Accueil | Chronique par Bernard Marx | 14 mars 2019

Les choses lues par Monsieur Marx, Ep 06

Chaque jeudi , Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu’il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. Cette semaine : c’est l’égalité qui ruisselle.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Ma libraire a rangé Pour vivre heureux vivons égaux ! [1] sur la table du rayon développement personnel. Personne n’est parfait. Dès le premier chapitre les auteurs avertissent : « Ceci n’est pas un livre de développement personnel ». Le livre de Kate Pickett et Richard Wilkinson devrait figurer en bonne place à la table des essais politiques d’actualité.

Kate Pickett et Richard Wilkinson ont publié en 2009 The spirit level, livre au fort retentissement politique, traduit en France en 2013 sous le titre Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Ils récidivent avec ce nouvel ouvrage et donnent encore plus de force à leur thèse : la réduction des inégalités de revenus doit être un axe central de l’action publique pour un monde vivable et pour une vie meilleure.

Kate Pickett et Richard Wilkinson sont épidémiologistes. Ils étudient les problèmes de santé dans les populations, leur fréquence, les facteurs qui les influencent. Ils se sont concentrés sur le facteur inégalité des revenus, plus précisément dans les pays riches – et dans les Etats des Etats-Unis d’Amérique – pour lesquels on dispose de données statistiques exploitables.

L’analyse est conduite en trois temps : la mise en lumière du problème, les causes et les remèdes.

Corrélations

Les études des auteurs et de nombreux autres chercheurs, cités dans le livre, établissent que les pays où les disparités de revenu sont plus élevées souffrent plus que les autres d’un large éventail de problèmes sanitaires et sociaux : espérance de vie et mobilité sociale plus basses ; mortalité infantile, taux de maternité à l’adolescence, homicides, emprisonnements, consommation de drogues, obésité, échecs scolaires plus élevés.

Il n’existe, par contre, pas de corrélation significative entre l’étendue de ces problèmes et le niveau moyen de revenu. C’est bien la répartition des revenus qui fait problème par leur niveau, du moins pour les pays riches.

Un point important est que la corrélation ne concerne pas seulement les catégories les plus défavorisées de la population, même si celles-ci le sont évidemment davantage. Les problèmes sont répandus dans toutes les strates de la société ou presque.

Dans leur nouveau livre Kate Pickett et Richard Wilkinson concentrent plus particulièrement leur analyse sur deux grands sujets : la santé mentale et les performances scolaires. Ils montrent que les pays inégalitaires sont aussi ceux où le stress, l’anxiété, la dépression, et le narcissisme, opposés dans leurs manifestations mais beaucoup moins dans leurs causes sociales, sont les plus répandus. Et ils montrent que « les disparités de revenus ont aussi pour effet de dégrader les performances scolaires au niveau de la société toute entière ».

Condition humaine

On se souvient que, lors de l’inauguration de la Station F de Xavier Niel à Paris, le long des voies ferrées de la gare d’Austerlitz, en juin 2017, Emmanuel Macron avait déclaré : « Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ».

La gare lui servait, sans doute, de métaphore pour la société inégalitaire à laquelle il s’active à coups de suppression de l’ISF, de flat tax sur le capital ou de directives détricotant le code du travail. A ceci près que, dans de telles sociétés, les lieux de croisement et d’entremêlement des uns et des autres se réduisent comme peau de chagrin. Et c’est là que le bât blesse.

« Les disparités de revenus nuisent aux relations interpersonnelles, résument Kate Pickett et Richard Wilkinson. Les gens se font moins confiance et sont moins disposés à l’entraide, la violence est plus répandue, la vie locale s’atrophie. Parallèlement la mobilité sociale se ralentit, on se marie de moins en moins en dehors de sa classe, l’angoisse du statut augmente dans toutes les tranches de revenus. En réponse à cette anxiété croissante, les individus dépensent davantage pour acquérir les biens qui expriment leur positionnement social, travaillent plus dur et s’endettent pour montrer qu’ils ont réussi. »

Et le consumérisme et la consommation pour le statut social enfoncent dans la crise environnementale.

Les auteurs déconstruisent méthodiquement « l’illusion de la méritocratie » qui a pour fonction de justifier les inégalités en rendant les perdants responsables de leur sort : « Les préjugés de race et de classe se sont toujours appuyés sur cette idée que les capacités innées, inégalement réparties, sont responsables de la position sociale de chacun ».

