Accueil | Par Bernard Marx | 11 juin 2015

Crise financière : le retour ?

Le scénario noir d’une nouvelle crise financière est le plus probable, sans que l’on puisse en prédire la date. En effet, plutôt que de s’attaquer en urgence à ses causes, les dirigeants politiques préfèrent continuer de s’en prendre aux droits sociaux.

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La perspective d’une nouvelle crise financière refait surface. Le médiatique économiste Marc Touati, ancien directeur de la recherche économique et financière des groupes Banques populaires et Natexis, prédit un krach financier pour l’automne prochain. Patrick Artus, l’actuel directeur de la recherche économique de Natixis craint que 2017 soit « l’année d’une crise financière épouvantable ».

Cela pourrait bien, cependant, ne pas attendre encore deux ans, tant les déclencheurs possibles sont nombreux. Cette fois ci, cela pourrait partir de la Chine, analyse Jean Gadrey, qui compare le processus d’explosion de la dette alimentant une gigantesque bulle immobilière que connait ce pays à celui qui a conduit à la crise des subprimes aux États-Unis.

À moins que cela ne vienne de l’irresponsable volonté des dirigeants européens et du FMI d’obtenir, coûte que coûte, la reddition du gouvernement grec. L’absence d’accord, un défaut grec sur sa dette et une sortie de la Grèce de l’euro font craindre la reproduction d’un scénario comparable à celui de la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008. Y compris, à Barack Obama qui, le 8 juin lors de la réunion du G7, a pressé les Européens de trouver un accord pour ne pas créer « une volatilité indue » sur les marchés financiers. Certes, le ministre Michel Sapin minimise le danger financier : «  Ce n’est pas grave financièrement, ce n’est pas grave en termes d’activité économique. Par contre, ajoute-t-il, ce serait le projet européen qui serait mis en cause. » Sans parler de la Grèce, dont monsieur Sapin se moque comme de l’an quarante, la mise en cause du projet européen serait donc sans conséquence sur la situation économique et financière de l’Europe et du monde ? Le ministre des Finances le croit-il, lui-même, une seconde ? On aurait, en ce cas, touché le fond du "crétinisme" gouvernemental.

La faute aux Banques centrales ?

En tout cas, Patrick Artus a déjà désigné les responsables : ce sont les dirigeants des Banques centrales et les politiques d’émissions massives de liquidités qu’ils mènent depuis les années 1990. En quelques jours il vient de publier une demi-douzaine de notes (voir notamment "La « dynamique infernale » de la politique monétaire" et "Comment juger de l’efficacité d’une politique monétaire expansionniste ?"

« La politique monétaire des pays de l’OCDE, explique-t-il, est prise dans une "dynamique infernale" qui conduit à des crises financières de plus en plus graves. » La mécanique est la suivante : la création monétaire rapide conduit à des bulles sur le prix des actifs. Loin de conduire à des changements rapides de politique monétaire, la hausse des prix des actifs sont au contraire considérés comme un moyen de désendettement, de reprise de la consommation et des investissements. Les bulles continuent donc de gonfler jusqu’à éclater lorsque les taux d’intérêt remontent ou lorsqu’un ralentissement économique se produit avant même la remontée des taux.

La crise n’entraîne pas un assainissement par la survie darwinienne des meilleurs. Ce sont au contraire les entreprises les plus productives qui sont les plus fragiles financièrement et qui trinquent le plus. Il y a destruction de capacités et perte de croissance potentielle. D’où des politiques monétaires encore plus expansionnistes pour sortir du marasme, qui conduisent à des bulles plus importantes, entraînant une crise plus importante que la précédente. La crise de 2008 a été plus grave que celle de 2000/2001 et « une crise financière encore plus grave que celle de 2008/2009 (est) à attendre dans le futur ».

« Boîte de nuit »

Cette tentative d’expliquer les crises financières par le laxisme des banquiers centraux, et plus globalement des politiciens, n’est pas nouvelle. Elle était déjà mise en avant par le libéral Friedrich Hayek pour expliquer la crise de 1929. Le problème, c’est qu’elle masque les causes et les responsabilités sociales essentielles. Il ne suffit pas de constater que l’argent facile des banques centrales produit des bulles. Il faut expliquer pourquoi il sert à des investissements spéculatifs et financiers et pourquoi il est si peu utilisé pour des investissements productifs matériels et humains et pour développer les emplois et les rémunérations salariales.

