Accueil | Chronique par Bernard Marx | 21 mars 2019

Les choses lues par Monsieur Marx, Ep 07

Chaque jeudi , Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu’il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. Cette semaine : titre oblige.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les 66 propositions signées par 19 organisations syndicales et ONG, regroupées autour de Nicolas Hulot et Laurent Berger, portent un beau titre : « Pour donner à chacun le pouvoir de vivre. L’urgence d’un pacte social et écologique ». Ou de façon résumée « Un pacte du pouvoir vivre ». Un titre, c’est important. Cela donne l’ambition et la vision. Comme « Pain, Liberté, Paix » pour le programme du Front populaire, ou « Les jours heureux » pour celui du Conseil national de la Résistance en 1944, ou encore « Programme commun de gouvernement » pour celui de l’union des partis gauches en 1974.

« Pacte » dit qu’il s’agit de construire un nouvel engagement solennel, de refonder le socle politique de la Nation. « Pour donner à chacun le pouvoir de vivre » dit qu’il s’agit de répondre à la double urgence des fins de mois et de la fin du monde. L’ambition et la vision sont celles de l’émancipation. On est du côté de la liberté conçue comme le pouvoir d’agir et non pas le pouvoir de posséder, du côté de la justice conçue comme l’accès aux capacités qui permettent d’accomplir ce que chacun et chacune ont raison de vouloir accomplir [1]. Tout cela est bel et bon.

Mais les titres ne valent que si les propositions sont à la hauteur. Si non, c’est une fabrique d’illusions, une duperie. Sans compter que cela ne permet ni les rassemblements, ni les luttes indispensables pour réaliser la vision affichée. Or, il n’y aura pas de « pouvoir vivre » sans ambition de plein-emploi ou à défaut sans revenu universel d’existence. Personnellement, je crois l’ambition de plein-emploi de loin préférable. Cela, évidemment, se discute. Mais le pacte ne préconise ni l’un ni l’autre. Il ignore même les mots « chômage », « chômeurs » et « chômeuses ».

Si les propositions concernant la transition écologique et le droit au logement sont substantielles, celles concernant les autres services publics d’éducation, de santé, de formation ou de mobilité, également indispensables au pouvoir vivre de chacun, sont générales dans leurs intentions et le plus souvent timorées dans leurs moyens. C’est d’autant plus troublant que la question des moyens et des leviers pour changer n’est pas entièrement absente des propositions des 19 organisations, qu’il s’agisse de la fiscalité ou du partage des pouvoirs dans l’entreprise. Il est vrai qu’il n’est pas non plus question ni de la hausse du SMIC et des salaires, ni de la finance, ni du présidentialisme quasi-monarchique à la française, ni d’un nouveau pacte pour l’Europe.

Un hommage lourd de sens

En décembre dernier, François Ruffin a rendu hommage à Etienne Chouard lors d’une conférence de presse des députés La France insoumise sur le référendum d’initiative populaire. Celui-ci, a-t-il dit, « n’a pas fleuri par hasard. Il a fleuri parce que des hommes de conviction, nommons-les, Etienne Chouard et ses amis, l’ont semé, l’ont arrosé depuis des années. » Cela provoqua le buzz, la réprobation, et, de sa part, la reconnaissance d’avoir fait une erreur. Celle-ci était légitime. Etienne Chouard s’est commis à un long compagnonnage avec l’idéologue d’extrême droite Alain Soral, plusieurs fois condamné pour propos antisémites.

Edouard Philippe a, de son côté, fêté, au Palais Brongniart, le dixième anniversaire de l’Autorité de la concurrence. Retraçant la généalogie d’une idée et d’une institution qui, elles aussi, n’ont pas fleuri toutes seules, le Premier ministre les a d’abord placées dans le sillage de la loi Le Chapelier de 1791 qui fut, en France, la base juridique de l’interdiction des grèves et des syndicats ouvriers durant près d’un siècle. Puis il a rendu un vibrant hommage à Friedrich Hayek, l’un des pères idéologiques du néo-libéralisme. « Pour Hayek, a-t-il dit, la concurrence, c’est d’abord une question de liberté. Du consommateur, du producteur et selon lui, du citoyen. Cette concurrence ne se construit pas contre l’Etat, mais avec lui. "L’Etat – écrit Hayek – possède un domaine d’activité vaste et incontestable : créer les conditions dans lesquelles la concurrence sera la plus efficace possible, la remplacer là où elle ne peut être efficace." Ce qui nécessite, toujours selon lui : "Une armature juridique intelligemment conçue et constamment adaptée". Vous, en somme ! »

Depuis c’est le silence ou presque. Pas de réprobation,sauf dans L’Humanité. Et, bien entendu, pas d’autocritique. Et pourtant, il y aurait de quoi ! Dans son excellent livre La société ingouvernable, paru en octobre 2018, Grégoire Chamayou rappelle le soutien que le « Prix Nobel » d’économie de 1974 a apporté en 1973 au coup d’Etat contre le socialiste Allende et à la dictature du Général Pinochet. Un soutien en toute connaissance de cause, puisque réitéré en 1981. À la fin de son discours, Edouard Philippe cite encore Friedrich Hayek et fait sienne sa conception de la liberté : « On prend trop à la légère la menace contre la liberté de nos activités économiques parce qu’on croit qu’il existe des fins économiques indépendantes des autres fins de la vie ».

