Accueil | Chronique par Bernard Marx | 13 avril 2020

Par temps de Covid-19, le consensus économique était presque parfait

Pour contrer l’impact du coronavirus, l’État paye et la BCE crée de la monnaie. Mais, de là à ce que cette politique fasse consensus, le piège est assez grossier. Il y a, au contraire, de bonnes raisons à ne pas se laisser prendre par cette nouvelle et très provisoire figure du « There is no alternative ». C’est tout le thème de l’épisode 23 des « choses lues par Monsieur Marx ».

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Pour le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau : « Rarement le consensus a été aussi fort sur le sens et l’ampleur des mesures à prendre, y compris parmi les économistes, ce qui est assez rare ». Certes, comme l’écrit l’économiste Laurence Scialom, « un certain nombre de tabous sont déjà tombés, et c’est heureux ». Des tabous qu’appelaient bien sûr à respecter François Villeroy de Galhau et la plupart des économistes et des faiseurs de politiques économiques néolibérales.

 

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Il n’est plus question de limiter les dépenses publiques et le déficit budgétaire à 3%. Pour la France selon les prévisions gouvernementales, il va exploser à 7,6% (sic). Sans doute encore plus en réalité. Les États et les Banques centrales sont appelés au sauvetage économique. « L’urgence s’est imposée, partout : construire rapidement et massivement un bouclier pour aider les entreprises de toutes tailles à traverser ce choc puis redémarrer, ce qui protège aussi leurs salariés », dit le gouverneur.

Dans le contexte de la chute massive de l’activité, il s’agit d’assurer la permanence des revenus, des emplois et des entreprises. Alors que ses recettes fiscales sont en chute libre, l’État paye comme on le sait un recours massif au chômage partiel des salariés, et un fonds de solidarité pour les indépendants. Il autorise largement des reports d’échéances sociales et fiscales. Il a mis sur la table 300 milliards de garanties d’État pour que les banques ne resserrent pas le crédit et accordent au contraire des reports d’échéances et des crédits de trésorerie pour les entreprises étranglées par l’absence de revenus. En cas de défaillance des emprunteurs c’est l’État qui paiera les banques. Et côté politique monétaire, la BCE crée de la monnaie à tout va pour toute la zone euro : jusqu’à 3000 milliards de liquidités pour les banques pour qu’elles continuent de financer les petites entreprises et les ménages. Et 750 milliards d’achats supplémentaires de titres de dettes pour les États et pour les grandes entreprises. Le but est notamment d’empêcher que les préteurs des États les plus en difficulté comme l’Italie ou l’Espagne n’exigent des primes d’intérêts indécentes, ruineuses et explosives pour l’euro comme cela avait déjà été le cas en 2012. Bref, comme le disent les orthodoxes néo-classiques Christian Gollier et Stéphane Straub : « Il faut savoir être keynésien quand la situation l’impose ».

Mais, de là à ce que cette politique fasse consensus ou le requiert, le piège est pour tout dire assez grossier. Il y a, au contraire, de bonnes raisons à ne pas se laisser prendre par cette nouvelle et très provisoire figure du « There is no alternative ». Pour le dire autrement, si la gauche et les écologistes étaient aux manettes, ils pourraient et devraient prendre d’autres initiatives et mener une politique économique différente. Les économistes qui mettent sur la table des préconisations en ce sens ont raison de le faire et de vouloir en faire débattre.

