Accueil | Chronique par Bernard Marx | 21 avril 2020

Planifier : le mot et la chose

La « planification ». Beaucoup en parlent, peu l’ont déjà vue, encore moins « faite ». Pour l’épisode 24 de ses » choses lues », Monsieur Marx vous dit tout sur la planification.

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« Mais c’est la chose avec le mot
Mais c’est le mot avec la chose
Autrement la chose et le mot
À mes yeux seraient peu de chose »
Gabriel Charles, abbé de Lattaignant

Les yeux dans le prompteur, Emmanuel Macron a prononcé le mot lors de son discours télévisé, le 13 avril : « Il nous faudra bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention, la résilience qui, seules peuvent permettre, de faire face aux crises à venir ». Il a aussi affirmé qu’il faudrait en passer « par un plan massif pour notre santé, notre recherche, nos aînés, entre autres ».

 

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L’éditorialiste d’Alternatives économiques, Christian Chavagneux, qui a travaillé au Commissariat au Plan avant sa disparition en 2006, approuve : « La France aurait effectivement bien besoin d’une institution collective permettant de penser le temps long […] Emmanuel Macron a raison, c’est une institution qui manque aujourd’hui et qu’il est urgent de rebâtir. » Il en limite cependant l’objectif et l’ambition : « Être un lieu de rencontre du privé, du public et des différentes sciences sociales pour penser l’avenir du pays ». Il n’attend pas d’Emmanuel Macron et du gouvernement actuel qu’il en fasse davantage : « Ce ne serait pas non plus le retour d’une planification à la française. Dans les décennies d’après-guerre, le pays avait en effet développé un modèle d’économie mixte où la puissance publique assumait un rôle économique clé, à côté du privé, dans la production industrielle et la distribution du crédit […] Mais on ne voit pas cette majorité aller plus loin que la demande courtoise faite aux capitaines d’industrie héroïsés de faire un peu plus attention aux conditions sociales et environnementales de leur activité, dans le cadre d’une souveraineté nationale et européenne repensée. »

Certes, comme tout un chacun, je ne vois pas notre monarque-Président et son gouvernement aller plus loin, si tant est même qu’ils aillent jusque-là. Mais c’est pourtant ce qui faudrait faire. Et même pas seulement au niveau national, mais avec des dimensions qui dépassant le cadre national, devraient s’établir au niveau européen et jusqu’au niveau mondial par exemple pour des domaines comme la santé.

L’État ne sait plus faire

Comme l’explique l’économiste marxiste Cédric Durand [1], « au cours des décennies du néolibéralisme, le marché a été paré de toutes les vertus : efficience dans l’allocation des ressources, dynamisme de la compétition, différenciation des produits de consommation ». Et parmi tous les marchés, le marché financier est devenu le premier d’entre ses pairs, le chef d’orchestre et le juge de paix de l’allocation et du prix des ressources. L’État s’est soumis à ses exigences.

Cela ne date pas d’aujourd’hui même quand le Commissariat au Plan existait encore. En 1998, Lionel Jospin croyait pouvoir se différencier de ses collègues, Tony Blair et Gerhard Schröder avec la formule « Oui à l’économie de marché. Non à la société de marché. » Mais un an plus tard il avalisait les licenciements boursiers de Michelin avec la phrase [2] : « Donc je ne crois pas qu’il faille tout attendre de l’État et du gouvernement ». Jacques Attali commentait en connaisseur : « L’attitude du Premier ministre devant l’annonce simultanée de suppressions d’emplois et de profits boursiers, révèle peut-être une mutation radicale de la conception française de la politique » [3]. Et le Commissariat au plan ne servait déjà plus qu’à dresser une liste de réformes permettant de maintenir la part du système public de retraites dans le PIB malgré le vieillissement à venir de la population [4].

Vingt ans après, la société de marché, c’est ici, partout, et maintenant. Avec les immenses dégâts que l’on voit à l’œuvre. Et l’État qui ne sait plus faire, même en situation d’état d’urgence et de guerre déclarés.

« Où est le quartier général de la lutte contre la pandémie ?, interroge Cédric Durand. Quels sont les organes chargés de recenser les ressources et d’organiser leur mobilisation ? Pourquoi, en France, la participation des industriels à l’effort se fait sur la base du volontariat et non de la réquisition ? Ce que révèle cette crise, c’est effectivement l’affaiblissement de la puissance publique. Les cafouillages auxquels on assiste au sommet de l’État, ajoute-t-il, ne résultent pas seulement de l’impéritie de l’équipe gouvernementale. Des décennies d’austérité et de nouveaux managements publics ont réduit la capacité de l’administration publique à réagir et à servir avec discernement les intérêts vitaux de la population. »

Le retour dans l’urgence d’une puissance publique organisatrice des productions et des activités prioritaires se fait de façon plus ou moins chaotique. Des prouesses ont permis à ce stade d’éviter certaines catastrophes sanitaires dans les hôpitaux. Mais pas dans les EPHAD. L’ampleur des rationnements, les carences d’anticipation, les méthodes administratives, l’emprise du management public continuent de faire des ravages. Le 19 avril, six jours après que le Président ait annoncé un déconfinement progressif pour le 11 mai, j’ai entendu sur les ondes de France Inter que, selon son PDG, la SNCF ne pourrait assurer une reprise de l’activité ferroviaire si l’on maintenait la distanciation sociale dans les wagons, « parce que ce ne serait pas rentable ».

Souvent la solution ne vient pas de l’État, ni même de la puissance publique. Il faut s’organiser collectivement. Et il faut souhaiter que ces multiples expérimentations sociales marqueront durablement le cours des choses.

