Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 2 janvier 2015

Entreprise et finance : les vraies réformes prioritaires

Le dossier Alstom prouve une fois de plus que les réformes structurelles nécessaires ne sont ni celles qui attaquent le droit du travail, ni même celles des notaires et des avocats. Ce qui serait vraiment prioritaire serait de réformer l’entreprise et la finance.

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À force de voler de victoire en victoire comme celle que le gouvernement prétend avoir remporté pour Alstom, il ne restera finalement plus d’industrie française. Mais les poches des actionnaires et celles des dirigeants de l’entreprise regorgeront. On pourrait voir là une histoire française. Ce qu’elle est indiscutablement, mais elle n’est pas que cela. Ce qu’il advient finalement d’Alstom est également symbolique du modèle de l’entreprise financiarisée qui continue de dominer en France, en Europe et aux USA, sept ans après le déclenchement de la crise.

Cet enjeu systémique devrait être un champ de réformes structurelles prioritaires si l’on veut réussir à sortir de la stagnation, du chômage de masse et des résistibles ascensions antidémocratiques qui rôdent un peu partout. Au lieu de quoi les dirigeants de notre pays, ceux de l’Europe et leurs conseillers économistes rabâchent qu’il faut s’en prendre aux privilèges des notaires, des avocats et surtout au droit du travail.

Alstom... et à la fin c’est l’industrie française qui perd

Les actionnaires d’Alstom (dont Bouygues qui détient près de 30% des actions) ont finalement voté le 19 décembre 2014 la vente de son pôle énergie à l’américain Général Electric et son recentrage sur les transports. Le ministre Emmanuel Macron, qui a donné son accord en vertu du droit de veto dont disposait le gouvernement français sur une industrie stratégique, considère que les conditions de la vente garantissent « les intérêts de l’État, la pérennité de la filière nucléaire et la sécurisation de l’approvisionnement énergétique de la France... et que le nouveau groupe Alstom, par le biais de cette transaction, disposera de tous les moyens pour développer un champion français et européen dans le secteur des transports ». L’examen des conditions de la vente, maintenant rendues publiques, et d’autres décisions des actionnaires et de l’État montrent qu’il n’en est rien. L’accord est beaucoup plus déséquilibré que promis il y a quelques mois ainsi que l’a analysé en détail le site DéontoFi.com.

Alstom ne recevra pas 12,3 milliards d’euros de la part de General Electric obtenus pour la cession de sa branche énergie, mais 7,3 milliards – soit 40% de moins. En effet, General Electric récupère 2 milliards de trésorerie détenus par la branche énergie d’Alstom. Alstom paye 2,5 milliards pour garder un droit de regard sur ces activités. Il paye aussi 600 millions pour l’achat à General Electric d’activités de signalisation supposés renforcer la branche transport. Sur les 7,3 milliards, il faut encore déduire 600 millions d’euros pour une amende record infligée à Alstom par les États-Unis pour des faits de corruption. Général Electric n’en paiera rien, bien que le groupe américain se soit engagé à supporter tous les passifs et risques associés au pôle énergie du groupe français.

Dans les trois co-entreprises créées pour préserver les intérêts stratégiques français dans les turbines à gaz, à vapeur et nucléaires et dans l’énergie renouvelable, le pouvoir restera de fait dans les mains de General Electric. Quant à l’avenir de la branche transport, il sera lourdement pénalisé par les actionnaires du groupe qui prélèveront sans doute plus de la moitié des 6,7 milliards d’euros nets reçus pour se verser un dividende exceptionnel.

Si l’on ajoute enfin, cerise sur le gâteau, les 150.000 actions gratuites (4 millions d’euros) payées par le conseil d’administration au PDG Patrick Kron en remerciement d’une si belle négociation avec le groupe américain et l’État français, on aura au total un exemple supplémentaire des maux qui gangrène l’industrie française : les comportements rentiers des actionnaires, la soumission intéressée des dirigeants des grandes entreprises, le délitement du système d’innovation industrialo-étatique à la française et la palinodie des dirigeants politiques.

C’est à ces maux là qu’il conviendrait de s’attaquer par des réformes de structures, au lieu de celles qui donnent la priorité à l’augmentation des marges de rentabilité par la baisse du coût salarial. Celles-ci, souligne l’économiste Barry Eichengreen, qui en défend pourtant le principe, seraient, actuellement, totalement contreproductives car déflationnistes, alors que c’est là le risque majeur qu’il s’agit de combattre. « Les réformes structurelles qui augmentent la flexibilité du marché du travail et des autres marchés sont également déflationnistes. Encourager cette flexibilité alors que le taux de chômage est supérieur à 11% permettra aux entreprises de diminuer les salaires, et en conséquence de diminuer les prix pour remporter des parts de marché. De la même manière, en intensifiant la concurrence, la dérégulation va conduire à une baisse des prix. »

Financiarisation et mainmise actionnariale

Bien entendu, la France n’est pas seule concernée par les méfaits de la financiarisation et de la mainmise actionnariale sur la gestion des entreprises. C’est au contraire un trait caractéristique de la crise actuelle qui perdure, au-delà des résultats économiques plus favorables des États-Unis ou du Royaume Uni. Ainsi, General Electric vient lui-même d’annoncer un programme de distribution de dividendes et de rachat d’actions de 40 milliards de dollars pour 2015 et 2016. sur