Des trous sociaux dans le filet de sécurité

Le traitement nécessaire de la pandémie par le confinement aggrave les inégalités. Qu’il s’agisse du travail, du logement ou de la continuité éducative et des revenus, le bouclier mis en place ne protège pas ou protège mal celles et ceux, personnes et entreprises, qui sont en situation difficile ou précaire. Et même pour tous les salariés mis en chômage partiel, il y aura au-delà du SMIC une baisse de revenu de 15%, sauf prise en charge par l’entreprise. En s’en tenant aux questions de revenus, l’économiste Michael Zemmour préconise des mesures supplémentaires de soutien aux ménages à mettre en place d’urgence :

  • Une aide exceptionnelle pour tous les ménages bénéficiaires de minima sociaux, de l’Allocation de rentrée scolaire ou des aides au logement. Le collectif d’association Alerte ! a, dit-il, déjà pris la parole en ce sens et réclame 250 euros par ménage.
  • Le calcul de la prime d’activité sans tenir compte du mois de mars, ni d’avril (pour la prime payée à partir de mai).
  • Un montant minimum quotidien de l’assurance chômage équivalent au minimum pour un emploi précédemment exercé à temps plein.
  • L’ouverture de l’assurance chômage sans délai d’affiliation ou avec un délai très réduit, et la suspension de toutes les mesures d’exclusion du chômage et des minimas sociaux.
  • Le versement aux indépendant.e.s d’un revenu équivalent au chômage partiel (calculé sur une période de référence)

Michael Zemmour n’a pas chiffré le coût de ces mesures. Mais elles sont d’une ampleur modérée et elles sont nécessaires pour que la crise sanitaire ne soit pas amplifiée par une crise sociale grave. Si elles ne sont pas prises ce sera parce que la situation des plus défavorisés est un moyen de pression et de division fort utile par temps de crise. Foi de pognon de dingue.

Comme l’explique le sociologue Bernard Lahire, l’attitude à l’égard des classes populaires « reflète ce que l’on considère important dans la société et ce qui ne l’est pas ». « Au plan social, ajoute-t-il, la peur peut exacerber des attitudes de rejet et de stigmatisation. Soit on sort de cette crise en renforçant l’État social, soit on va vers le pire, avec une société de contrôle, de privation de liberté, de suspicion, de peur de l’étranger. »

Des revenus ou des dettes ?

Pour l’essentiel, la politique économique prétendument consensuelle reproduit dans les circonstances de la pandémie les erreurs de 2008 : créer plus de dettes pour résoudre une crise financière provoquée par un excès de dettes [1]. Depuis 2008 même dans le contexte de la sortie de la crise financière proprement dite, les dettes publiques et privées n’ont pas reflué. Au contraire. C’est donc à partir d’un niveau de dettes déjà très élevé que l’on met en œuvre en urgence cette même politique avec une ampleur supérieure à celle de 2008. On va massivement ajouter à l’excès de dettes. C’est vrai pour les États mais aussi pour les entreprises, les PME à qui on accorde des prêts et des reports de paiements. Les grandes entreprises en panne sèche comme Air France négocient elles aussi des garanties d’État pour obtenir des prêts d’urgence auprès des banques réticentes pour assurer leur trésorerie.

Le redémarrage de la production sera au mieux très progressif. Dans le contexte de surendettement aggravé, la pression mortifère de la finance sera maximale pour retourner au plus vite à l’austérité budgétaire et pour diminuer la part salariale par tous les moyens afin de payer les dettes et soi-disant de relancer les investissements.
Geoffroy Roux de Bézieux, le confiné du manoir du Croisic et patron du Medef, annonce clairement la couleur des exigences patronales le 11 avril dans Le Figaro, deux jours avant l’intervention télévisée du Président Macron le 13 avril. Il appelle les entrepreneurs qui le peuvent à reprendre dès maintenant leur activité « tout en respectant bien entendu les règles sanitaires de sécurité pour les salariés et en négociant des accords de reprise avec les représentants du personnel ». Bien entendu, qui oserait en douter ?

Mais c’est pas tout. Mais c’est pas tout. « Ensuite, explique-t-il, il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire. » Pour être plus exact, c’est essentiellement la création de la partie de la croissance affectée aux profits, aux dividendes et aux revenus des dirigeants qui serait ainsi facilitée.