Pour Patrick Artus, la politique monétaire est un mauvais substitut aux politiques économiques structurelles. Par quoi il faut entendre évidemment les réformes de libéralisation du marché du travail et des marchés de biens et de services. L’économiste de la banque Natixis laisse entièrement de côté la logique actionnariale des entreprises, le rôle des banques et de la finance et l’instabilité fondamentale des marchés financiers. On ne s’étonnera donc pas que l’explication de la crise financière annoncée par le laxisme des banques centrales fasse flores dans les médias, via la métaphore de la boite de nuit. « Les marchés sont devenus une immense boîte de nuit, écrit, par exemple, l’éditorialiste des Échos, Guillaume Maujean. Pour étouffer la crise, DJ Mario a mis la musique à fond et rempli les verres un peu plus que de raison. Les participants se sont enivrés sans s’apercevoir que les portes de sortie se rétrécissaient. Et que tout le monde ne pourrait quitter les lieux quand minuit sonnera. La fête n’est pas tout à fait finie en Europe. Les taux sont toujours bas, les places financières restent assez haut perchées. Mais quand la fin de partie sera sifflée, quand les derniers bols de punch seront retirés, les mouvements de foule seront d’autant plus violents ».

Évidemment si l’on veut comprendre vraiment ce qui se passe et savoir ce qu’il faudrait faire, il est indispensable de réintroduire les chaînons essentiels et manquants.

L’oligopole bancaire

François Morin, professeur émérite de Sciences économiques à l’université de Toulouse et ancien membre du Conseil général de la Banque de France et du Conseil d’analyse économique (CAE), place la domination des grandes banques multinationales au centre de l’analyse. Ces grandes banques, explique-t-il dans son nouveau livre, L’hydre mondiale. L’oligopole bancaire), ce sont les vingt-huit banques que le G20 a lui-même définies comme des banques systémiques, c’est-à-dire celles dont la faillite aurait des répercussions en chaîne entraînant une crise financière générale.

Ces banques ont pris cette dimension à la faveur de la globalisation des marchés monétaires et financiers dans les années 1990. Parmi elles on compte notamment huit banques américaines, seize européennes (dont quatre britanniques, quatre françaises, deux suisses, et une allemande) et quatre asiatiques. Leur total de bilan est l’équivalent de la dette publique mondiale et quatorze d’entre elles, qui en constituent si l’on peut dire le noyau dur, produisent l’essentiel des produits financiers dérivés. Non seulement ces banques occupent une position dominante, sur les marchés monétaires et financiers du monde, mais depuis une dizaine d’années, elles en abusent, ayant multiplié entre elles les ententes à caractères frauduleux visant à manipuler à leur profit la formation des taux de change et des taux d’intérêt, c’est-à-dire les deux prix les plus essentiels de la finance, libéralisés dans les années 1970, et 1980 au détriment de la souveraineté des États.

Les nouvelles régulations opérées après la crise financière de 2007/2008 que les banques systémiques ont provoquée, n’ont entamé en rien la puissance de l’oligopole, juge François Morin. Elles n’ont pas modifié non plus fondamentalement leur logique financière et leur comportement. Leur grand exploit à cette occasion est surtout d’avoir pu transférer la plus grande partie de leur dette privée devenue toxique en dette publique.

L’oligopole bancaire reproduit ainsi les mécanismes qui ont entrainé la crise précédente se nourrissant des politiques monétaires laxistes des banques centrales incapables de leur imposer un changement de comportement. Une bulle des dettes souveraines gonflées notamment par les transferts réalisés s’est toutefois ajoutée aux autres bulles d’actifs.

C’est pourquoi, dit François Morin, le scénario noir d’une nouvelle crise financière est le plus probable sans que l’on puisse en prédire la date. Elle pourrait être déclenchée par l’éclatement de la bulle obligataire (à la suite du défaut d’un État) ou par celui de la bulle des marchés actions menacée de plus en permanence par les dérives du trading à haute fréquence, ou encore par la faillite d’une banque systémique après des spéculations hasardeuses sur les marchés dérivés. Et cette crise risque fort d’avoir des conséquences encore plus graves que la précédente, compte tenu de la paralysie des États surendettés par le traitement de la crise passée et rendus exsangues par l’austérité budgétaire.

Il est temps plus que temps de démanteler l’oligopole bancaire mondial, conclut François Morin. Non pas en essayant d’introduire plus de concurrence entre ses membres, car cela n’entamerait pas leur caractère systémique. Il faut a minima établir une stricte séparation des banques de dépôts et d’investissement, et il faut surtout « une réforme du système monétaire et financier international qui redonnerait aux États une souveraineté monétaire à travers la création d’une monnaie commune ». On en est évidemment très loin tant domine le renoncement des responsables politiques, qui, somnambules, préfèrent s’attaquer aux droits sociaux, aux dépenses sociales et aux professions réglementées.

Voilà pourquoi il faut s’attendre, hélas, à une nouvelle crise financière.

Les derniers livres de François Morin

La grande saignée. Contre le cataclysme financier à venir, Lux Editeur, 2013.
L’hydre mondiale. L’oligopole bancaire, Lux Editeur, 2015.

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