Accueil | Par Bernard Marx | 2 juin 2015

Inégalités : une question politique de plus en plus structurante

On peut prendre la mesure de l’importance de la question des inégalités au fait que l’OCDE, l’une des institutions internationales les plus attachées à la promotion du libéralisme économique, tire la sonnette d’alarme.

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L’OCDE vient de publier un rapport sur les inégalités dans les 34 pays membres de cette institution internationale (pays "avancés" et certains pays émergents d’Europe et d’Amérique Latine) significativement intitulé "Tous concernés : Pourquoi moins d’inégalités profite à tous". Que dit le rapport ?

1. que les inégalités de revenus ne cessent de s’aggraver et « qu’un point critique est atteint ».
C’est le secrétaire général de l’institution, Angel Gurría qui le dit en présentant le rapport : « Nous avons atteint un point critique. Les inégalités dans les pays de l’OCDE n’ont jamais été aussi élevées depuis que nous les mesurons. » Effectivement en 2013 les revenus des 10% étaient 9,6 fois supérieurs à ceux des 10% les plus pauvres, alors que le ratio était de 7,1 en 1980 et 9,1 en 2000.

Cela est d’autant plus significatif que le rapport entre le revenu moyen des 10% les plus riches et le revenu moyen des 10 % les plus pauvres tend à écraser les inégalités de revenu. Comme on le sait, au sein des 10 % les plus riches les inégalités se sont aussi creusées. Le ratio des revenus des 5% les plus riches ou plus encore des 1% les plus riches rapportés aux 10% les plus pauvres serait certainement de meilleurs indicateurs.

C’est ce que confirment les statistiques des inégalités de patrimoine. Pour les 18 pays de l’OCDE pour lesquels existent des données agrégeables, les 40% du bas de l’échelle détiennent 3% du patrimoine total tandis que les 1% les plus riches en possèdent 18%

2. Que les plus riches ne sont pas seulement ceux qui s’enrichissent le plus. Ils sont pratiquement les seuls à le faire.
Les 40% du bas de l’échelle n’ont pas du tout bénéficié de l’accroissement des richesses produites ces dernières décennies. Cette réalité s’est encore aggravée avec et depuis la crise, avec le chômage, l’augmentation des emplois à temps partiels, la régression des revenus d’activités et des transferts sociaux.

Evidemment cela a de quoi inquiéter les libéraux. C’est toute la justification de l’enrichissement des riches par leur contribution à l’enrichissement de tout le monde qui tombe à l’eau.

3. Que l’aggravation des inégalités n’est pas seulement un problème social, c’est aussi un problème économique.
Selon l’OCDE, l’augmentation des inégalités entre 1985 et 2005 aurait couté entre 1990 et 2010 aux pays de l’OCDE 4,7 points de croissance cumulée. La validité du chiffre n’est certainement pas à toute épreuve. L’idée qui le justifie est l’impact négatif des inégalités croissantes sur le potentiel de croissance à long terme : « À mesure que les inégalités augmentent, les familles des catégories socio-économiques inférieures connaissent une baisse significative du niveau d’éducation et de compétences, ce qui implique un gaspillage important de potentiel et une moindre mobilité sociale. »

À quoi il aurait fallu ajouter bien d’autres effets comme l’insuffisance de la demande et les fuites en avant dans l’endettement et dans un impossible mercantilisme généralisé. L’aggravation des inégalités est au cœur de la crise. Mais évidemment on ne peut pas trop en demander à l’OCDE.

4. Qu’un facteur clé de l’aggravation des inégalités est la précarité croissante dans l’emploi.
L’OCDE constate que depuis 1995 plus de la moitié des emplois créés ont été des emplois atypiques (auto entrepreneurs, travailleurs temporaires et travailleurs à temps partiels) et que les choses se sont aggravées depuis 2007 (voir graphique ci-dessous par pays pour la période 2007/2013).

Il y a là une cause majeure de l’aggravation des inégalités puisque les travailleurs "atypiques" ont des niveaux de rémunération plus faibles en termes de salaires horaires et annuels, reçoivent moins de formation et ont davantage de stress au travail.

5. Que les gouvernements devraient avoir quatre priorités :
 promouvoir l’égalité entre hommes et femmes en matière d’emploi ;
 élargir l’accès à de meilleurs emplois ;
 encourager le renforcement des investissements dans l’éducation et les compétences tout au long de la vie active ;
 renforcer les mécanismes de redistributions qui se sont amoindris dans de nombreux pays ces dernières décennies. « Pour traiter ce problème, dit l’OCDE, les politiques publiques doivent garantir que les individus les plus riches, et aussi les entreprises multinationales, paient leur part de la charge fiscale. »

Un tantinet schizophrène

On pourra juger l’OCDE un tantinet schizophrène, puisqu’elle fait partie des institutions qui ne cessent de prôner une libéralisation des marchés du travail et un allègement des règles sociales.

