Accueil | Chronique par Bernard Marx | 28 mars 2019

Les choses lues par Monsieur Marx, Ep 08

Chaque jeudi, Bernard Marx pointe les livres ou autres textes qu’il a lus pour vous, par des comptes-rendus courts. A vous de lire désormais !

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Desserrer l’étau de la finance

Laurence Scialom, professeure à l’Université Paris-Nanterre, est une économiste engagée dans le contre-lobbying citoyen en faveur de la régulation publique de la finance. Responsable du pôle régulation financière du think tank Terra Nova, membre qualifiée de l’ONG Finance Watch et spécialiste des questions de crise et de régulation du système bancaire, elle a défendu en 2013 des propositions pour que, dans la Loi de séparation et de régulation des activités bancaires, les choses correspondent aux mots. Elle a pu constater qu’il n’en a rien été. Le monde n’avait pas changé de base. « Mon véritable adversaire c’est le monde de la finance ! », c’était pour faire des voix, pas pour faire une politique. Une mauvaise promesse, comme un crédit toxique en quelque sorte.

Dans La fascination de l’ogre, qui vient de sortir en librairie [1], Laurence Scialom tire les leçons de cette expérience et plus globalement de dix ans de tentatives semi-avortées de régulation financière après la grande crise de 2008. Le livre est pédagogique et stimulant. Son ambition est d’aider le citoyen à s’emparer de ces sujets. Le diagnostic de ce qui ne va pas porte sur les maux de la finance contemporaine et sur la façon dont cette industrie fait obstacle aux réformes, ce que Laurence Scialom appelle la capture de la société par la finance. Suivent des pistes de réformes pour que la société reprenne le pouvoir sur la finance.

Le bon combat

« La finance n’est pas un mal en soi », affirme d’emblée Laurence Scialom. Je partage ce point de vue. Il ne faut pas se tromper de combat. Il ne s’agit pas de supprimer la banque et la finance, même si leurs dégâts et leurs dérives ont installé une défiance légitime, mais à hauts risques politiques, à leur encontre.

La banque et la finance sont indispensables. Ces institutions permettent les avances de fonds pour produire et réaliser des projets personnels. Elles aident ceux qui le peuvent à mettre de l’argent de côté pour en avoir devant soi. Comme le dit Finance Watch : « L’objet de la finance est de servir l’économie réelle ». Mais il y a problème lorsque la finance se sert de l’économie réelle au lieu de la servir et parce que la finance peu ou mal régulée – comme c’est le cas depuis une quarantaine d’années – devient nécessairement instable et produit des crises à répétition. « La crise financière hors norme (de 2008) atteste la nécessité d’une finance plus et mieux régulée », souligne Laurence Scialom. Mais, constate-t-elle, plus de dix ans après, les régulations n’ont pas été mises en œuvre comme elles auraient dû l’être. Un nouveau détricotage est même en cours : « La finance reste une menace, peut être encore plus grande qu’elle ne l’était dans les années 2000, car les Etats n’ont plus les moyens de soutenir massivement les banques et les autres intermédiaires financiers comme ils l’on fait à l’automne 2008 ».

Les maux de la finance dérégulée sont avérés par les travaux de recherche et par la preuve du pudding. Le cycle financier existe et se reproduit avec d’autant plus de violence et de dégâts que la finance est libéralisée. La théorie des marchés efficients, l’un des piliers de l’idéologie néolibérale, s’est imposée dans le monde académique contre les analyses keynésiennes. Elle est entrée dans la vie réelle avec son cortège d’innovations financières, d’invention des banques systémiques et des banques de l’ombre ; d’indépendance des Banques centrales et de retour gagnant de la théorie quantitative de la monnaie ; de course à la liquidité et de domination de la spéculation ; de super bonus, d’abaissement des normes éthiques et de scandales financiers à répétition.

« Les canaux de la capture »

Les travaux de recherches économiques, explique Laurence Scialom, ont établi que l’hypertrophie de la finance nuit à la croissance et à l’activité réelle, qu’elle alimente les inégalités, qu’elle pousse au surendettement. Elle va aussi de pair avec la domination de la valeur actionnariale des entreprises et entraîne un court-termisme incompatible avec les impératifs de financement de la transition écologique. Mais ni cela, ni les crises n’ont empêché le monde bancaire et la finance de maintenir leur hégémonie et d’imposer leurs vues sur des réformes en peau de chagrin. Comment cela se fait-il ? Avec moult exemples concrets, Laurence Scialom décortique les « canaux de la capture » : l’autorégulation inscrite dans la régulation qui la mine de l’intérieur ; les portes tournantes entre la haute fonction publique et les carrières dans le privé ; les connivences multiformes entre les uns et les autres ; la multiplication des conflits d’intérêts ; les dimensions industrielles du lobbying et les bâtons mis dans les roues du contre lobbying citoyen.