S’appuyant sur les travaux des anthropologues et de neuropsychologues, ils rejettent aussi l’idée que la compétition, la domination et la hiérarchie sociales soient inhérentes à la condition humaine : « Les humains se distinguent des autres espèces par le fait qu’ils possèdent aussi, profondément ancrée la disposition inverse : celle à se prodiguer mutuellement des soins cruciaux – soutien, sécurité, assistance, amour, apprentissage ». « Le besoin de coopérer, concluent-ils, fait tout simplement partie de notre psychologie d’êtres évolués.  »

L’économiste Eloi Laurent a récemment consacré un petit livre percutant à l’actualité de cet enjeu [2]. Il diagnostique un recul, voire même, une crise de la coopération. L’esprit du capitalisme actuel, explique-t-il, est la collaboration. C’est « un fléau mortel pour le XXIème siècle » : « Des sociétés collaboratives d’où l’esprit de coopération disparaît sont des sociétés frénétiques mais dévitalisées, nerveuses mais instables et finalement conservatrices, car incapables d’innovation et d’adaptation ».

Démocratie économique

Kate Pickett et Richard Wilkinson sont réalistes. Ils ne savent pas quel devrait être la réduction optimale des inégalités de revenus qui favoriserait le bien être maximum. Mais comme ils savent qu’une répartition plus équitable des revenus est bénéfique au moins jusqu’aux niveaux d’égalité actuels des pays scandinaves, ils proposent modestement de les réduire,dans un premier temps, jusqu’à ce niveau.

Ce qui est moins modeste,c’est que, pour y arriver, ils préconisent de privilégier l’action à la source dès la distribution des revenus. Bien sûr on peut et il faut agir par une redistribution des richesses au moyen d’un impôt plus progressif – en s’attaquant notamment aux paradis fiscaux et aux autres formes de fraudes fiscales – et par des prestations sociales plus généreuses. Mais il faut, selon eux, agir surtout au niveau de la distribution primaire des revenus et il faut pour cela, démocratiser l’économie, c’est-à-dire briser l’un des tabous essentiels du capitalisme financiarisé. Les épidémiologistes britanniques nous montrent donc, à juste raison, la lune.

Économistes atterrants

Cela tranche avec les économistes Laurence Boone et Xavier Ragot, tout droit sortis du moule hollandais. Ceux-ci diagnostiquent l’incapacité de "l’état providence" à la françaisede favoriser la mobilité sociale, sans jamais remettre en cause les fortes inégalités françaises de distribution primaire des revenus. L’économiste Patrick Artus, chef économiste de Natixis pousse le bouchon encore plus loin. Le problème, dit-il, c’est que la France tolère peules inégalités. Ce qui génère « des politiques redistributives de grande taille, un partage des revenus favorable aux salariés ». Ce qui entraîne « une pression fiscale plus forte (qui finance les politiques redistributives), une compétitivité-coût et une profitabilité des entreprises plus faibles ». Ce qui « conduit à un taux d’emploi plus faible que dans ces autres pays (en raison de la pression fiscale plus forte) et à une désindustrialisation plus grave (en raison du handicap de compétitivité-coût) ». CQFD.

L’économiste, par ailleurs réputé, appuie ses affirmations sur une comparaison entre les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie, le Japon. Il exclut donc de son analyse les pays scandinaves dont les réalités les contredisent toutes. L’Italie et l’Espagne qui accepteraient davantage les inégalités ont des taux d’emploi sensiblement inférieurs à la France. Et l’Allemagne qui selon les statistiques qu’il utilise, mène une politique redistributive quasiment aussi forte, a, jusqu’ici,moins désindustrialisé.

 

Bernard Marx

Notes

[1Kate Pickett et Richard Wilkinson : Pour vivre heureux vivons égaux !, Les Liens qui Libèrent, janvier 2019

[2Eloi Laurent : L’impasse collaborative. Pour une véritable économie de la coopération. Les Liens qui Libèrent, octobre 2018

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Le keynésianisme c’est fini. à part provoquer des guerres mondiales, ça ne sert à rien.
    Maintenant le modèle alternatif : c’est la Chine.
    Au lieu d’être dans une économie libérale avec des réformettes sociales, la chine a une économie socialiste avec des réformettes libérales.
    Voilà la voie à suivre.

    dasCoco Le 15 mars à 16:46
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.