Accueil | Chronique par Bernard Marx | 6 juin 2019

Les Verts saisis à leur tour par la tentation hégémonique

Découvrez vite l’épisode 17 des « choses lues par Monsieur Marx » !

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Dès le lendemain des élections européennes, David Cormand, secrétaire national de EELV, livre « à chaud » des réflexions, très discutables, même à froid.

Le succès électoral des écologistes aux élections européennes a été d’autant plus net, en France, qu’il n’avait pas été annoncé par les sondages. Il s’étend à la plupart des pays de l’Europe du Nord et se conjugue le plus souvent avec un recul des partis de la gauche et notamment de la gauche radicale. Ce n’est cependant pas un raz de marée. Le résultat de Yannick Jadot reste inférieur, en pourcentage des votants, à celui de Daniel Cohn-Bendit en 2009. Il n’empêche, affirme David Cormand, « les résultats des européennes font de nous le dépositaire de l’espoir… Tout doit changer. »

De quoi ce « tout » est-il le nom ? Essentiellement de la direction des affaires politiques alternatives au duo Macron/Le Pen et du contenu de ce projet. Le « tout » qui doit changer, c’est que l’écologie doit remplacer la gauche et transcender la question sociale. L’argumentation est la suivante :

1. Le clivage gauche/droite est obsolète :

« Le clivage qui structure ce paysage politique occidental depuis plus d’un siècle, entre une droite porteuse d’un capitalisme fordiste et la gauche d’inspiration marxiste et productiviste, est rendu obsolète par l’irruption de la question écologique. »

2. C’est la partie gauche du clivage qui est obsolète et doit être remplacée par l’écologie :

« La critique sociale du capitalisme est fondamentale, mais l’argument écologique dans la critique des conséquences de la révolution industrielle est essentiel. L’enjeu à venir est de revoir radicalement notre relation à la production et à la consommation. C’est en cela que la pensée écologiste n’est non seulement pas supplétive de la gauche hégémonique du siècle et demi qui vient de s’écouler, mais elle l’englobe et la transcende. »

« Il appartient aux femmes et aux hommes de bonne volonté, déterminé•e•s, à construire une alternative aux « droites », qu’elles soient libérale, conservatrice ou fasciste, d’inventer un nouvel imaginaire politique, mais aussi à des gauches devenues obsolètes à force d’avoir refusé de comprendre les nouveaux enjeux. »

« Il est temps pour l’écologie d’assumer le leadership de cette alternative. Notre feuille de route est simple : construire une force et une coalition à vocation majoritaire pour qu’enfin notre pays et l’Europe conduisent une politique environnementale et sociale à la hauteur de la crise que nous traversons. »

3. C’est en particulier le vieux monde du marxisme qu’il faut abandonner :

« La gauche d’inspiration marxiste telle qu’elle s’est épanouie depuis le début du XIXe siècle est "incomplète" théoriquement et idéologiquement pour répondre aux ravages causés par le modèle de développement. En ayant omis la question écologique, la pensée marxiste a fait deux concessions décisives au capitalisme : l’acceptation du productivisme et la valorisation de la consommation comme moyen d’émancipation. »

« La question n’est plus de penser la répartition des richesses engendrées par la révolution industrielle. La question politique essentielle, existentielle, des temps qui viennent est, pour l’humanité – notre civilisation humaine – d’apprendre enfin à habiter la Terre sans se détruire et sans la détruire. »

Un cache-misère ?

« La transcendance est une idée fausse », répond l’économiste Jean-Marie Harribey [1]. « Il est vrai, écrit-il, que le mouvement politique qui s’est réclamé de Marx pendant tout le XXe siècle a globalement ignoré l’écologie, au motif que tout relevait des rapports sociaux de production et que la transformation de la société se résumait à la destruction du capitalisme [2]. Autrement dit, que la question sociale submergeait tout. »

La question de l’intégration de l’écologie dans le combat émancipateur mérite donc d’être interrogée. Mais la réponse ne peut consister en une simple inversion des termes du problème. Celle-ci conduirait à l’échec « comme les révolutions du XXème siècle ont échoué ».

Un premier enjeu porte sur la capacité de fonder sur de telles bases une force sociale culturelle et politique capable de devenir une véritable alternative au duo des blocs de droite et d’extrême droite. Impossible dit, à juste titre, Jean-Marie Harribey : « La mobilisation sociale des gilets jaunes au cours des six derniers mois en France a répondu à sa manière : l’écologie au détriment du social est une impasse ». En France, les élections européennes ont confirmé globalement un ancrage social du vote écologiste se rapprochant de celui de la gauche classique. « Résumer le vote EELV à un vote de bobo citadin CSP+ serait réducteur », analyse Pierre Gilbert sur le site Le Vent se lève. Mais l’élargissement de la base sociale de ce vote est relative : « L’électorat des Verts se distingue certes par sa jeunesse (26% chez les 18-34 ans), mais surtout par son taux de diplômés et par son succès chez les cadres et les professions intermédiaires (respectivement 20 et 21% d’entre eux) ». Ils obtiennent de très bons suffrages chez les revenus supérieurs à 3000 euros par mois et réalisent, à l’inverse, leur moins bon score dans les catégories populaires (ouvrier et employé). Le bon résultat par rapport aux autres partis de gauche est certes dû à des reports de voix des électorats « de gauche », mais il doit aussi beaucoup à l’abstention massive des électeurs France insoumise de 2017.