Sortir de la société de marché

L’extension du domaine, sinon de la lutte, du moins de la dénonciation de la société de marché, est symptomatique de la réalité de la crise systémique révélée par le Covid-19.

L’économiste Olivier Passet, directeur de la recherche de la revue XERFI, résume très bien cet effondrement du monde d’avant : « Nous ne pouvons plus croire à ce stade que l’arrêt accidentel de la fourmilière productive et consumériste, ouvre une nouvelle phase d’euphorie et de sursaut libérateur […] Tout ce qui forgeait notre représentation d’une économie efficace est battu en brèche : non, l’abolition des distances, l’allongement des chaînes de valeur, la division toujours plus poussée du travail ne sont pas l’Alpha et l’Omega indiscutable de l’efficience économique ; non, le zéro stock, le flux-tendu, la suppression de toutes les masses graisseuses des structures productives, ne sont pas le marqueur universel de l’efficacité des organisations ; non, le marché n’est pas la seule et meilleure instance de coordination […] non, la digitalisation, le travail indépendant, ne sont pas les nouveaux graals de l’organisation du travail au regard de cette expérience grandeur nature de travail à distance. »

Mark Carney, récent Gouverneur de la Banque Centrale d’Angleterre, plaide lui-même dans The Economist pour une sortie de la société de marché et pour que le prix ne soit plus la valeur de tout. « Dans cette crise, écrit-il, nous savons que nous devons agir comme une communauté interdépendante et non comme des individus indépendants, de sorte que les valeurs de dynamisme et d’efficacité économiques ont été rejointes par celles de solidarité, d’équité, de responsabilité et de compassion. »

Et le banquier Patrick Artus, le physicien Etienne Klein et l’économiste Jean-Hervé Lorenzi doivent eux-mêmes admettre que le court-termisme ne peut plus être l’horizon commun de l’économie et de la société. « Très vite, spontanément ou sous la pression des opinions, écrivent-ils, les gouvernements vont devoir se tourner vers le long terme. Une préoccupation accrue pour le temps long sera en effet l’une des conséquences probables de la crise, même si les pessimistes craignent qu’elle ne soit que transitoire. Quelles seraient les conséquences d’un tel allongement d’horizon temporel ? Une hausse des dépenses publiques de santé, d’éducation, de formation ; l’objectif de relocaliser et développer des secteurs d’activité stratégiques (médicament, télécommunications, énergies renouvelables, services Internet, agroalimentaire…) ; le souci sincère d’accélérer la transition énergétique ; et aussi le souhait de redresser les rémunérations et les qualifications de salariés indispensables à l’économie (santé, transport, etc.). » Si elle n’était qu’un lieu d’études et de diagnostic, fut-il mieux partagé, la planification constituerait un levier beaucoup trop faible pour définir et réaliser un agenda de ce type.

Certes le banquier, le physicien et l’économiste poussent l’audace jusqu’à affirmer qu’« il y a une contradiction profonde entre le souci du long terme et l’exigence de rentabilité des fonds propres pour l’actionnaire ». Mais comme on sait que le diable est dans les gros détails, on ne peut être rassurés que l’on sortirait bien du système « profits privés - pertes publiques » avec le genre de mixité qu’ils préconisent : « Si une banque publique, pour le capital de laquelle l’exigence de rentabilité est faible, apporte le financement en dette d’un projet d’investissement, et si une entreprise apporte, outre son expertise technique, un financement en fonds propres, le coût global du financement est suffisamment faible pour que des investissements dont la rentabilité se situe dans le long terme soient investis et la rentabilité du capital pour l’entreprise soit celle qu’elle attend ».

Dans une interview très stimulante sur le site XERFI, Michel Aglietta insiste sur la nécessité d’un retour en force de la puissance publique, à l’encontre de la société de marché dominée par l’hyperconcentration du capital qui ne perçoit pas la dépendance de l’économie vis-à-vis de la nature et ignore les biens communs. Il y a un lien étroit entre cette pandémie et la destruction des écosystèmes, la déforestation, l’artificialisation des sols et la baisse de la biodiversité.

Selon lui, le plus fondamental est une stratégie d’investissement public à long terme pour transformer les structures de production, changer les modes de vie et régénérer les territoires. « Il faut, dit-il, promouvoir une stratégie industrielle qui, dans l’Union Européenne, est à l’opposé de l’idolâtrie des normes du Marché. La transformation des structures de production dans le sens d’une économie bas carbone doit couvrir les technologies de l’énergie renouvelable et les réseaux associés de distribution intelligents de l’électricité, les transports publics bas carbone, l’efficacité énergétique par la rénovation des bâtiments. La régénération des territoires est un second axe essentiel. Elle implique la restauration des habitats naturels, la reforestation, la remédiation des sols pollués, la promotion d’une agriculture durable. » Il juge qu’une planification stratégique pour promouvoir ces priorités est indispensable, et qu’elle implique « d’emprunter les outils d’après-guerre, tels que le recours si nécessaire aux nationalisations, au contrôle des prix, aux subventions et garanties publiques sous conditions, ce qui implique d’abord l’élimination totale des subventions aux énergies fossiles ».

 

Bernard Marx

Notes

[1Cédric Durand est notamment l’auteur de Le capital fictif. Comment la finance s’approprie notre avenir, Les Prairies Ordinaires, 2014

[2François Salvaing : La Phrase, Mille et une nuits, 2006

[3L’Express, 23 septembre 1999

[4L’avenir de nos retraites, rapport au Premier ministre, janvier 1999

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