Accueil | Chronique par Bernard Marx | 24 octobre 2019

Esther Duflo a-t-elle mérité le prix Nobel ?

Pour cet épisode 6 des « choses lues par Monsieur Marx » – deuxième saison ! – Bernard Marx se penche sur le prix Nobel Esther Duflo.

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Comme on le sait, le « prix Nobel d’économie » n’en est pas vraiment un. Les prix créés par la volonté d’Alfred Nobel concernent les domaines de la paix, de la littérature, de la physique, de la chimie et de la médecine. Attribués depuis 1901, ils visent à récompenser des personnes ayant contribué par leur œuvre à améliorer la condition humaine. Ce qu’on appelle le prix Nobel d’économie est en réalité le « Prix de la banque centrale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». Il n’a été créé qu’en 1969, et il n’avait jamais été dans l’intention d’Alfred Nobel de la faire.

 

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Qu’importe, dit Emmanuel Lechypre, l’appellation Nobel étend la qualité de sa marque sur le prix décerné en sciences économiques pour en faire la récompense mondiale la plus prestigieuse pour les économistes. L’on peut donc pousser un quadruple cocorico pour l’attribution de ce prix à Ester Duflo, Française, femme (la deuxième seulement en 50 ans), la plus jeune lauréate de l’histoire, qui plus est, récompensée conjointement avec son mari Abhijit Banerjee. « La première fois depuis Pierre et Marie Curie », prétend, à tort, le journaliste économique de BFM Business [1]. Mais, prenons les choses par le fond plutôt que par l’anecdote.

L’économie nobélisée comme une science dure

Comme l’explique André Orlean, l’économie n’est pas une discipline secondaire. Elle joue un rôle clé dans la légitimation des institutions économiques et sociales. Il y a nécessairement une sorte de compatibilité entre les différents paradigmes dominants et le fonctionnement réel de l’économie.

Après la deuxième guerre mondiale, c’est le keynésianisme – ou ce que l’on a également, appelé l’économie sociale-démocrate – qui dominent les recherches et les travaux des économistes, en phase avec le capitalisme de l’époque : l’interventionnisme de l’Etat, la gestion de la demande et l’Etat social.

La fin des années 60 inaugure ce que Jean-Louis Laville appelle « une crise de légitimité de la complémentarité État-marché ». En atteste la tendance à l’accélération de l’inflation et le freinage de la productivité ainsi que l’irruption de nouveaux mouvements sociaux contestant «  le consensus propre à l’expansion : la négligence de la question écologique ; le caractère aliénant du fordisme…, du providentialisme… et de la société de consommation ».

Progressivement le monde capitaliste va changer d’institutions et de régime de croissance. Le néolibéralisme va prédominer dans la réalité et dans l’économie : les sciences économiques vont prendre le pas sur l’économie politique et le prix Nobel d’économie créé justement en 1969 a apporté une contribution majeure à ce grand remplacement. C’est ce que décrivent très bien deux historiens de l’économie, Avner Offer et Gabriel Söderberg dans leur livre The Nobel factor, paru en 2016 [2]. Toutes les idées fortes de l’économie néolibérale ont reçu un brevet de vérité scientifique par l’attribution du prix Nobel à ceux qui les déployaient dans leurs travaux. L’idée que l’économie est une science dure et non une science sociale ; l’individualisme méthodologique ; la rationalité optimisatrice des individus et l’extension de son application à la famille ou à la politique ; l’hypothèse d’efficience des marchés, en particulier des marchés financiers ; la théorie quantitative de la monnaie ; la réduction du travail à un marché, etc., etc.

Un seul économiste « social-démocrate » est récompensé : le Suédois Gunnar Myrdal, en 1974, la même année que Friedrich Hayek, l’un des pères du néolibéralisme et le plus anti Keynésien des grands économistes ! Aucun des grands économistes de tradition keynésienne ou post-keynésienne n’a obtenu le prix. Par exemple, Hyman Minsky, théoricien de l’instabilité financière, dont la crise de 2008-2009 a fait prendre conscience de l’importance des analyses.

Faudrait-il donc, alors, ne pas mériter le « prix Nobel » d’économie comme le disait Erik Satie de la légion d’honneur ? Ce serait un peu réducteur.

