Accueil | Par Bernard Marx | 16 juin 2015

Grèce : c’était un temps déraisonnable

Le 20 juin auront lieu en France et en Europe des manifestations et des réunions d’assemblées citoyennes en solidarité avec le peuple grec. La participation la plus massive possible est vivement espérée. L’issue d’une partie cruciale est en train de se nouer.

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Dimanche 14 juin, la reprise de la "négociation" entre les représentants du gouvernement grec et ses créanciers a duré quarante-cinq minutes. Le gouvernement grec avait répondu à la demande de nouvelles propositions formulée par les créanciers, notamment l’acceptation de l’objectif d’excédent primaire de 1% du PIB pour cette année. Ceux-ci ont remis sur la table quasiment à l’identique, les demandes qu’ils formulent depuis dix mois, d’abord au gouvernement Samaras puis, depuis février, au gouvernement grec élu pour sortir d’une austérité catastrophique. À accepter en bloc. Les demandes des créanciers sont « irrationnelles. Nous attendons patiemment qu’ils accèdent au réalisme », a dit lundi Alexis Tsipras.

« Un vrai sentiment de 1914 »

L’affirmation d‘Alexis Tsipras est grave. Il n’y a pas, en effet, de négociation possible en dehors de la confrontation de points de vue rationnels représentants des points de vue et des intérêts divergents, mais recherchant un compromis raisonnable et viable et construisant une communauté d’intérêt. À agir de façon irrationnelle ou, pour le dire autrement, de manière arbitraire selon la raison du plus fort, les créanciers nous mènent à la catastrophe. « Les créanciers de la Grèce ont transformé les négociations en guerre », a résumé Yanis Varoufakis dans une interview donnée le 9 juin au journal allemand Tagesspiegel (à lire in extenso).

Comme le dit à raison Paul Krugman, « il y a un vrai sentiment de 1914 dans ce qui se passe maintenant, l’idée de fierté, d’agacement et de vrais mauvais calculs sont en train de faire tomber l’Europe de la falaise... Certains des acteurs principaux semblent bizarrement fatalistes, prêts et même impatients d’arriver à la catastrophe – une sorte de version moderne de "l’esprit de 1914" dans lequel un grand nombre de gens étaient enthousiastes à l’idée d’entrer en guerre. Ces protagonistes, ajoute-t-il, se sont persuadés que le reste de l’Europe peut ignorer sans problème une sortie de la Grèce de la zone euro, et qu’un tel départ pourrait même avoir un effet salutaire en montrant le prix qu’il faut payer pour un tel comportement. Mais ils font une terrible erreur. Même sur le court terme, les garde-fous financiers qui seraient censés contenir les effets d’une sortie de la Grèce n’ont jamais été testés et pourraient bien échouer. En plus de ça, la Grèce, qu’on le veuille ou non, fait partie de l’Union Européenne et ses problèmes se répandraient certainement sur le reste de l’union même si les fondements financiers restaient. »

Et pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit. L’éditorialiste du Financial Times, Wolfgang Münchau a fait les comptes. L’application du programme d’ajustement budgétaire de quatre ans exigé par les créanciers conduirait à une baisse combinée du PIB grec sur quatre ans de 12,6%, débouchant alors en 2019 sur un taux de dette / PIB de 200%. « Ma conclusion, écrit l’éditorialiste, est que l’acceptation du programme de la Troïka constituerait un double suicide – pour l’économie grecque, et pour la carrière politique du premier ministre grec. » Cela n’empêche pas le rédacteur économique du Monde, Vincent Giret, de mettre la marche à l’abime sur le dos du « jusqu’au-boutisme du gouvernement grec ».

Pour ses calculs, Wolfgang Münchau a pu s’appuyer sur ceux du FMI et de son économiste en chef Olivier Blanchard, qui a admis en 2013 s’être totalement trompé sur l’impact du programme d’austérité imposé à la Grèce. Le FMI avait complètement sous-estimé ce que l’on appelle le multiplicateur des dépenses publiques. Cela n’empêche pas le FMI de camper à nouveau sur les exigences de baisse des retraites, de hausse de la TVA et de démantèlement du droit du travail. On doit à cette obstination une bonne partie de l’échec de la "négociation" de ce week-end. La Grèce avait proposé de compenser le rejet de la baisse des retraites par une baisse des dépenses militaires. Ce n’est pas une réforme structurelle a jugé le FMI.