C’est ainsi que, par exemple, les autorités de régulation ont confié aux banques le soin de calculer elles-mêmes les risques attachés à leurs actifs. Les superviseurs publics sont supposés ne pas avoir les compétences suffisantes compte tenu de la complexité des produits. Autre exemple, la composition des comités consultatifs de la Banque centrale européenne. Le sujet est particulièrement sensible, note Laurence Scialom, puisque la BCE « a considérablement élargi ses responsabilités, depuis la crise, en matière de politique économique, de gestion de la crise financière et souveraine, et de réglementation financière ». En 2017, sur les 517 sièges des 22 comités consultatifs, 508 étaient occupés par des représentants de l’industrie de la finance dont 208 pour les seules banques systémiques, c’est-à-dire les plus dangereuses en cas de crise. Comment s’étonner que, sur des sujets comme la taxe sur les transactions financières « ces comités se sont transformés en véritable plate-forme de lobbying » ?

L’apolitique monétaire ?

Comment desserrer l’étau ? Laurence Scialom insiste beaucoup sur les enjeux de la formation des futurs professionnels de la finance. Le chantier est vaste, de la rupture avec la vision fantasmée de la finance développée dans les manuels, à la nécessité de la diversité dans les approches théoriques enseignées, en passant par l’enseignement de la dimension éthique, déontologique et morale des pratiques financières. Elle souligne le caractère crucial de la séparation des activités bancaires, la « mère » de toutes les réformes, et détaille les dispositifs possibles pour d’autres pistes prioritaires telles que la lutte contre les portes tournantes, la fin de l’immunité pénale des élites délinquantes, la démocratisation des espaces de délibération et de décision.

Tout cela est certainement important. Mais la régulation ne suffira pas à réorienter les crédits et les financements vers des investissements moins rentables mais plus utiles au développement humain et à la transition écologique. Comment faire émerger d’autres critères de financement ? Laurence Scialom n’évoque ni l’enjeu d’un pôle public et d’un service public bancaire, ni celui de la politique monétaire et du rôle de la Banque centrale.

Pourtant, pour ne prendre qu’un exemple, la Banque centrale européenne mène depuis 2016 un programme massif d’achats de titres financiers pour empêcher la déflation et soutenir l’activité économique. Elle pourrait jouer un rôle d’impulsion pour une réorientation des investissements vers la transition écologique. Mais ce n’est pas le cas comme le montre une étude de l’institut Veblen et de Positive money Europe, publiée le 21 mars, sur les opérations de rachats d’obligation privées de la BCE . Les résultats sont sans appel : « La composition du Programme d’achats de titres émis par des sociétés (CSPP, selon le sigle en anglais, NDLR) confirme la place dominante des secteurs les plus émetteurs (énergies fossiles, automobiles, les secteurs les plus énergivores, production d’électricité) et d’un groupe limité de très grandes entreprises. Inversement, uniquement 7% des obligations achetées ont financé des secteurs explicitement en phase avec la transition (transports ferroviaires) ». Conclusion des ONG : « Le CSPP a été une occasion manquée de lancer les investissements en phase avec la transition… le programme d’achat de la BCE se contente de reproduire l’état actuel du marché. Ce décalage ne se limite pas aux programmes d’achats de la BCE, il est visible dans tous les canaux de refinancement qu’une banque centrale utilise pour conduire ses politiques monétaires et veiller à la stabilité du système financier ». Il y a bien là, comme on le voit, un champ de bataille essentiel pour desserrer l’étau de la finance.

 

Bernard Marx

Notes

[1Laurence Scialom : La fascination de l’ogre ou comment desserrer l’étau de la finance. Fayard, mars 2019. Ironie de l’histoire, le livre est publié dans la collection « Raison de plus » dont la directrice est Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement au moment de la discussion et de l’adoption de la Loi de séparation et de régulation des activités bancaires.

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