Bilan globalement négatif

Des prix Nobel d’économie ont récompensé des économistes et des chercheurs dont les apports plus ou moins critiques de l’orthodoxie sont incontestables. « C’est le cas pour les deux lauréats, souligne Romaric Godin, qui se sont intéressés aux inégalités et au développement, Angus Deaton (2015) et surtout, Amartya Sen (1998), économiste indien et seul "non-Occidental" récompensé jusqu’ici. » Il évoque aussi entre autres, le prix attribué à Herbert Simon (« Nobel » 1978), « grand critique de la rationalité des agents, qui a insisté sur le rôle de la procédure et du pouvoir dans cette rationalité ». Ou celui attribué à Elinor Ostrom, « qui a réfléchi sur la gouvernance des « communs », une notion qui dépasse la propriété privée et publique et qui est aujourd’hui au cœur de la réflexion hétérodoxe ».

Bref les paradoxes ne manquent pas.

Par exemple la puissance symbolique du prix attribué à des économistes critiques de l’orthodoxie (comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman) sert aussi à valoriser l’apport de ces critiques.

Autre paradoxe, alors que le prix Nobel est censé renforcer le statut de science dure de l’économie, l’attribution du prix à des économistes aux vues radicalement opposées et incompatibles entre elles prouve plutôt que l’économie a plus à voir avec la littérature qu’avec la médecine ou la physique. C’est ainsi qu’en 2013, le prix Nobel d’économie récompensa Eugène Fama, auteur de « l’hypothèse de l’efficience des marchés financiers » (cinq ans après la grande crise financière de 2008, il fallait le faire !) et Robert Shiller, analyste de « l’exubérance irrationnelle des marchés ».

L’association PEP, qui veut promouvoir le pluralisme en économie et a créé le prix « Not the Nobel Price » dont la première lauréate est Mariana Mazzucato, a recensé les mots et expressions utilisés, année après année, pour justifier l’attribution du prix à chaque lauréat. Cela donne le nuage suivant :

[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

On n’y trouve pas une seule fois les mots inégalités, écologie et crise. Une seule fois le mot pauvreté (cela fera deux avec cette année) et une seule fois le mot climat (en 2018, pour attribuer le prix à deux économistes néo-classiques, Paul Romer et William Nordhaus. Celui-ci a prétendu aborder le problème par le calcul coût-avantage et a conclu à un réchauffement optimal de 3,5°C ! On trouve aussi trois fois l’expression bien-être. En revanche, le ou les marchés ont été cités dix fois et la théorie 23 fois.

Au total expliquent les créateurs du Prix Not The Nobel Price, le bilan est globalement négatif :

« La pensée économique étroite célébrée par les Nobels a souvent ignoré, et exacerbé, les multiples crises qui nous frappent : dégradation de l’environnement, krachs financiers et inégalités politiquement toxiques… Considérons les gagnants de 1997, Robert Merton et Myron Scholes : leur Hedge fund a dû être renfloué de 3,6 milliards de dollars moins d’un an après avoir remporté le prix. Ou réfléchissez aux équations du lauréat de 1996, James Mirrlees, dont les travaux ont contribué à faire chuter l’impôt sur les super-riches du monde entier. Toutes ces "contributions" sont qualifiées de science économique : les valeurs politiques et les choix inhérents aux modèles sont rarement reconnus ou discutés. Le débat est clos. »

À la recherche d’une nouvelle orthodoxie ?

Qu’en est-il alors du prix attribué à Esther Duflo et à ses co-récipiendaires ? Penche-t-il du coté de la tradition ou s’inscrit-il dans les plages d’ouverture critiques ? Esther Duflo et Abhijit Barnejee sont professeurs au MIT. Michael Kremer est professeur à Harvard. Leurs travaux portent sur la lutte contre la pauvreté dans le monde et l’économie du développement. Esther Duflo a été titulaire de la chaire du collège de France « Savoirs contre la pauvreté » en 2008-2009. Elle a notamment écrit avec Abhijit Barnejee le livre manifeste Repenser la pauvreté, publié en 2011 [3]. Ils ont tous deux fondés en 2003 le Abdul Latif Jameel Powerty Action Lab (JPAL) qui met en œuvre la méthode de l’évaluation aléatoire – c’est-à-dire celle utilisée pour tester les médicaments – des programmes de lutte contre la pauvreté.

L’idée qu’il faut sortir des grands principes et des grandes transformations pour mettre en œuvre de façon pragmatique des politiques concrètes et les tester pour savoir lesquelles marchent grâce à des évaluations aléatoires sont le cœur de leur travail. Ils ajoutent qu’il est également essentiel de comprendre la façon dont vivent et pensent les pauvres pour élaborer des politiques adéquates.