Mais c’est pas tout. Mais c’est pas tout. Geoffroy Roux de Bezieux est même d’accord pour des participations publiques dans les entreprises. Mais à deux conditions « qu’il y ait une utilité économique à cette prise de participation, par exemple éviter à une entreprise stratégique de tomber dans des mains étrangères ; et d’autre part que l’État, qui n’a guère démontré qu’il était sur le long terme un bon gestionnaire, sache se retirer le moment venu comme l’ont fait les Américains en 2009 avec General Motors ». Ça c’est de la tactique ! Pas très originale au demeurant. « Dans le régime néolibéral, rappellent Michel Aglietta et Sabrina Khanniche, l’intervention des autorités politiques et monétaires consiste à privatiser les gains et socialiser les pertes. C’est ainsi que le capitalisme financiarisé dirige l’économie. »

La réponse par l’endettement n’est donc pas la bonne. « Il faut protéger les citoyens par des apports directs de monnaie et les PME par un moratoire temporaire sur l’endettement », disent ces économistes.

Tout cela n’a donc rien d’un consensus. C’est une grande bataille qui se joue. L’économiste atterrée Mireille Bruyère en dessine les contours de la façon suivante :

« La stratégie gouvernementale actuelle est financière. Elle soutient les entreprises en ouvrant grand les vannes du crédit et au report de charges. Elle vise à maintenir en l’état l’appareil productif et se donner les moyens d’une relance massive de la production après le confinement par la suspension de pans entiers du droit du travail. En outre, les gouvernements risquent ensuite de s’engager dans des politiques d’austérité pour rembourser les dettes. Cette reprise productive pourrait être terrible pour le monde du travail. Il faut proposer une autre sortie de crise. L’enjeu n’est pas monétaire et financier. Il n’est pas de relancer l’activité, mais de l’orienter radicalement vers un nouveau rapport de production plus égalitaire et écologique. Cela ne peut se faire qu’à la condition, d’une part, d’effacer une partie des dettes contractées durant la crise, car certaines pertes de chiffre d’affaires le seront définitivement, ce qui suppose une socialisation du secteur bancaire. Cela suppose, d’autre part, de conditionner les aides aux entreprises à un démantèlement des grandes entreprises multinationales et à leur réappropriation sociale, en transformant les entreprises privées soutenues en coopératives. »

La monnaie et l’impôt

Face aux limites potentiellement désastreuses de la politique « consensuelle », les économistes critiques, et qui ont bien raison de l’être, réclament des changements majeurs des deux piliers de la politique économique : le monétaire et le budgétaire. Côté politique monétaire, Jezabel Couppey Soubeyran et d’autres économistes prônent une politique d’hélicoptère monétaire, c’est à dire une émission d’argent par la Banque Centrale directement versée à tous les ménages. Aux USA, le gouvernement de Donald Trump et la Banque Centrale (FED) ont décidé de verser une somme de 1200 dollars pour les adultes et de 500 dollars pour les enfants. Ce n’est pas exactement de la monnaie hélicoptère parce que cela passe par l’intermédiaire du budget fédéral. Et surtout cela a pour défaut d’être totalement indifférencié. Le saut qu’il faut faire franchir à la Banque Centrale est celui du financement monétaire des déficits publics sans création de dettes ou par émission d’une dette perpétuelle sans versement d’intérêt. « C’est une rupture par rapport aux dogmes imposés depuis le traité de Maastricht, souligne Jean-Marie Harribey. Devant la gravité de la situation économique depuis 2007, les banques centrales, dont la Banque centrale européenne (BCE), achetaient aux banques les titres publics que celles-ci possédaient (sur le marché dit secondaire), non pour sauver l’économie mais pour soulager les banques. Là, il s’agirait d’aller plus loin encore dans la remise en cause des dogmes. » Le tabou de « l’indépendance » de la Banque Centrale doit sauter Ce n’est pas impossible à obtenir. La Banque Centrale du Royaume Uni vient pour sa part de décider de souscrire directement aux nouvelles émissions du Trésor britannique. Le gouvernement de la Grande Bretagne n’est plus obligé d’en passer par les marchés financiers pour se financer.

