Accueil | Chronique par Bernard Marx | 20 juin 2019

Citéco : la folie de la Banque de France

Découvrez vite l’épisode 18 des « choses lues (ou plutôt vues, cette fois-ci) par Monsieur Marx » : Citéco, « le premier musée interactif d’Europe dédié à l’économie », conçu sur le modèle de la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette. Il a ouvert ses portes au public le 14 juin à Paris.

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En 2013, justement, la Cité des sciences de la Villette avait organisé l’exposition « L’économie : Krach, Boom, Mue » qui s’annonçait comme le coup d’envoi du projet de musée permanent piloté par la Banque de France. Son ouverture était prévue initialement pour 2015. Le musée promis a ouvert ses portes avec quatre ans et demi de retard [1], des dérapages financiers de plusieurs dizaines de millions d’euros et un budget d’exploitation en déficit annuel permanent de 6,7M€ (les recettes de billetteries ne représenteraient que 18% du budget d’exploitation). Tout cela a été officiellement épinglé fin 2018, par la Cour des comptes elle-même. À juste titre puisque, comme l’explique la Cour, c’est le contribuable qui paye et qui paiera [2].

Le musée est installé dans l’Hôtel Gaillard, un lieu architecturalement intéressant et symboliquement évocateur. Folie de style néo-renaissance que le banquier Émile Gaillard a fait construire à Paris vers 1880 dans les nouveaux beaux quartiers de cette époque, près du Parc Monceau, il a été transformé en succursale de la Banque de France de 1923 à 2006. Il aurait pu servir de décor à un épisode d’Harry Potter, mais pourquoi pas à un musée de l’économie. Le problème principal est ailleurs.

Lors de l’exposition « Krach, Boom, Mue », les économistes André Orléan et Gilles Raveaud, membres de l’Association Française d’Economie Politique (AFEP) avaient alerté : « Cette exposition part du postulat qu’il serait possible de proposer une description neutre des mécanismes économiques, c’est-à-dire dépourvu de parti-pris théorique. Ce postulat ne tient pas. Telle est bien la difficulté irréductible qui rend si difficile de proposer une exposition ou un musée consacré à l’économie. À la différence des sciences de la nature, il n’existe pas de cadre global d’intelligibilité qui fasse l’unanimité des économistes. Chaque concept fait problème, même, et surtout, les plus basiques, comme la valeur, la monnaie ou le profit. »

« A notre sens, ajoutaient-ils, il aurait fallu assumer pleinement cette diversité des diagnostics et des conceptualisations... Ce serait en effet une réussite marquante que de créer un espace public où les controverses qui traversent l’analyse économique puissent être présentées sans caricature et de manière équilibrée. La vie démocratique française y gagnerait en qualité et les citoyens en information. » Condition de base pour cela : « que les concepteurs du musée acceptent l’idée d’une économie à la fois politique et pluraliste ». Et les économistes de s’inquiéter à cet égard que la maîtrise d’œuvre d’un tel projet soit confiée à la Banque de France lieu de domination absolu du paradigme néoclassique et source d’un conflit d’intérêts potentiel majeur : « Verra-t-on, interrogeaient-ils, présenter les arguments des économistes qui sont en faveur de l’inflation, ou de la sortie de l’euro ? ». La réponse est clairement non !

Ici règne l’orthodoxie

Dès la deuxième salle, un monsieur encore jeune, à la barbe de cinq jours, comme il sied aujourd’hui pour être un communicant à la page, nous assène, dans une vidéo sur grand écran, que l’économie est « la science de la gestion des ressources rares », que l’échange est la base de tout et que l’utilité et la confiance en sont les notions clés et les maîtres-mots. Bienvenue dans le monde de l’économie orthodoxe, celle de l’individualisme méthodologique et des agents optimisateurs.

Exit l’économie hétérodoxe pour qui l’économie a pour « objet, le domaine de l’action sociale relatif à la production, la répartition et la consommation de richesses »  [3], et relève, de ce fait, de la famille des sciences sociales.

À Citéco, le travail comme source de la valeur, le capital et son accumulation, le capitalisme, les classes, les luttes et même les forces sociales, les inégalités (de revenu, de patrimoine, de genre, de pouvoir), les profits et le taux de profit, les firmes multinationales, la force de travail, le salariat comme rapport de subordination, les services publics, les biens publics, les communs, les contradictions internes au système économique et à son fonctionnement, son évolution historique et ses changements de structures... n’ont pas droit de cité. L’économie n’est pas politique. Le pluralisme est marginalisé et, d’une certaine façon, instrumentalisé.