Des économistes américains ont publié récemment des études documentées sur les effets de la financiarisation et de la domination de la gestion actionnariale sur les grandes firmes des États-Unis. Parmi eux, William Lazonick, professeur et directeur du Centre pour la compétitivité industrielle de l’Université du Massachusetts et président de Réseau de recherche université-industrie, a mis en relief l’ampleur des dividendes et des rachats d’actions opérés au profit des actionnaires et des dirigeants d’entreprises largement payés en stock-options. Dans de nombreuses grandes entreprises américaines, les distributions aux actionnaires et aux dirigeants sont même supérieures aux bénéfices nets réalisés par les groupes. Cela se fait au détriment de l’innovation, de la recherche et développement, de l’emploi et des investissements productifs. Le top 10 des groupes ayant effectué les plus gros rachats d’actions établi par William Lazonick (calculs effectués sur la période 2003-2012) est tout à fait instructif.

Dans une lettre ouverte à Tim Cook, le PDG d’Apple, publiée en octobre dernier sous le titre "Ce qu’Apple devrait faire de son énorme accumulation d’argent", l’économiste fustigeait particulièrement l’utilisation des profits à des rachats massifs d’actions conformément aux injonctions des milliardaires détenteurs d’actions directement ou via les fonds d’investissement qu’ils contrôlent.

Il explique en particulier pourquoi les 51 milliards de dollars déjà dépensés par Apple en rachats d’actions sous le leadership de Tom Cook « sont une mauvaise allocation de ressources à la fois pour l’entreprise et pour l’économie américaine ». « Des preuves de plus en plus nombreuses, écrit-il, montrent que les rachats portent une responsabilité substantielle dans l’extrême concentration des plus hauts revenus et dans les disparitions d’emplois de la classe moyenne aux États-Unis au cours du dernier quart de siècle. » « Pour soutenir le processus d’innovation et contribuer à la prospérité durable de l’économie américaine », Apple ferait donc mieux, selon lui, d’utiliser ses profits à la formation de ses employés, à des investissements socialement utiles (« Qu’Apple jette des dizaines de milliards de dollars dans des rachats d’actions quand il a le savoir et le pouvoir de contribuer à la solution d’une pléthore de maux sociaux, est une farce ») et à mieux prendre sa part dans le financement des budgets publics (« Au cours de la dernière décennie, nos plus grandes entreprises ont dépensé environ 4.000 milliards de dollars en rachats d’actions tandis qu’une grande partie des besoins en infrastructures et en éducation ou bien sont restés sans réponse ou bien nous ont enfoncé dans la dette »).

Préconisations d’économistes atterrés

Il faut donc sortir d’urgence les entreprises de la domination de la gestion actionnariale à laquelle se sont ralliés de fait les investisseurs institutionnels telles que les compagnies d’assurance. Ainsi en Europe, il est totalement vain d’espérer, sans cela, une reprise des investissements productifs, qui plus est, une reprise des investissements réellement utiles et efficaces. De ce point de vue, le plan Juncker ne pèche pas seulement par la petitesse de son ambition, mais aussi parce qu’il ne contient pas les réformes qui permettraient vraiment aux entreprises de prendre le chemin de ces investissements. Il y a tout lieu de s’attendre, comme le note Damien Dallery, coordinateur du programme Nouvelle prospérité à l’IDDRI (Institut de recherche sur le développement durable à Sciences Po), de s’attendre à voir financées des infrastructures routières et aéroportuaires gourmandes en énergie aussi bien que des projets ferroviaires et non les investissements qui devraient en priorité être réalisés « dans la mobilité durable, la rénovation des logements, la résilience du système énergétique, les interconnexions énergétiques ou les énergies renouvelables ».

Trois Économistes atterrés, Thomas Dallery, Tristan Auvray, Sandra Rigot décortiquent cet enjeu dans une note publiée récemment. Ils préconisent une réforme de la gouvernance des entreprises dans laquelle le conseil d’administration ne serait plus seulement l’instance de représentation des actionnaires, mais aussi celle de l’ensemble des parties prenantes, ainsi qu’une réforme des normes comptables internationales. Ils insistent surtout sur la création d’une nouvelle institution financière de statut public, la Banque partenariale de financement de l’investissement (BPFI). Cette banque serait financée par des émissions d’obligations auxquels les investisseurs institutionnels seraient « forcés ou incités » à souscrire. Elles bénéficieraient aussi d’apports directs des ménages dans la mesure où elle pourrait mettre en avant son rôle socialement utile.

La nouvelle institution disposerait d’une capacité de financement extrêmement importante, pouvant alimenter les projets d’investissement à long terme des entreprises. « La BPFI financerait des projets d’investissement par son apport financier. Elle contribuerait aussi au redémarrage de l’investissement par diminution de la pression actionnariale. » Les investissements ainsi financés ne grèveraient pas le déficit public. Une telle structure, gérée de façon partenariale, serait donc susceptible d’être pour l’État « un nouveau véhicule au service d’une politique industrielle fléchée sur le financement de la transition écologique et sociale ». « Cette nouvelle institution, disent les économistes, permettrait ainsi d’expérimenter une réelle démocratie dans la définition de ce qui constitue le bien commun, et dans la manière dont la société se construit un avenir par l’investissement productif. »

Bref, il s’agirait de créer ce que la Banque publique d’investissement (BPI) aurait dû être et ce qu’elle n’est pas.

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