Coté politique budgétaire, c’est le tabou d’une réforme fiscale d’ampleur qui réintroduirait une progressivité importante de l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine qu’il faut faire sauter. François Villeroy de Galhau laisse la question sous le tapis de son consensus. Mais Bruno Le Maire et Gérard Darmanin n’ont pas ces pudeurs de gouverneur. On accepte les dons, mais pas question de toucher aux baisses d’impôts accordées sur les revenus du capital, les fortunes et les profits. La sortie de crise, disent-ils, ne passera pas par « une augmentation d’impôts ». C’est-à-dire qu’elle se ferait, forcément et aussi vite que possible, par le retour à l’austérité. Adieu salaires pour les héros, investissements publics pour la santé et la mutation écologique…

La création monétaire par la Banque Centrale a des limites, analysent Thomas Piketty et d’autres universitaires lanceurs d’un appel à rebâtir d’urgence un contrat social et fiscal plus juste. Financer par l’impôt une partie des mesures contre la crise aurait selon eux plusieurs avantages : « Elle contribuerait à rétablir une justice sociale et fiscale qui a tant fait défaut ; elle replacerait le financement de la crise dans le cadre d’une discussion démocratique, notamment parlementaire (ce que l’option monétaire ne permet pas) ; elle n’est pas limitée au seul moment de la crise ». « C’est le moment, concluent-ils, de mettre à contribution les gagnants de la mondialisation d’hier pour donner une chance aux générations futures. »

 

Bernard Marx

BONUS. Eric Le Boucher, Général Nivelle de la guerre contre le coronavirus

J’avais laissé l’influent éditorialiste des Échos et de L’Opinion, Eric Le Boucher, début mars en figure de proue du coronascepticisme à la française. Il prédisait alors dans Les Échos : « Le coronavirus va tuer plus de PME que d’êtres d’humains » et prétendait dans L’Opinion : « Les pandémies passent et puis s’oublient ». Le 10 avril, le voici, à nouveau dans Les Échos, qui se fait le porte-parole de la campagne des milieux patronaux pour sortir au plus vite la France du confinement. « La médecine, écrit-il, n’a pas de magie contre les épidémies, faute d’avoir investi assez. La préservation de la vie est un principe sacré, mais le retour au travail et la défense des libertés individuelles, qui fit tant de morts, représentent aussi une valeur humaine. »

Selon lui, la stratégie du confinement est trop coûteuse. Les États y dépensent un pognon de dingue : « Grosso modo dix fois ce qui a été dépensé lors de la crise financière de 2008 : plus de 20% du PIB en Italie et en Allemagne, 17% en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, 14% en France, 10% au Japon ». Tout cela pour des résultats incertains : « Le confinement laisse trop peu de gens avec des anticorps. On craint une deuxième vague. Y en aura-t-il une troisième, une quatrième etc ? Il faut accepter la stratégie de l’immunité collective et sortir la France du confinement. » « Il faut, insiste-t-il, économiquement, psychologiquement, politiquement, sortir du confinement. Cela signifie qu’on doit en revenir à la stratégie de l’immunité collective et accepter les morts qui vont avec. » Il s’agit même de «  distribuer des masques, mais pas trop » pour laisser le virus se répandre.

Jeudi prochain, justement, on commémorera le 103ème anniversaire du lancement par le Général Nivelle de l’offensive du Chemin des Dames, durant la guerre de 1914-1918. Elle se solda par des pertes humaines énormes et valut au Général Nivelle d’être surnommé « Le boucher ». Elle fut sans doute l’une des causes des mutineries de 1917. Il en est resté la chanson de Craonne :

« Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau ! »

Notes

[1Michel Aglietta & Sabrina Khanniche : La vulnérabilité du capitalisme financiarisé face au coronavirus ; La lettre du CEPII, avril 2020

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  • ouais.... tout le monde est d’accord... on continue à socialiser les pertes et à privatiser les bénéfices... Rien de neuf quoi.

    carlos Le 28 avril à 16:17
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