Comme preuve du respect du pluralisme et des confrontations d’économistes, les organisateurs de la cité font valoir la fresque qui présente un panorama historique des théories économiques. Il ouvrait déjà l’exposition de 2013 et a été un peu complété avec, par exemple, la présence des économistes socialistes utopistes du 19ème siècle. Mais cela figure pour mémoire en quelque sorte, puisqu’aucune utilisation n’en est faite dans le reste de l’exposition. Le musée présente aussi des vidéos de trois minutes maximum, où deux économistes expriment des opinions différentes sur des sujets divers par exemple les marchés des droits à polluer, la mondialisation et l’emploi, les plates formes numériques et l’emploi, la rationalité du consommateur, la compatibilité du développement économique et de l’environnement, l’Etat et l’innovation, les objectifs des Banques centrales. Le pluralisme se picore. Il tourne parfois vraiment court comme dans cet affrontement sur le thème « comment limiter les excès des marchés financiers » (sic) entre le très libéral Jean-Marc Daniel et son alter-pluraliste, l’économiste Catherine Lubochinsky qui affirme tout de go que la spéculation est « extrêmement utile car elle permet la liquidité sur les marchés ». Ou pire encore, avec la vidéo de trois minutes (c’est le format imposé) d’un dialogue imaginaire et incroyablement caricatural entre John Maynard Keynes et Milton Friedman sur la crise de 2008.

Des jeux et des infographies

La Citéco ne prétend pas enseigner l’économie. Mais, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a tout de même parlé du 14 juin 2019, date d’ouverture du musée, comme d’un « grand jour pour la pédagogie de l’économie », l’ambition de Citéco étant de mettre « les fondements de l’économie à la portée de tous ». Tous les publics sont concernés, mais Citéco vise particulièrement les jeunes, les publics scolaires et les enseignants. Ceux-ci trouveront-ils l’outil approprié ? Il est permis d’en douter.

La pédagogie se veut essentiellement ludique et interactive. Les jeux succèdent aux infographies. Aucun ne doit dépasser trois minutes. Certains sont attractifs et intéressants. Ils contribuent à la compréhension d’une notion ou d’une question économique et fournissent des bases pour une discussion. Comme le jeu de la négociation sur le climat. Ou la salle sur la création monétaire, un « moment de grâce », écrit le journaliste Romaric Godin, « où d’emblée, on reconnaît que ce sont bien les banques commerciales qui créent la monnaie ». Mais, comme le dit également le journaliste de Mediapart, « il y a aussi beaucoup d’énormes déceptions ». Comme le jeu du marché où l’augmentation de la demande fait exploser les prix et pas la production. Ou encore, le jeu du budget du ménage. Vous gagnez au maximum 1600 euros par mois, et d’autres mois, moins. Vous avez deux enfants, et des allocations sociales qui tombent chaque mois. Et des dépenses qui tombent aussi. Votre mission : évitez le surendettement. Mission impossible ? Mais non. Il suffit pour cela de faire le tri entre les dépenses indispensables et celles qui peuvent attendre. Et puis il y a aussi la manette épargne qui, bizarrement, fonctionne mal.

Telle est donc la conception qu’a la Banque de France de « l’éducation financière du public » pour laquelle elle a été désignée en 2016 par le ministre Michel Sapin comme opérateur national. Evidemment le jeu ne dit rien de ce que le surendettement rapporte aux banques, pas plus qu’il ne propose de se mettre dans la peau d’un ménage qui gagnerait 15.000 euros par mois… « Des individus avertis en matière budgétaire et financière, y compris les familles en situation de fragilité, sont mieux à même de faire des choix adaptés à leurs intérêts », tranche François Villeroy de Galhau. À Citéco, si vous êtes pauvre, il faut juste apprendre à savoir vivre comme un pauvre.

 

Bernard Marx

Notes

[1Citéco. Cité de l’Economie. 1 place du Général Catroux. Paris 17ème. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h

[2« Il est donc prévu à ce stade que le déficit d’exploitation soit financé par la Banque dans le cadre des orientations en matière de mécénat économique, celle-ci a formulé son intention de bénéficier du dispositif fiscal du mécénat […] qui aurait pour effet d’entraîner une réduction de 60% de l’impôt sur les sociétés du montant du don, ne devrait pas avoir pour effet de masquer la réalité du coût de Citéco pour la Banque de France. Ce dernier pèsera in fine sur les finances publiques, au travers d’une minoration de l’IS (Impôt sur les sociétés), si le dispositif fiscal du mécénat était appliqué ou sinon au travers d’une diminution du dividende versé au budget de l’État. »

[3André Orléan (Sous la direction de.), pour l’AFEP : À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? Manifeste pour une économie pluraliste, Les Liens qui Libèrent, 2015

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