Dix limites à la méthode

Dans leur critique de Penser la pauvreté, Cédric Durand et Charlotte Nordmann soulignent, à juste titre, qu’il y a dans ce travail et cette démarche quelque chose de précieux qui remet en cause certains dogmes néolibéraux : « Cet ancrage dans le réel, cette attention aux situations vécues par les individus a parfois pour effet de faire vaciller certains principes néolibéraux. Montrer que, dans une famille donnée, l’accès d’un des membres à "un bon emploi", stable et bien payé, a pour effet une augmentation globale de la prospérité de la famille, du fait notamment d’un accroissement de l’investissement dans l’éducation des enfants, remet en question le modèle de l’universalisation de l’entreprenariat. De façon plus générale, l’idée qu’une certaine sécurité est nécessaire aux individus pour se projeter dans l’avenir et le construire, et que par conséquent l’État doit davantage protéger les individus, en subventionnant par exemple l’assurance des plus pauvres, ou en veillant au respect du code du travail, va à l’encontre des dogmes néolibéraux selon lesquels la clé de tout serait de "responsabiliser" les pauvres ».

Ils soulignent également que ces travaux ont une portée optimiste. Ils montrent que « le changement est possible, et qu’il tient parfois à bien moins qu’on ne le penserait : les parents qui ne faisaient pas vacciner leurs enfants le font si on leur offre en compensation du déplacement un kilo de lentilles ; les gens cessent de voter en fonction de l’ethnie dès lors qu’ils disposent de faits leur permettant d’éclairer autrement leur décision ; imposer l’élection d’une femme dans certains districts indiens a pour effet d’accroître ensuite, une fois l’obligation levée, le pourcentage de femmes élues ». Mais, expliquent-ils, on ne saurait s’en tenir à ce seul versant du travail et du succès rencontré par Esther Duflo et Abhijit Barnejee.

Les travaux d’Esther Duflo et du JPal, soulignent Cedric Durand et Charlotte Nordmann, s’inscrivent dans le contexte du champ de ruines que constitue l’économie dominante du développement inspirée des préceptes libéraux et néolibéraux. Le problème est qu’ils ne les remettent pas en cause, mais qu’ils considèrent qu’on peut en quelque sorte faire avec. Et ils dressent ainsi la possibilité d’un renouvellement de la « science économique » sans changer vraiment d’orthodoxie, de macro économie et encore moins de système. Au risque des « 10 limites de la méthode Duflo » listés par les économistes Agnès Labrousse et Arthur Jatteau, spécialiste des expérimentations aléatoires. Citons entre autres : la rigueur des données est très difficile à garantir ; les causes restent des boites noires ; les résultats des expérimentations dépendant du contexte et difficilement transposables ; les expérimentations, muettes sur des questions macro-économiques cruciales telles que celles relatives à l’environnement, aux inégalités, à la mondialisation, aux rapports Nord/Sud ; méthode pertinente seulement pour des mesures simples ; méthode coûteuse ; qui s’inscrit dans un paternalisme new-look « où ce sont les experts qui sauraient mieux que les acteurs concernés ce qui est bon pour ces derniers ».

Crise sociale, crise écologique, crise de civilisation, le champ de ruines de l’économie néolibérale ne se réduit évidemment pas à la seule économie du développement. On comprend le besoin d’un nouvelle orthodoxie et l’intérêt porté par le prix Nobel d’économie à cette vague d’économie expérimentale et comportementaliste. Et la notoriété du prix Nobel 2019 donne déjà des envies à certains, bien en dehors du champ de la pauvreté : « Esther Duflo à Bercy, mais pas comme ministre !, réclame l’économiste Jean-Paul Betbèze, soutien d’Emmanuel Macron. Pour piloter les enquêtes visant à améliorer les situations, en étudiant des problèmes concrets et en testant des solutions, pour les faire mettre en œuvre… par le Ministre ! Les sujets abondent : retards comparés des trains, embouteillages comparés aux urgences, suivis comparés des enfants. Enquêtes anonymisées, comparant des lieux pris au hasard, avec études des réactions à certaines décisions : on imagine que certains fonctionnaires, politiques et syndicalistes ne seront pas hostiles aux enquêtes anonymisées, mais aux enquêtes tout court. La méthode expérimentale commence, comme son nom l’indique, par étudier ce qui se passe. Avoir le Nobel passe, mais chercher plus de croissance en responsabilisant chacun, quelle idée ! ».

 

Bernard Marx

Notes

[1Le prix Nobel de chimie a été attribué en 1935 conjointement à Irène et Frédéric Joliot-Curie pour leurs travaux sur la radioactivité artificielle.

[2Avner Offer et Gabriel Söderberg : The Nobel Factor : The Prize in Economics, Social Democracy, and the Market Turn. Princeton University Press, 2016.

[3Disponible dans la collection Points Essais.

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