Accueil | Chronique par Bernard Marx | 22 février 2019

Les choses lues par Monsieur Marx

Chaque jeudi, Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu’il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. A vous de lire désormais !

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Pour qui Emmanuel Macron s’est-il scarifié ?

Le Président des Ultra-riches [1] est un livre de combat, court et percutant. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot disent son fait à Macron et donnent raison aux gilets jaunes. Le mépris de classe et l’enrichissement des ultra-riches sont les deux mamelles de ce Président et de sa politique.

La chronique s’ouvre sur le florilège de sa violence verbale, de ses petites phrases de disqualification, de mépris et de culpabilisation de ceux d’en bas. En face, les auteurs listent les énormes cadeaux fiscaux (suppression de l’ISF, et pire encore, "flat tax" à 12,8% sur les revenus du capital et double CICE) pour ceux de tout en haut. Puis, ils posent les autres pièces du puzzle : la trajectoire socio-biographique d’un "apprenti-Rastignac" ; son élection au rabais ; le maillage oligarchique de son pouvoir ; sa vision monarchique cherchant à renouveler un Présidentialisme à la française à bout de souffle. Tout cela est décrit par des faits et des citations qui parlent d’eux-mêmes et par des repérages de terrain qui donnent à voir les lieux de l’entre soi et du séparatisme social.

Michel et Monique Pinçon-Charlot montrent que le "macronisme" ne s’inscrit pas simplement dans la continuité des deux présidences précédentes. Même si, Emmanuel Macron a été, sous Nicolas Sarkozy, le jeune rapporteur de la commission Attali sur la libération de la croissance et l’influent secrétaire général adjoint, puis le ministre de François Hollande. Sa stratégie et sa politique constituent un changement, analysé à chaud durant la campagne électorale de 2017 par Bruno Amable et Stephano Palombarini [2], et sous forme de bilan d’étape par les Économistes atterrés, à l’automne 2018 [3].

Bloc bourgeois

Pour Bruno Amable et Stephano Palombarini, les politiques s’appuient toujours de façon stratégique sur des alliances sociales, des "blocs sociaux" capables de définir des projets politiques autour d’intérêts communs. Les blocs sociaux de gauche (fonction publique et salariés faiblement qualifiés, longtemps représentés par le PS et le PC) et de droite (salariés du privé, professions intermédiaires, indépendants, agriculteurs, longtemps représentés par les gaullistes et les libéraux), dont l’affrontement a dominé la politique durant des décennies, se sont progressivement décomposés, sous le poids de leurs contradictions, depuis les années 1980. Le macronisme peut être considéré comme la tentative de constituer un "bloc bourgeois", une alliance entre les couches dominantes du capital et les classes supérieures et moyennes qualifiées, autour d’une mise en œuvre plus radicale du programme néolibéral.

Jusqu’à présent, expliquent, dans le même sens, les Economistes Atterrés : « La France avait plutôt résisté à cette vague. Les inégalités de revenus avaient moins augmenté qu’ailleurs, les retraites étaient restées publiques et par répartition, la fiscalité était restée redistributive, la France avait maintenu l’ISF et taxait fortement les revenus du capital etc. Les classes dirigeantes veulent remettre en cause cette spécificité. Et c’est uniquement en ce sens que Macron incarne la "modernité" : faire basculer la France dans un néolibéralisme à l’anglo-saxonne. » Il bénéficie pour cela « d’une sorte de lassitude face à l’État social, attisée par les médias et par l’attitude irresponsable des dirigeants de l’État ». Lassitude générée également par ses résultats en demi -teinte et son incapacité à réaliser sa promesse d’égalité.

Emmanuel Macron a et s’est donné l’impression de voler de victoire en victoire en faisant passer ses premières réformes sans trop d’encombres, mais le "bloc bourgeois" et sa politique sont fragiles.

