Accueil | Chronique par Bernard Marx | 9 mai 2019

Sous le pavé, l’écologie de gauche ?

Découvrez vite l’épisode 13 des « choses lues par Monsieur Marx » !

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L’époque ne se prête guère à l’optimisme. Les crises sociales, écologiques et démocratiques vont bon train. Le spectre du dépassement du capitalisme ne semble plus hanter ni l’Europe, ni le monde. Les réponses régressives aux crises ont le vent en poupe. La gauche en miettes est menacée. Elle n’est plus un pôle, et presque plus un repère pour les mobilisations, les luttes et les expérimentations qui continuent de résister et de réclamer la liberté et la justice.

Rendez vous ratés

Le philosophe Serge Audier revendique d’appartenir au camp de la gauche. Il saisit le problème par l’écologie. Question effectivement centrale, d’une urgence de plus en plus manifeste, comme l’analyse l’important dossier du numéro printemps 2019 de Regards et pour laquelle la gauche n’a jamais su être vraiment et durablement au rendez-vous. Il en appelle à la nécessité d’une véritable réflexion autocritique qu’il mène dans L’âge productiviste, un gros livre de plus de 950 pages, publié en février 2019 [1] :

« La question de savoir pourquoi nous en sommes arrivés là, quels sont les motifs explicites ou tacites qui ont engendré la situation actuelle, mais aussi quelles occasions ont été manquées, restent importante. Les individus comme les collectivités sont souvent pris dans un certain nombre de postulats non questionnés qui continuent d’orienter leurs comportements, même contre leur gré. »

L’histoire intellectuelle des deux cent cinquante dernières années centrée sur la question écologique qu’il s’est attaché à écrire vise à mieux se débarrasser de ces vielles chemises qui collent encore à la peau.

Que nous apprend ce long voyage à travers le paysage intellectuel et militant de l’histoire du capitalisme dominant ? Que très tôt et tout au long de ces deux siècles et demi, une conscience du péril environnemental et une critique « pré-écologique » a été portée publiquement. Pas seulement sur un mode conservateur ou réactionnaire de nostalgie des temps perdus, mais aussi par des individus s’inscrivant dans les courants libéraux, républicains, socialistes, communistes ou anarchistes. Comme Michèle Riot-Sarcey l’avait fait pour la liberté dans le XIXe siècle français [2], Serge Audier cherche les traces discontinues des pionniers de l’écologie. Il fait (re)découvrir des précurseurs souvent oubliés qui, par vague successives, ont critiqué, alerté, préconisé sur les périls environnementaux puis écologiques de la société industrielle. Par exemple le géographe Franz Schrader qui au début du 20ème siècle, voulait concevoir « une anthropologie géographique » comme une nouvelle science porteuse de « nouveaux rapports entre l’évolution de la Terre et l’évolution de l’humanité, chacune demeurant inévitablement solidaire de l’autre, de sorte que toutes les manifestations d’activité d l’homme ou de la Terre sont liées et réagissantes par une série indéfinie de réactions, à la fois planétaires et humaines ».

Ou le communiste libertaire Georges Mathias dit Paraf-Javal, prolongeant dans les années 1930, les intuitions des anarchistes « naturiens » en qui Serge Audier voit « le précurseur totalement oublié d’une "écologie sociale" et d’un éco-anarchisme auquel Murray Bookchin donna toute son ampleur ». Ou bien encore les brèches vite refermées du moment écologique du communisme russe au début de la révolution bolchévique ou du réformisme du New Deal. Ou plus récemment, dans les années 60-70 les remises en cause renouvelées du culte de la croissance d’Ivan Illich et d’André Gorz. Et bien d’autres encore.

Responsabilité du marxisme

A chaque fois ces voix et ces brèches écologiques ont été bloquées englouties, les occasions ont été manquées. Les causes se situent du côté du capitalisme, du libéralisme et de ses hérauts. Mais pas seulement. Serge Audier incrimine aussi les idées dominantes et persistantes au sein du mouvement ouvrier et des mouvements d’émancipation, sans parler des désastres écologiques et environnementaux du monde soviétique. Il cible plus précisément le productivisme, c’est-à-dire « le culte sans précédent de la production comme telle, la plus efficace possible et à vocation exponentielle », l’industrialisme, le culte des sciences et des techniques, la vertu libératrice du développement des forces productives, la philosophie prométhéenne de l’homme et de ses rapports à la nature. Toutes choses qui sont vite devenues et sont restées dominantes dans le camp progressiste quelles que soient ses « variantes », marxistes, socialistes, communistes, réformistes ou keynésiennes.