On peut aussi constater les limites du rapport et des préconisations. L’OCDE laisse de côté la financiarisation. Alors que, dit le sociologue Olivier Godechot « Plus de finance, plus d’inégalités ! » L’étude statistique qu’il vient de publier sur le lien entre la financiarisation et les inégalités entre 1980 et 2007 porte justement sur les principaux pays de l’OCDE. Elle est particulièrement intéressante. Il aboutit à la conclusion que « la finance a contribué avec force au cours des trente dernières années à l’accroissement des inégalités, et plus particulièrement à la concentration des revenus au sein d’une tout petite élite » : « un cinquième de l’accroissement de la part dévolue au top 1%, un quart pour le top 0,1% et 40% pour le top 0,01% résultent de la financiarisation. »

Au passage, Olivier Godechot montre également que si la financiarisation des entreprises semble avoir un impact direct relativement limité sur les inégalités, celle des ménages y contribue plus. Il montre aussi que la syndicalisation a un effet réducteur des inégalités et que l’ouverture aux importations, qui cherche à approcher les effets de la globalisation et de la concurrence extérieure, a des effets inégalitaires par son impact sur les bas revenus. Quant à la financiarisation, ce n’est pas tant l’activité bancaire classique du crédit qui est en cause que le développement de la finance de marché et la titrisation.

Dans la lutte contre les inégalités, c’est donc aussi à la financiarisation dans ses différentes dimensions, qu’il s’agit de s’attaquer.

Reste que même avec ces limites, le rapport de l’OCDE pourra être utilisé. Il contredit, d’une certaine façon, ce qui reste la position ultra dominante des dirigeants européens qui continuent de réclamer et de mettre en œuvre les mêmes "réformes structurelles", de libéralisation du marché du travail et de diminution des dépenses sociales. Comme en réponse à l’OCDE, Mario Draghi le président de la BCE, vient de marteler une fois de plus que « la principale source d’inégalité étant le chômage », « il ne va pas y avoir un meilleur moment pour faire des réformes structurelles que maintenant ».

Un enjeu politique de plus en plus déterminant

Une chose est certaine cependant : l’enjeu des inégalités est politiquement de plus en plus déterminant. Il est au cœur des alliances de classes et de groupes sociaux sur les valeurs et les politiques pour faire face à la crise.

« Ce qui nous attend, dit Ada Calau, la militante des mobilisations citoyennes contre les expulsions, en passe de devenir maire de Barcelone, c’est au choix un horizon féodal avec une augmentation brutale des inégalités, une concentration sans précédent des richesses, de nouvelles formes de précarité pour la majorité des citoyens ou alors une révolution démocratique ou des milliers de personnes s’engagent pour changer la fin du film » (citée par Edwy Plenel, France Culture 28/05/2015).

Les récentes élections municipales et régionales en Espagne montrent qu’une dynamique positive y est en route. Cela ne présage pas d’un happy end pour la fin du film, mais tout de même.

Pour la France, on n’est certes pas obligé de partager le pessimisme d’Emmanuel Todd qui a vu dans les manifestations du 11 janvier un bloc hégémonique "MAZ" (classes moyennes, personnes âgées, catholiques zombies) déjà constitué autour d’un "néorépublicanisme" « qui prétend parler la langue de Marianne mais définit dans les faits une République d’exclusion » (Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse. Seuil / mai 2015). Mais il faut bien constater que le terrain n’est pas encore occupé par une nouvelle affirmation citoyenne massive contre les inégalités.

Comme c’est la crise, sociale et politique, la République sert à tout le monde de référence pour les rassemblements sociaux et les mobilisations politiques. Mais, dans la devise ternaire indissociable, l’égalité et la fraternité sont laissés pour compte. Par le FN qui veut une "République" anti immigrés, anti musulmans et xénophobe. Par le LR qui ajoute à l’injonction de l’assimilation et au rejet de l’immigration, l’aggravation de la politique néo libérale inégalitaire. Et par le PS qui fait, jusqu’à la déchirure, le grand écart entre les paroles (le discours de François Hollande au Panthéon) et les actes.

Dernier exemple de ceci, du moins le plus récent : le traitement de la question des inégalités hommes / femmes dans la loi sur le dialogue social. Deux économistes Françoise Milewski et Hélène Périvier racontent l’histoire sur le blog de l’OFCE. Dans la version initiale du projet de loi sur le dialogue social (dite loi Rebsamen) l’obligation de produire le diagnostic chiffré (le RSC) qui rend compte annuellement de l’état des inégalités disparaît ainsi que l’obligation de négocier en matière d’égalité professionnelle en étant intégrée à d’autres négociations (qualité de vie au travail). Devant l’ampleur des protestations des amendements seront déposés mais rien n’est réglé. Surtout, analysent-elles, « quels que soient les résultats du débat parlementaire, le signal a été donné aux entreprises que la politique d’égalité peut être mise en cause, que les obligations antérieures ne sont finalement pas si impératives et que les efforts entrepris depuis plusieurs années peuvent être relativisés au nom de la simplification ». Les économistes s’interrogent : « Naïveté ou renoncement ? » Poser la question c’est y répondre.