Comme l’explique Grégoire Chamayou, c’est justement cette conception de la liberté qui a conduit Friedrich Hayek à soutenir la dictature de Pinochet. Pour lui en effet, analyse Grégoire Chamayou, la démocratie « n’est qu’une "règle de procédure", une méthode de décision fondée sur la règle majoritaire, absolument pas une fin en soi…La valeur absolue c’est la "liberté" pas la démocratie... Si d’aventure les deux achoppent, la seconde doit céder le pas, sans discussion à la première. » Mais quelle est selon Friedrich Hayek cette liberté personnelle qui, dit-il, « peut parfois être mieux préservée sous un régime autoritaire, que sous un gouvernement démocratique » ? Ni les libertés politiques, ni les libertés civiles fondamentales, piétinées sous Pinochet, n’en font partie. Seule subsiste « la liberté économique » comprise comme libre disposition de sa propriété. Pour Friedrich Hayek, conclut Grégoire Chamayou, « la liberté économique, celle de l’individualisme possessif est non négociable, tandis que la liberté politique est optionnelle ». Même s’il n’a pas fait le buzz, c’est bien un hommage lourd de sens qu’a rendu le Premier ministre. Nous voici prévenus !

Montrez-moi les meneurs du jeu

Christian Chavagneux, le Stan Laurel du duo de débatteurs de l’émission économique hebdomadaire de France Inter, a fait une critique dithyrambique du dernier livre du sociologue François Dubet [2]. « Attention, avertit-il, voici un livre petit par la taille et grand par les clés qu’il nous offre pour décrypter les évolutions récentes de la société française » [3]. Je me suis donc empressé d’acheter et de lire Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme. Le livre est court, en effet, et se lit bien. Mais je suis nettement resté sur ma faim.

François Dubet donne trois clés pour comprendre ce qui se passe. Plus une quatrième, celle qui devrait ouvrir le coffre-fort des alternatives de gauche, de type passe-partout, voire même lime à ongles. La première clé, c’est « la fin des sociétés de classe ». La seconde est son remplacement par « un régime des inégalités multiples ». La troisième est que cela fabrique une société de la colère, des ressentiments et des passions tristes qui caractérisent le populisme. Et pour la quatrième, « comme les inégalités deviennent des expériences personnelles, c’est au niveau des individus qu’elles doivent être combattues ».

Comme tout le monde, François Dubet constate que les inégalités sociales augmentent. Mais cela ne l’empêche pas de diagnostiquer la fin de la structuration de ces inégalités et de la société par les classes sociales. La société de classes valait pour les sociétés industrielles où les classes sociales offraient une représentation stable des inégalités, des identités et des aspirations collectives et individuelles. Le progrès social s’identifiait à l’amélioration collective de la situation des classes dominées et à la réduction des écarts entre elles. Le système structurait aussi largement les appartenances et la vie politiques et l’opposition entre la gauche et la droite. Mais aujourd’hui, explique le sociologue, les inégalités se transforment. Elles se multiplient et tendent même à s’individualiser. Mis à part les plus riches et les plus pauvres, la vie de chacun est faite de l’articulation « de petites inégalités » qui ne se cumulent pas forcément. « Nous sommes inégaux "en tant que" salariés ou précaires, diplômés ou non diplômés, femmes ou hommes, vivant en ville ou ailleurs, seul ou en famille, en fonction de nos origines… » [4]. Le progrès social s’apprécie pour le mieux ou pour le moins bien en termes de mobilité sociale personnelle ou familiale.

Dans ce nouveau régime d’inégalités, les passions tristes – la jalousie, le ressentiment, le sentiment d’être toujours ignoré et maltraité, la haine des autres – trouvent un terreau fertile à leur développement. Le ressentiment s’étend naturellement au champ politique : il monte vis-à-vis de l’Etat qui « ne protégerait plus ceux qui le méritent, mais il protégerait trop ceux qui ne le méritent pas, à commencer par les plus pauvres que soi et par ceux qui ne sont pas exactement comme soi » [5]. Et la défiance s’installe envers ceux qui prétendent les représenter ou parler en leur nom (syndicats, partis, médias). Le temps des passions tristes est aussi celui de tous les dangers politiques. Bien sûr tout n’est pas à jeter dans cette analyse. Mais, si la confusion menace ainsi de s’installer pour le pire, ce devrait être, pour le sociologue, une raison de plus pour s’efforcer de répondre à l’injonction de l’homme qui passe sous la fenêtre et chante :

« Et si ce n’est pas nous la faute
Montrez-moi les meneurs du jeu
Ce que le ciel donne qui l’ôte
Qui reprend ce qui vient des cieux
Messieurs c’est ma faute ou la vôtre
À qui c’est-il avantageux
Et si ce n’est pas nous la faute
Montrez-moi les meneurs du jeu » [6]

Et là, François Dubet est, si je puis dire, loin du compte.

 

Bernard Marx

Notes

[1Voir Amartya Sen, L’idée de justice. Flammarion, 2010

[2François Dubet : Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme. La République des idées. Seuil, mars 2019

[3Alternatives Economiques n° 388, mars 2019

[4Interview de François Dubet, Le Monde, 12 mars 2019

[5François Dubet : « Sociologie du populisme » dans Le retour des populismes. L’état du monde 2019, sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal. La Découverte, août 2018

[6Louis Aragon « Un homme passe sous la fenêtre et chante ». Elsa, 1959. Mis en musique par Philippe-Gérard, chanté par Francesca Solleville.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • bien la désinformation ? Ruffin dit que Chouard a le droit à l’oubli.

    « On avait, on a toujours mille désaccords, mais le principal, c’était Alain Soral. Je lui disais : “C’est un fasciste, un idéologue.” Après ça, Chouard a rompu avec lui, n’est pas passé sur sa chaîne YouTube depuis quatre ans. Combien de temps doit durer la mise au ban, alors ? »

    monsieurKeynes Le 21 mars à 16:01
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.