« Qu’est-ce qui garantit que la prise de conscience écologique ne reste pas confinée à une fraction étroite de la société, celle qui finalement souffre le moins de la restructuration capitaliste ?, interroge Jean-Marie Harribey. Si, malheureusement, c’était le cas, la « transcendance » du social par l’écologie ne serait qu’un cache-misère, alors que – et c’est sa grandeur – l’écologie politique joue son rôle éminent en portant haut l’aspiration à un mode de vie soutenable. » Mais, ajoute -t-il, « la soutenabilité se définit à la fois socialement et écologiquement ». C’est effectivement une condition indispensable pour devenir une force sociale et politique réellement alternative. Les inégalités et le consumérisme ayant largement partie liée, c’est aussi une question d’efficacité pour combattre la crise environnementale.

Les politiques de transition écologique commencent par des plans massifs de relance des investissements qui rappellent les plans de relance keynésiens du new deal ou de l’après-guerre. D’où l’appellation fréquente de Green New Deal. Le plan pour le climat de la Fondation Nicolas Hulot [3], récemment publié, appelle ainsi à « libérer les investissements verts ». On pourra juger cela un peu paradoxal pour des projets de transformation de la société et du monde qui visent à abandonner l’impératif de la croissance. Mais surtout ce sont aussi les dimensions sociales et le rapport au capitalisme de ces politiques de transition écologique qui sont posés. Aux USA, le Green New Deal de la démocrate et socialiste Alexandria Ocasio-Cortez [4] est explicitement un plan écologique et social non un plan où le social est transcendé par l’écologie.

Et le capitalisme, on en fait quoi ?

L’enjeu crucial évidemment c’est le capitalisme. L’injonction des Verts d’abandonner le marxisme n’est certainement pas un bon signal. Car le marxisme ce n’est pas le culte de la consommation (« une fake news », comme dit Jean-Michel Harribey), et ce n’est pas simplement le productivisme. C’est aussi l’analyse critique du capitalisme comme système dont « la loi et les prophètes » sont l’accumulation du capital. C’est toujours cette transcendance qui règne. Elle est mondialisée. Et pour l’enjeu de l’écologie, cela a une certaine importance. C’est pourquoi le dialogue avec les forces critiques du capitalisme serait plus utile que les anathèmes et les prétentions à une nouvelle hégémonie.

Ceci d’autant plus que des clarifications sont nécessaires vis-à-vis des mesures et des réformes dominantes prétendant couler l’écologie dans le respect de la domination du système capitaliste et de l’économie de marché, que ce soit par des taxes, par des marchés des droits à polluer, par la finance verte et la marchandisation de la nature.

Jean-Marie Harribey pointe surtout le court-termisme du capitalisme « alors que la temporalité des évolutions naturelles relève du très long terme ». Le défi ne peut être relevé que par le dépassement du capitalisme financiarisé. « Une politique écologique, explique ainsi Jean-Marie Harribey, retrouvera sur son chemin la question de la propriété des institutions bancaires et des grandes entreprises stratégiques. Se contenter de modifier le régime de propriété conduit à l’échec, mais ignorer cela serait également une erreur capitale. »

Au « tout doit changer » lancé par David Cormand au nom d’EELV, il faut préférer le « tout peut changer » lancé dès 2015 par la journaliste Naomi Klein [5]. C’était un appel beaucoup plus rassembleur et ambitieux. Naomi Klein est longuement citée par le marxiste Paul Boccara en conclusion de ses livres parus à la même époque [6], soulignant la portée de transformation systémique radicale que la journaliste donne à l’enjeu climatique. « Que nous dit le changement climatique ?, écrit-elle. Que notre système extractiviste – c’est-à-dire basée sur l’extraction intensive de nos ressources naturelles – qui repose sur une croissance illimitée, une logique hypercompétitive et concentre le pouvoir dans les mains de moins de un pour cent de la population a échoué. Ramener nos émissions de gaz à effet de serre aux niveaux recommandés par les climatologues implique une transformation économique radicale. C’est aussi une formidable occasion de changer car, avec ou sans réchauffement climatique, notre système ne fonctionne pas pour la majorité de la population. Le principal obstacle n’est pas qu’il soit trop tard ou que nous ignorons quoi faire… Mais si la justice climatique l’emporte, le prix à payer pour nos élites sera réel. Je pense au manque à gagner du carbone non exploité par les industriels, mais aussi aux réglementations, impôts, investissements publics et programmes sociaux nécessaires pour accomplir ce changement. »

Et Naomi Klein soulignait la portée politique de l’enjeu en ces termes de loin préférables à l’injonction lancée par les Verts : « Cette crise qui nous place devant une échéance inéluctable, peut pousser tous les mouvements sociaux à se rassembler ».

 

Bernard Marx

Notes

[1Économiste atterré et coprésident du conseil scientifique d’Attac, Jean-Marie Harribey est notamment l’auteur du livre La richesse, la valeur et l’inestimable. Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste (Les Liens qui libèrent, 2013)

[2Pour une analyse critique des rapports de la gauche et de l’écologie, voir le livre de Serge Audier : L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques. La Découverte, février 2019. Ainsi que la critique dans cette rubrique

[3Alain Grandjean : Agir sans attendre. Notre plan pour le climat. Les Liens qui Libèrent, mai 2019.

[4Voir Aurore Lalucq : Etats-Unis : un Green New Deal en débat, Alternatives économiques, février 2019.

[5Naomi Klein : Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique. Actes Sud/Lux 2015.

[6Paul Boccara : Pour une nouvelle civilisation. Editions du Croquant, 2016.

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