Il y a d’abord les résultats. L’échec est patent, y compris en ce qui concerne la prétention du Président français à faire évoluer la construction européenne. Comme le dit l’économiste Olivier Passet, en fait de politique moderne « le macronisme est un anachronisme ». « C’est avec 20 ans de retard, un paradigme qui est partout assez violemment balayé par l’histoire. C’est le plat du rapport Attali, servi froid. Le rapport de l’avant 2008, compile de toutes les réformes qui dormaient dans les tiroirs de Bercy et de l’OCDE depuis 30 ans. Le rapport de la mondialisation heureuse, qui, ironie du sort, chantait les louanges de la formidable capacité d’adaptation de l’Espagne, du Portugal ou de la Grèce, les vertus d’une innovation aiguillée par une financiarisation féconde. Autant dire un objet intellectuel vintage, qui ne colle ni avec les réalités lourdes du monde, que le président a lui-même mises en exergue, ni avec le ressenti des populations déclassées. »

Car la fragilité du bloc bourgeois est aussi dû à l’étroitesse de la base sociale sur lequel il repose. Le retrait massif des classes populaires de la vie politique et des élections lui est indispensable. La révolte des gilets jaunes est de ce point de vue un vrai coup dur. Il faut dire qu’il y a comme une sotte arrogance – ou une véritable provocation – à vouloir remettre en selle une nouvelle figure royale et "en même temps" à faire adopter des taux d’imposition des revenus du capital plus faibles que les revenus du travail. C’est à dire, comme le rappelle Branko Milanovic, « une situation qui nous ramène avant la Révolution française » [4].

Bloc anti bourgeois ?

Est-ce l’amorce de la formation d’un "bloc anti bourgeois" ? Monique Pinçon-Charlot veut y croire. A L’Humanité, le 2 février dernier, elle explique : « Certes, les gilets jaunes ne revendiquent pas au niveau des entreprises, mais c’est peut-être bien, d’une certaine façon. Ils vont directement au cœur, à une classe sociale, des prédateurs qui ont pris le pouvoir, et qu’il faut éliminer. Ensuite, tout s’écroulera comme un château de cartes. »

Auprès de Libération, le 26 novembre 2018, Bruno Amable était plus circonspect : « Sous réserve d’études approfondies, il semble bien que la composition du mouvement, classes populaires et "petites" classes moyennes, soit adéquate, constatait-il au début du mouvement. Mais la constitution d’un bloc social suppose une stratégie politique, notamment dans sa dimension économique. C’est la réponse à cette question qui déterminera la vraie nature du mouvement des "gilets jaunes". »

Près de trois mois plus tard, des thèmes de gauche ont fortement émergé (comme ceux du pouvoir d’achat des ménages à revenus modestes, de la contestation des taxes qui pèsent sur le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes, de la défense des services publics et de la suppression de l’impôt sur la fortune ou de la conversion du CICE en baisse de charges sociales). Mais la messe est loin d’être dite, d’autant plus, analyse Stephano Palombarini sur Mediapart le 21 décembre 2018, « qu’il serait erroné d’imaginer que la viabilité du modèle néolibéral repose entièrement sur celle du bloc bourgeois... Les expériences gouvernementales en cours en Italie, en Hongrie ou encore aux Etats-Unis montrent que deux coalitions sociales totalement différentes, une ancrée dans les classes bourgeoises, l’autre dans les classes populaires, peuvent s’opposer sur le degré d’ouverture de l’économie ou sur la politique budgétaire tout en convergeant sur la validation de la logique néolibérale. »

 

Bernard Marx

Notes

[1(1)Michel Pinçon et Monique Pinçon Charlot : Le président des ultra-riches. Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron, Editions Zones, janvier 2017

[2Bruno Amable et Stefano Palombarini : L’illusion du bloc bourgeois Alliances sociales et avenir du modèle français, Editions Raisons d’agir, 2ème édition, septembre 2018

[3Les Economistes Atterrés coordonné par Henri Sterdyniak : Macron un mauvais tournant, Les Liens qui Libèrent, octobre 2018

[4Brano Milanovic : Inégalités mondiales, La Découverte, février 2019

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