Dette insoutenable

Depuis le début, la vraie question est en fait celle de la dette que les politiques de la Troïka, servilement appliquées par les gouvernements grecs, ont rendue encore plus insoutenable qu’en 2009. La Grèce n’a pas payé l’échéance de 300 millions au FMI le 5 juin. Elle a pu bloquer le paiement de toutes les échéances de ce mois au 30 juin soit 1,3 milliards d’euros. Les 7,2 milliards d’aide qui sont la contrepartie de la négociation en cours repartiront pour l’essentiel immédiatement en paiement des échéances et ne serviront en rien à relancer l’économie grecque. D’ici 2020, la Grèce devra rembourser 35 milliards d’euros, soit plus de 18% du PIB actuel. C’est pour cela que les créanciers cherchent à lui imposer un excédent budgétaire primaire équivalent, à coups de "réformes structurelles" socialement, économiquement et politiquement ravageuses et donc totalement irrationnelles.

Le FMI admet que cette dette est insoutenable et qu’une restructuration devra intervenir. Le gouvernement grec a mis un plan de restructuration sur la table. L’Union européenne, Allemagne en tête, ne veut pas entendre parler de restructuration. Moyennant quoi... le FMI refuse tout compromis sur l’excédent budgétaire grecs et sur les "réformes" qui l’accompagnent et qui rendront la dette grecque en réalité encore plus insoutenable. À moins que, faute d’accord, la Grèce ne fasse défaut dès juillet et qu’elle ne soit entraînée, par le jeu des réactions en chaine, à une sortie de l’euro et à un défaut généralisé sur toute sa dette – y compris les 160 milliards dus à l’Allemagne et à la France. Bienvenue en Ubuland !

Thomas Piketty en a bien résumé les mœurs dans une récente interview à Marianne : « De quoi a-t-on discuté jusqu’à présent ? De l’obligation pour les Grecs de payer jusqu’à 4 % de leur PIB d’impôt en plus de ce que nécessitent leurs dépenses publiques pour rembourser la dette publique. A vouloir absolument que les Grecs payent, on invente le paiement éternel, la pénitence éternelle. Alors même que les jeunes Grecs ne sont pas plus responsables que les jeunes générations d’Allemands des années 50-60 pour les "bêtises" bien plus grosses de leurs parents. Il faut être clair, cela ne se fera pas. Ce que les Allemands veulent absolument éviter, on finira de toute façon par le faire : restructurer la dette grecque, et avec elle l’ensemble de celles des pays de la zone euro. Car, pour que l’annulation des dettes pour certains soit acceptable pour les uns, il faudra aussi le faire pour les autres, comme le Portugal. La leçon à tirer de ce triste épisode, c’est que la rigidité doctrinale sur le paiement des dettes est contre-productive et absurde. La dette est une question politique, citoyenne, pas technique. À trop la laisser à un petit groupe d’experts, de technocrates et de financiers, on arrive justement à des solutions idéologiques ! »

Et sa conclusion est la bonne : au-delà de la dette grecque, c’est bien l’ensemble du problème de la dette publique dans l’Union européenne qu’il faut traiter.

"Gracques" enragés

C’est certainement ce qui fait enrager les "Gracques". Ce « groupe informel d’anciens hauts fonctionnaires socialistes » qui vieillissent en ultras est prêt à engager la France et l’Europe dans toutes les aventures pour défendre les intérêts des banquiers, financiers et oligarques de haut vol qu’ils sont devenus. Quand il y a surendettement, c’est toujours la faute des emprunteurs, jamais celle des préteurs. La seule chose qui compte est qu’ils rentrent – et à n’importe quel prix – dans leurs fonds. Et si non, que l’on condamne les mauvais payeurs aux galères éternelles afin de faire passer à tout le monde le goût de ce pain-là. « M. Tsipras est un braqueur de banque qui menace de tout faire sauter », écrivent-ils, dans un texte hallucinant, publié il y a deux jours sur le site des Échos.

