son rôle avec celui de préteur en dernier ressort pour soutenir les cours de la bourse, a tenu à défendre le maintien des distributions de dividendes par les banques privées. Il a eu cette formule qui restera sans aucun doute dans les annales : « Il faut payer tous ses fournisseurs ».

Certes, vous pouvez prétendre ne pas avoir reçu des directives précises du gouvernement et des autorités françaises de surveillance bancaire. Le Haut-Conseil de stabilité financière (HCSF) qui a tenu séance par audioconférence le 18 mars sous la présidence du ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire, vous a simplement recommandé d’avoir une attitude « responsable » concernant la distribution de dividendes et le versement de rémunérations variables. Mais comme vous considérez qu’il est de votre responsabilité première de garantir le rendement financier des actionnaires et que c’est le mandat que vous avez reçu d’eux, vous n’avez rien changé ni aux versements de dividendes, ni à vos rémunérations dont le total, pour vous trois, aura dépassé, en 2019, les 7 millions d’euros.

À quoi il faut ajouter les rachats d’actions qui utilisent des ressources financières dans le seul but d’augmenter le prix des actions. Ces dernières années, les actionnaires de BNP Paribas ont voté de très larges autorisations. Mais vous les avez très peu utilisées. Or, il y a quelques semaines, une étude de la banque américaine JP Morgan a recommandé l’achat d’actions BNP Paribas au motif que l’entreprise pourrait surprendre avec des rachats d’actions potentiels. En fait de surprise, ce serait un pur scandale.

Vous ne vous êtes sans doute pas sentis concernés par la déclaration de Monsieur Le Maire qui, sous la pression des organisations syndicales, s’est s’engagé le 27 mars à exiger que les entreprises qui ont besoin de trésorerie et demandent l’aide de l’État ne puissent pas verser de dividendes. Vous considérez sans doute que BNP Paribas ne bénéficie et ne bénéficiera d’aucune aide de l’Etat. Cela montre, soit dit en passant, les limites des demandes jusqu’ici verbales du gouvernement et des autorités publiques.

En réalité, comme tous les établissements de crédit en France, BNP Paribas va bénéficier de la mise en place d’un mécanisme de garantie de l’État pour les prêts consentis à hauteur de 300 milliards d’euros. C’est légitime et utile pour assurer le financement des entreprises et des personnes, reporter quand il le faut les échéances, et empêcher les faillites. Mais c’est bien une aide publique. De même que sont des aides publiques, les facilités exceptionnelles de refinancement mises en place par la Banque Centrale Européenne qui visent le même objectif. Et du reste la BCE a demandé aux banques de suspendre leurs dividendes et leurs rachats d’actions « jusqu’au 1er octobre prochain au moins ». Ce serait un minimum bien insuffisant, compte tenu de la durée et de l’ampleur du choc économique lié à la crise sanitaire mondiale du COVID 19. Mais vous n’y avez même pas encore souscrit.

Les dividendes que vous voulez prélever sur votre trésorerie ne sont pas trois francs six sous. Ce sont 3 milliards d’euros. 50% du résultat net de l’entreprise réalisé en 2019. Détourner en ce moment une telle somme de ses utilisations prioritaires n’est pas acceptable.

Dans ces circonstances si graves, « nous avons, a écrit l’un d’entre vous, une responsabilité particulière en tant que banquiers, celle d’assurer la continuité des flux financiers tout en aidant les professionnels et les entreprises à franchir le cap de la crise et de nombreux particuliers à s’adapter à des difficultés inattendues ». C’est indiscutable, et c’est bien pourquoi il est absolument nécessaire que BNP Paribas renonce à verser des dividendes au moins jusqu’au rétablissement de la situation économique. Pour BNP Paribas, comme pour toutes les entreprises, tout l’argent disponible doit servir à cela. Car les dividendes que vous voulez prélever sur votre trésorerie ne sont pas trois francs six sous. Ce sont 3 milliards d’euros. 50% du résultat net de l’entreprise réalisé en 2019. Détourner en ce moment une telle somme de ses utilisations prioritaires n’est pas acceptable.

J’ajoute que vous avez également la responsabilité prioritaire d’assurer la sécurité sanitaire des salarié.es des secteurs financiers qui sont classés OIV (Organisation d’importance vitale). Je ne connais pas la situation spécifique de votre entreprise. Mais je ne peux qu’être inquiet à lire les communiqués des organisations syndicales du secteur bancaire et financier qui soulignent l’ampleur persistante des manquements à cette exigence.