« En somme, résume Serge Audier, il se pourrait que la gauche ait été largement "hégémonisé" par l’imaginaire et la pratique du capitalisme industriel. » Et selon lui cela vaut y compris pour le marxisme et pas seulement pour la vulgate de sa descendance mais dès les pères fondateurs quelles qu’aient été la richesse de leurs intuitions écologiques. Le long chapitre qu’il consacre « à la destinée du marxisme entre éco socialisme et productivisme » en nourrit le procès à charge et à décharge, mais avec un bilan globalement négatif :

« Certes on a souligné que Marx et Engels ont anticipé une critique radicale du capitalisme sous l’angle de ses destructions écologiques et de son caractère court-termiste. De là à ériger les théoriciens du "socialisme scientifique" en grand penseurs de l’écologie ou en éco-socialistes, comme certains le prétendent, il y a un pas important que nous hésitons à franchir. C’est que la pensée de Marx et Engels comprend de très forts éléments productivistes… qui témoignent d’une fascination paradoxale pour le capitalisme, compris comme étape indispensable vers le socialisme. »

Eco-républicanisme

Au bout de son voyage, Serge Audier cherche, dans un long chapitre conclusif, les voies et les moyens pour réarticuler les idéaux de gauche, d’égalité et d’émancipation avec les enjeux d’une société et d’une cité écologiques. Il plaide notamment pour une « solidarité socio-écologique comme interdépendance et décentration » et pour « une démocratie du long terme ». Il convoque en appui le psychologue suisse Jean Piaget pionnier de la décentration comme modalité fondamentale de la construction de l’intelligence et de la socialisation. Il convoque également, le forestier et écologiste américain Aldo Léopold pionnier de l’éthique environnementale. Et parmi les différents projets politiques possibles, l’éco-conservatisme, l’éco-libéralisme, l’éco-anarchisme, l’éco-socialisme et l’éco-républicanisme, Serge Audier penche vers un éco-républicanisme à sa façon, c’est-à-dire non replié sur l’Etat et la nation, ouvert au civisme, à la citoyenneté et à la solidarité cosmopolitique. Un modèle qui, selon lui, a pu aussi « aller très loin dans le dépassement de l’invidualisme propriétariste et dans la promotion d’une propriété sociale ainsi que des services publics ».

Bref, Serge Audier n’est en réalité pas loin de la recherche d’une synthèse avec les autres modèles d’écologie- politique, éco-conservatisme exclu. Et l’on comprend mal pourquoi il rejette le modèle de l’éco-socialisme, quitte à le mâtiner lui-même d’autres apports. Une telle option aurait au moins le mérite d’affirmer les limites écologiques du capitalisme et la nécessité urgente de son dépassement. Dans cette tentative de réarticulation, Serge Audier laisse presqu’entièrement de côté les enjeux de l’économie politique, abordant seulement de façon assez sommaire la question de la décroissance et celle des communs. Certes son livre est déjà très long. Mais cela me parait néanmoins une lacune qui laissera le lecteur largement démuni.

La mise en accusation du productivisme est une chose. Mais faut-il pour autant se désintéresser de la productivité ? Il n’y a pas qu’un seul type de productivité possible. Faire prédominer le développement des capacités humaines et économiser les moyens matériels est un enjeu crucial pour réarticuler agendas sociaux et environnementaux ? De même le rejet de l’industrialisme signifie-t-il qu’il faut accepter le déclin industriel de la France ? L’écologie industrielle est-elle un oxymore ? Et de même s’agissant des forces productives : sortir de son culte ne signifie pas renoncer à leur développement, mais se battre pour lui donner un autre contenu.

Au cours de son voyage intellectuel, Serge Audier évoque le grand sociologue du travail Georges Friedmann, d’abord communiste puis devenu très critique du stalinisme. Mais même cela n’a pas, pour lui, valeur de rédemption. Il critique « le dernier Friedmann » parce qu’il continuait de rejeter « une condamnation trop massive de la technique, prise comme un tout, alors que celle-ci peut sous certaines conditions, apporter "d’admirables et indispensables bienfaits" ». C’est là, une critique qui mène, me semble-t-il, à l’impasse Serge Audier tape aussi sur Simone de Beauvoir, « l’une des figures intellectuelles les plus éminentes de la gauche française et mondiale du XXème siècle » pour avoir repris à son compte la formule de Charles Ramuz, « la Nature est à droite ». « Ce qui est vrai, commente-t-elle, c’est que la Nature est une grande idée de la droite : elle apparaît comme l’antithèse à la fois de l’Histoire et de la praxis. » Une première gène vient des glissements progressifs de Serge Audier qui transforme quelques lignes plus loin « la Nature » de la philosophe existentialiste en « nature », puis en nature lorsqu’il réitère sa critique dans une interview sur son livre dans Télérama. La nature, ce n’est pas la Nature. Sur le fond, Serge Audier considère sans doute qu’on naît femme et qu’on ne le devient pas et qu’on peut être de gauche en le pensant.

 

Bernard Marx

Notes

[1Serge Audier : L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques. La Découverte, février 2019. Ce livre fait suite à La société écologique et ses ennemis publié en mars 2017 chez le même éditeur.

[2Michèle Riot-Sarcey : Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXème siècle en France. La Découverte, 2016.

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