L’anonymat étant la règle, dans ce groupe courageux mais pas téméraire, on ne sait si la plume a été cette fois ci tenue par Jean-Pierre Jouyet, Denis Olivennes, Bernard Spitz (le patron de la Fédération française des assurances) ou par François Villeroy de Galhau (le récent ancien dirigeant de BNP-Paribas que l’on présente comme le futur gouverneur de la Banque de France), tous réputés faire partie du groupe. Quoi qu’il en soit, cette prose d’incendiaires montre a contrario, l’importance du travail d’audit de la dette conduite par le Parlement grec dont les premiers travaux vont être incessamment rendus publics.

Les réformes, parlons-en !

L’irrationnel domine dans les "réformes" que les créanciers veulent imposer à la Grèce. Comme l’analyse James Galbraith, économiste américain et ami de Yanis Varoufakis, « ce qui manque dans les demandes des créanciers c’est... la réforme ».

« La véritable réforme, explique-t-il, est un processus qui exige du temps, de la patience, de la planification et de l’argent. La réforme des retraites et de l’assurance sociale, les droits du travail modernes, les privatisations raisonnables et la collecte effective des impôts sont des réformes. Comme le sont les mesures relatives à l’administration publique, au système judicaire, à la perception des impôts, à l’intégrité des statistiques et à d’autres questions, qui sont en principe convenues et que les Grecs souhaitent mettre en œuvre – ce que les créanciers refusent pour des raisons de négociation. Il devrait s’agir d’un programme d’investissements ciblés sur des services de qualité que la Grèce est apte à fournir, y compris dans les soins de santé, de soins aux personnes âgées, l’enseignement supérieur, la recherche et les arts. La réforme suppose d’admettre que la Grèce ne peut pas réussir en calquant purement et simplement ce que font d’autres pays. La Grèce doit être différente : un pays avec des petites boutiques, des petits hôtels, une haute culture, et des plages ouvertes. Une restructuration de la dette qui ramènerait la Grèce sur les marchés (et oui, cela pourrait être fait, et les Grecs ont une proposition visant à faire) serait également, selon tous les critères raisonnables, une réforme ».

« L’objet réel du programme des créanciers, ajoute-t-il, n’est donc pas la réforme. Des coupes dans les retraites, des baisses de salaires, des augmentations d’impôts et des ventes en catastrophe sont exigées avec la pensée magique que l’économie se rétablira en dépit d’impôts plus élevés, de la baisse du pouvoir d’achat, et de l’exportation des bénéfices des entreprises privatisées. La magie a déjà été testée pendant cinq ans, sans succès dans le cas grec. Voilà pourquoi, au lieu de récupérer, comme prévu après le plan de sauvetage de 2010, la Grèce a subi une perte de plus de 25% de son revenu sans aucun redressement en vue. Voilà pourquoi le fardeau de la dette est passé d’environ 100% du PIB à 180%. Mais admettre cet échec, dans le cas de la Grèce, serait saper l’ensemble du projet de politique européenne et l’autorité de ceux qui le mettent en œuvre ».

Et pendant ce temps-là, François Hollande...

Les négociations sont donc dans l’impasse. « Soit le gouvernement grec va trop concéder, perdre son soutien populaire et s’effondrer, note James Galbraith. Et, dans ce cas, juge-t-il, que le résultat final soit une nouvelle mise sous administration judiciaire du pays ou Aube Dorée, la démocratie est morte en Europe. Soit, à la fin des fins, les Grecs seront obligés de prendre – avec un coût et des risques énormes - leur destin en mains, et d’espérer de l’aide d’où qu’elle vienne. »

François hollande a, en début de semaine, enjoint à Alexis Tsipras de reprendre « le plus vite possible la négociation » avec ses créanciers. C’est tout ? C’est tout ! Face à un enjeu historique, le président de la République française, qui pourrait tant peser sur le cours de l’Europe, continue de se cacher derrière les institutions européennes et derrière les positions allemandes dont il ne se démarque nullement. Comme le dit encore Thomas Piketty, « cette stratégie, permettant de se défausser alternativement sur Bruxelles ou Berlin, est confortable, mais irresponsable quand on sait qu’à la fin des fins toute cette mécanique s’effondrera, parce qu’elle ne marche tout simplement pas. Si le gouvernement français laissait faire ceux qui, comme Wolfgang Schäuble en Allemagne, veulent pousser les Grecs dehors, il porterait une terrible responsabilité historique ».

