CC reynermedia
Accueil | Chronique par Bernard Marx | 7 février 2019

Les choses lues par Monsieur Marx, Ep 01

Chaque jeudi, Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu’il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. A vous de lire désormais !

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable
Transformer le régime de croissance

Le rapport Transformer le régime de croissance [1], publié en octobre dernier n’a pas eu un grand retentissement dans le landerneau médiatique. Il faut dire que la lecture des 350 pages de ce travail collectif d’une douzaine de chercheurs de diverses disciplines sous la direction de l’économiste Michel Aglietta, est souvent ardue. Mais le texte reste d’une forte actualité pour qui cherche à sortir du face-à-face mortifère entre les variantes autoproclamées progressistes et nationalistes des politiques et des sociétés néolibérales. Il explicite la nécessité et la possibilité d’une transformation du type de croissance actuel et formule de grandes mutations dressant ensemble la cohérence d’un chemin et la perspective d’un nouveau modèle économique et social. Ces propositions peuvent sembler encore trop enfermées dans la perspective d’une permanence du système de pouvoirs capitalistes. Mais elles présentent l’intérêt de mettre en débat des enjeux de réformes effectivement essentielles.

Les défaillances du capitalisme financiarisé

Le rapport diagnostique que le capitalisme financiarisé qui s’est imposé progressivement dans le contexte de la crise de la croissance de l’après-guerre des années 1970, a déployé un régime de croissance incapable de répondre aux défis du siècle.

Ce régime de croissance repose essentiellement sur deux piliers : la gouvernance des entreprises selon le principe de la valeur actionnariale et la globalisation financière alors que la croissance "fordiste" de l’après-guerre reposait au contraire sur la négociation collective des revenus et sur la réglementation du système de crédit.

La croissance et l’emploi ne sont plus soutenus par les gains de pouvoir d’achat des salariés associés au partage des gains de productivité. Les entreprises visent au contraire la baisse maximale de la part des salaires. La croissance et l’emploi sont totalement dépendants du cycle financier et de l’interaction entre l’endettement, y compris celui des classes populaires, et l’appréciation du prix des actifs. Ce capitalisme est un capitalisme « d’enrichissement », de rentes et de gigantesques pouvoirs privés comme celui « des Google, Facebook, Amazon et autres, qui, analysait Michel Aglietta dans un texte paru précédemment, ont établi une endogamie profonde avec les institutions publiques de tous les États développés ». Il ajoute :

« On se retrouve avec les entreprises technologiques et celles du secteur de la santé dans la même situation qu’au tournant du XXe siècle, où la concentration extrême du capital dans l’énergie et l’industrie lourde avait provoqué aux États-Unis la promulgation des lois antitrust. » [2]

Ainsi, analyse le rapport, « cette variété de capitalisme ne peut soutenir temporairement la croissance qu’au prix de la profonde et coûteuse instabilité des cycles financiers ». Les crises financières qu’il génère n’ont pas toutes l’ampleur et la gravité de celle de 2008. Mais depuis 1980, "les décennies perdues" n’ont pas cessé de se succéder frappant tel ou tel pays, telle ou telle zone.

Mais ce n’est pas loin de là le seul problème. « Au-delà de la stabilité financière, juge le rapport, ce régime de croissance pose des problèmes plus profonds encore tels que la montée des inégalités sociales, la concentration des pouvoirs vers les plus favorisés, la multiplication des rivalités géopolitiques, le déclin relatif de la puissance hégémonique ». Et plus profondément, le ralentissement durable des progrès de productivité, signe une crise interne majeure d’un système censé mieux que tout autre les promouvoir, et ce alors même que « les défis planétaires du changement climatique, de l’épuisement de ressources vitales comme l’eau et de la destruction des écosystèmes, interpellent la logique productiviste de la croissance qui a prévalu depuis la révolution industrielle ».

Nous sommes donc plongés dans une grande crise du régime de croissance financiarisé. C’est une période de rupture, de désordres, de conflits, d’incertitudes, de menaces de régression, mais aussi d’émergence de nouvelles formes sociales. Sur la base du diagnostic des axes de transformations sont préconisés pour répondre aux défis du siècle par la mise en place d’un nouveau régime de croissance "inclusive et durable", même si selon Michel Aglietta, « on est encore loin de proposer des politiques opérationnelles ».

Cinq enjeux sont exposés : le besoin d’un nouveau contrat social ; la question de la valeur et la réforme de la comptabilité macroéconomique ; la mutation des entreprises pour les sortir de la domination des actionnaires et de la "valeur actionnariale" comme critère de gestion dominant ; la transformation de la finance pour le long terme ; l’avancée vers une globalisation multilatérale. Ils méritent d’être discutés.

 

Bernard Marx

Notes

[1Rapport pour l’Institut CDC pour la Recherche Transformer le régime de croissance 1er octobre 2018 - Michel Aglietta (CEPII), William Oman (Université de Paris I), Thomas Brand (CEPREMAP), Gilles Dufrénot (Université Aix-Marseille), Antoine Mayerowitz (Université Paris 1), Anne Faivre (Caisse des Dépôts), Luc Arrondel (PSE), André Masson (PSE), Renaud du Tertre (Université Paris 7), Yann Guy (Université de Rennes 2), Etienne Espagne (AFD), Antonin Pottier (EHESS), Liesbeth de Fossé (CEPII).

Disponible en accès libre ici.

[2Capitalisme : les mutations d’un système de pouvoirs dans Economie mondiale 2018, ouvrage collectif La Découverte 2017

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.