Selon les informations données sur le site internet de la banque, le premier actionnaire de l’entreprise est le fonds de participation publique de l’État belge. C’est sans doute l’effet du rachat par BNP Paribas de la banque Fortis dans la tourmente de 2008. Et cela augmentera peut-être le déficit public belge. Mais en Belgique comme en France, l’heure n’est certainement pas à donner la priorité à la surveillance du déficit public. Le deuxième actionnaire est Black Rock dont il a été beaucoup question lors du débat sur la réforme des retraites. Le gestionnaire d’actifs détient 5% du capital. Au-delà ce sont des investisseurs institutionnels européens et extra européens qui sont les principaux actionnaires de BNP Paribas, à hauteur respectivement de 46 et de 31%. C’est-à-dire sans doute massivement des fonds de pension. Cela ne fait que renforcer ma conviction que le système de retraite par capitalisation qui est devenu l’un des piliers du système financier international est un système dangereux.

Dans la crise sanitaire et économique si grave que nous connaissons, le sentiment qu’il faudra en tirer les leçons et que demain ne devra pas être comme hier est très légitimement partagé. Cela concerne aussi la banque. De toute évidence, la valeur actionnariale ne devra plus être l’alpha et l’oméga de sa gestion. Il lui faudra construire un nouveau pacte social avec des actionnaires pourquoi pas publics, en tout cas responsables et sachant s’inscrire dans le temps long.

Votre décision de maintenir ici et maintenant la distribution de dividendes montre que ce n’est pas du tout votre intention.

Avec mes salutations distinguées,

 

Bernard Marx

ERRATUM. C’est encore pire

Dans ma lettre aux dirigeants de BNP Paribas publiée ci-dessus hier, je demandais instamment aux dirigeants de la banque – dont je suis un très ancien client – de ne pas verser les 3 milliards de dividendes dont ils ont prévu de faire avaliser le règlement, lors de l’assemblée générale des actionnaires convoquée pour le 25 mai.

J’y évoquais le fait que ce non-versement aurait pour conséquence de priver l’État belge de 210 millions d’euros, puisque le premier actionnaire de l’entreprise est le fonds de participation publique de l’État belge : « C’est sans doute l’effet du rachat par BNP Paribas de la banque Fortis dans la tourmente de 2008. Et cela augmentera peut-être le déficit public belge. Mais en Belgique comme en France, l’heure n’est certainement pas à donner la priorité à la surveillance du déficit public. »

Ce que j’ai écrit n’est pas exact. Je prie les lecteurs de m’en excuser. Le comportement des dirigeants de ma banque est encore pire que cela.

Voici l’information publiée dans la presse belge ce mercredi 1er avril : « BNP Paribas veut récupérer 1,9 milliard de dividendes auprès de sa filiale belge BNP Paribas Fortis. Alors que les banques sont sollicitées pour soutenir l’économie, BNP Paribas prévoit de récupérer 1,9 milliard d’euros de dividendes auprès de sa filiale belge BNP Paribas Fortis, rapporte De Standaard ce mercredi 1er avril. Le ministre des Finances Alexander De Croo réitère pourtant son appel à ne pas verser de dividendes, comme l’a demandé la Banque centrale européenne (BCE) [...] BNP Paribas entend pourtant poursuivre sa politique de dividendes et a donc besoin de l’argent de sa filiale belge. Si la banque française s’en tient à son plan, ce n’est pas seulement la Belgique qu’elle risque d’affaiblir mais aussi sa capacité à soutenir l’économie française. Cette décision surprend, alors que la grande banque française a déjà été incitée à plusieurs reprises à ne pas verser de dividendes. Vendredi, la Banque centrale européenne a appelé les banques à s’en abstenir et plusieurs institutions bancaires ont rapidement fait savoir qu’elles respectaient cet appel. De son côté, le ministre De Croo a également réitéré sa demande de ne pas verser de dividendes : "Je vois que plusieurs banques suivent l’appel de la BCE et n’ont donc pas eu besoin de moi pour prendre cette décision", a-t-il commenté. »

Et pendant ce temps-là, Monsieur Macron et son gouvernement jettent des larmes sur le refus de créer des eurobonds et l’insuffisance des solidarités dans l’Union européenne pour faire face aux conséquences financières de l’épidémie.

 

B.M.

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