C’est aussi pour exiger que le gouvernement français prenne toutes ses responsabilités et soutienne enfin les demandes raisonnables du peuple et du gouvernement grec, que pour ma part, je manifesterai samedi 20 juin à Paris de Stalingrad à la République.

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Vos réactions

  • Evidemment, nous avons envie de montrer notre solidarité avec le gouvernement Grec, mais vous semblez oublier que cette manifestation est uniquement prévue à Paris. En province, c’est le silence radio.

    Je trouve cette attitude complètement contre-productive. Ce manque d’organisation est déplorable. Plutôt qu’appeler les gens à manifester, il faudrait leur donner les moyens de le faire.

    Fabien Le 17 juin 2015 à 09:22
       
    • Mais allez-y Fabien ! Organisez ! Mobilisez de votre côté !
      Marre des critiqueurs qui attendent tout des autres !!!

      Catherine Melin Le 17 juin 2015 à 12:24
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  • @Catherine Melin
    Seule une organisation structurée, existante, a les moyens de préparer et d’organiser une manif. Votre critique, c’est du vent.

    Jean-Marie Le 17 juin 2015 à 22:30
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  • A Montpellier :
    samedi ,distribution de tracts ,16h,place J.Jaurès pour annoncer la semaine .
    Lundi 22 juin : 20h cinéma Utopia : Syriza, espoir sur le fil
    Film/débat avec Anastassia POLITI de Syriza
    Mercredi 24 juin : Rendez-vous à partir de 17h sur la Comédie ,
    déambulation ,théâtre de rue .
    Vendredi 26 juin : " La Tourmente Grecque " 20h salle G. de Nogaret
    Film débat en présence du réalisateur Philippe Menut.

    Collectif Montpelliérain de Solidarité avec le Peuple Grec Le 18 juin 2015 à 02:04
  •  
  • L’euro est une monnaie étrange.Adoptée sans autorisation par le Kosovo,et la Macédoine,elle n’est utilisée par certains pays de l’UE,comme la Suède,le Danemark ou la Grande bretagne.
    Le cas du Danemark et de la Suède a été évoqué,voici celui de la Grande Bretagne.
    L’euro n’est pas la devise adoptée par le Royaume-Uni dans son entier, le pays a négocié une option de retrait d’une partie du traité de Maastricht lui permettant de conserver la livre sterling. Suite aux élections de 2010, le gouvernement a confirmé ne pas souhaiter rejoindre la zone euro durant son mandat.
    Lé de Maastricht prévoyait initialement que tous les membres de l’Union européenne rejoignent la zone euro une fois les critères de convergence remplis. Le Royaume-Uni a ratifié ce traité mais avec une option de retrait, sous le traité d’Édimbourg, lui permettant de ne pas être obligé d’adopter l’euro.
    En Grande-Bretagne et en Irlande-du-Nord, l’euro n’est pas la monnaie officielle mais se trouve être assez largement accepté de facto dans les magasins ayant une clientèle touristique.
    A Gibraltar, l’euro est utilisé de facto comme une second monnaie par la plupart des commerces privés du fait de la proximité avec l’Espagne et du statut particulier de ce territoire.
    Dans les zones sous souveraineté britannique de Chypre (Akrotiri et Dhekelia), l’euro est l’unique monnaie officielle et la législation britannique a été adapté en ce sens. En effet le Traité sur l’indépendance de Chypre imposait l’utilisation de la monnaie chypriote dans ces zones et cette obligation perdure depuis le passage de Chypre à l’euro au 1er janvier 2008. Toutefois le Royaume-Uni ne dispose à ce titre d’aucun droit d’émission de pièces. C’est le seul territoire britannique où l’euro est la monnaie légale.

    Maurice Le 22 juin 2015 à 07:58
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