Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 22 janvier 2015

À J-4 des élections

Les prises de position d’économistes – et pas des moindres – sur leurs enjeux et la perspective d’une victoire de Syriza auront été nombreuses, et majoritairement rassurantes. Mais les silences sont également révélateurs.

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Dans toute l’Europe et au-delà, de nombreux économistes ont pris position ou sont intervenus sur les enjeux des élections grecques du 25 janvier. On a cité ici Wolfgang Munchau, Thomas Piketty, Paul Krugman et Joseph Stiglitz.

De multiples prises de position

Il faut y ajouter les économistes signataires de l’appel "Changer la Grèce – Changer l’Europe – Changer pour toutes et tous !", ceux signataires de l’appel "La Grèce a besoin de croissance et d’une annulation de la dette" publié le 20 janvier sur le site du journal The Guardian et les prises de position individuelles des belges Paul de Grauwe et Paul Jorion, ou du Français Jean- Pierre Vesperini. S’ajoutent, sinon les prises de position, du moins les analyses du turc Kemal Dervis, de l’Italien Francesco Saraceno, du Hongrois Zsolt Darvas et de l’Autrichienne Pia Hüttl. Elles portent sur quatre questions clés directement liées à ces élections : la dette grecque, la sortie éventuelle de la Grèce de l’euro, le devenir de l’austérité et celui des réformes dites structurelles.

Que disent d’une façon ou d’une autre ces économistes ? Qu’il ne faut pas s’inquiéter d’une victoire de Syriza. Elle permettra au contraire de bouger les choses et de porter le débat de politique économique en Europe sur des mesures dont la nécessité devrait être évidente pour tous. La dette grecque est effectivement insoutenable. La politique d’austérité conduite dans ce pays est un désastre. La politique monétaire ne permettra pas à elle seule de sortir de l’engrenage déflationniste et il ne suffira pas d’y ajouter la mini relance du plan Juncker. La sortie de la Grèce de l’euro ne doit pas être agitée comme une menace, car elle constituerait un coût économique important et un engrenage politique qui pourrait être fatal pour l’Union européenne.

« Si la Grèce disparait »

Dans cet ensemble on notera deux voix discordantes. Celle de l’économiste Patrick Artus pour qui, « si la Grèce disparaît, cela couterait à l’Europe 0,3 point de croissance et 2,5 points de PIB d’endettement supplémentaire. Le contrechoc pétrolier offre à l’Europe un bénéfice équivalent à huit fois la disparition de la Grèce » (cité par Arnaud Leparmentier dans Le Monde du 8 janvier 2015).

On relativisera l’affirmation en se rappelant qu’il s’agit bien du même économiste qui, en 2007/2008, avait expliqué que la crise des subprimes était un problème d’ampleur somme toute limité. Mais on s’inquiétera malgré tout qu’un économiste de renom cesse de penser !

L’autre voix discordante est celle de Hans-Werner Sinn, économiste allemand le plus populaire et le plus influent auprès de la chancelière Angela Merkel. Cet économiste, pour qui ce qu’il affirme être bon pour l’Allemagne est en général bon pour l’Europe, ne se contente pas de dire que la sortie de la Grèce de l’euro n’aurait pas vraiment d’importance pour le reste de l’Union monétaire. Il vient d’expliquer aux Grecs, dans une interview au journal Ekathimeri, que ce serait tout à leur avantage. C’est, leur dit-il, la « seule voie pour sortir de la Vallée des larmes ». En réalité, c’est celle qu’il trouve, au bout du compte, la seule praticable, pour que l’Union monétaire européenne continue de ne pas être une union de solidarité et de transferts. Car même s’il doit admettre qu’un retour à la drachme se traduirait forcément par une certaine annulation de la dette grecque, ce serait la moins coûteuse pour les Allemands. Et pour le reste, que les Grecs se débrouillent eux-mêmes à rétablir leur compétitivité par un nouveau round d’austérité (lire ici).

Un silence qui fait du bruit

Au-delà de ces interventions, il faut aussi souligner le silence révélateur des économistes français les plus en vue, ceux qui ont table ouverte dans les médias et postes de responsabilité dans les cercles et les institutions. De Phillipe Aghion à Jean Tirole, d’Agnès Benassy-Quéré à Daniel Cohen, de Jean-Hervé Lorenzi à Jean Pisani-Ferry, du CEPII au CAE, de l’OFCE à France Stratégie, c’est silence radio.

L’enjeu n’est pourtant pas mince. Il appelle analyses et participation au débat public, surtout de la part de ceux qui s’estiment suffisamment experts pour éclairer les citoyens et conseiller les dirigeants politiques. En réalité, ce silence fait plaisir à entendre. Certes, aucun de ces économistes ne veut dire que Syriza a raison. Mais, aucun non plus, n’ose écrire qu’il a tort.

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  • Exactement. Grandeur et misère de l’économie actuelle. Tyrole par exemple, brillant à n’en pas douter, reste dans l’orthodoxie en privilégiant la microéconomie moderne des comportements, incapable de s’extraire de l’individu représentatif, parfaitement informé et visionnaire à l’infini. Représentatif de quoi ? de qui ? Peut-on comparer les princes d’Arabie Séoudite et le banlieusard du 93 ? Le mal, en économie comme ailleurs, est le dogme. Le dogme en économie confine à la religion : celle des théories classiques , y compris dans leurs développements néo-keynésiens (une véritable usurpation d’identité) ou Keynes aurait énormément de mal à se reconnaître. Les cursus universitaires sont encore sévèrement fermés partout dans le monde occidental aux non-orthodoxes. C’est toute une filière de la science économique non orthodoxe qu’on veut passer sous silence, alors même que l’on connaît les faiblesses criantes des théories classiques ! Il est temps de se demander pourquoi ?
    Oui, décidément, le silence de certains économistes peut aujourd’hui sembler aujourd’hui bien pesant ! Prendre position publique me semble un signe de bonne santé démocratique, exactement comme la parution de Charlie Hebdo.

    mattéo Le 26 janvier 2015 à 12:02
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