Mais le débat sur la réforme du collège a été toute aussi instructive entre les dirigeants du LR qui cherchent à rallier les couches moyennes supérieures au maintien du statu quo inégalitaire de l’école en France, voir même qui prêchent son aggravation, tout en criant que le projet de réforme du gouvernement assassine la République, et la ministre Najat Vallaud-Belckacem qui prétend lutter contre les inégalités qui minent l’école républicaine française, sans en donner véritablement les moyens.

Que les uns et les autres ne se rassurent cependant pas trop vite. Le choix des inégalités n’a pas encore gagné en France.

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  • Vu comme ça globalement, ces chiffres n’ont pas de sens. Les plus pauvres en Suisse, n’ont pas de commune mesure avec les plus pauvres en Roumanie. Il faut voir aussi le niveau de base des plus pauvres.
    On notera également encore l’incohérence du Front de Gauche.
    Une des raison majeure de l’appauvrissement est l’immigration massive frauduleuse qui est constituée exclusivement de personnes sans aucune ressources ni aucun bien qui vont bien entendu faire peser la balance de ces statistiques économiques vers l’appauvrissement global.
    Car les clandestins ont des droits en France, même sans papiers ils touchent l’AME, les Allocs, le RSA, les APL etc... plus le travail au noir qui pèse à la baisse sur les salaires des immigrés réguliers (je n’évoquerai même pas des français par peur des représailles sur ce site) et contribue à enrichir les plus riches, et à ne pas combler les déficits publics abyssaux, dont le décrochage a débuté depuis 40 ans sous Giscard d’Estaing.

    Les recettes du Front de Gauche relèvent de la Tartufferie :

    1) promouvoir l’égalité entre hommes et femmes en matière d’emploi >> quand on sait que les féministes ont tout fait our détruire la cellule familiale traditionnelle qui était le meilleur rempart contre la grande pauvreté !!
    2) élargir l’accès à de meilleurs emplois >> et blabla et blabla
    3) encourager le renforcement des investissements dans l’éducation et les compétences tout au long de la vie active>> Evidement, mais ça n’est pas que le problème, il faudrait encourager l’investissement tout court. Le contraire de ce que ferait le FG.
    4) renforcer les mécanismes de redistributions qui se sont amoindris dans de nombreux pays ces dernières décennies>> Un Etat qui consomme 57 % du PIB et une fiscalité recordman du monde en France !!
    5) J’ajouterais ce que dit Clémentine Autain : régulariser massivement tous les sans papiers (les gens entrés par effraction) et laisser venir tous ceux qui le souhaitent (en leur donnant ce à quoi ils ont droit !!)

    L’OCDE schizo ? Et le FG. Car si le FG n’est pas pour la libéralisation de l’économie, il est pour la libéralisation de la circulation des travailleurs, ce qui revient exactement au même. FG schizo !!

    Quand à la réforme du collège qui n’aurait pas de moyens, c’est à se tordre de rire quand on sait que l’Education Nationale Française a le plus gros budget par élève d’Europe.

    L’Economie, c’est comme la Science Physique. Il y a des grandes lois fondamentales. Si on ne respecte pas ces lois, on finit toujours par s’écraser au sol.

    totoLeGrand Le 2 juin 2015 à 15:45
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  • Les mensonges, au service d’une cause pourrie, ne sont de la nourriture à fantasmes.
    1. Les comparaisons internationales de l’OCDE ne sont pas construites en ajoutant les revenus des Suisses et des Roumains. D’abord parce que la Roumanie ne fait pas partie de l’OCDE. Ensuite parce que les statistiques seraient évidemment faussées. Beaucoup de Suisses feraient partie du top 10 et beaucoup de Roumains des 10% du bas de l’échelle. Les statistiques sont construites au plan national et après on fait des moyennes pour l’OCDE. Pour ceux que ça intéresse les résultats par pays sont ici : http://www.oecd.org/fr/social/inequality.htm
    2. Les immigrés clandestins ne touchent pas les prestations sociales : Pour percevoir les allocations familiales, les étrangers doivent justifier qu’ils sont en situation régulière en France. Pour le RSA, les conditions sont ici : http://rsa-revenu-de-solidarite-active.com/conditions-rsa/72-condition-rsa-etranger.html. Pour y avoir droit lorsqu’on est étranger hors espace européen, il faut soit être réfugié, soit être bénéficiaire de la protection subsidiaire (Protection accordée à un étranger qui ne remplit pas les conditions pour être reconnu réfugié et qui ne peut être autorisé au séjour pour raisons médicales et qui court un risque réel de subir des atteintes graves en cas de retour dans son pays d’origine) soit être titulaire d’un titre de séjour autorisant à travailler depuis au moins 5 ans. Etc Etc.
    3. L’Education Nationale Française n’a pas le plus gros budget par élève d’Europe. Et de loin les statistiques sont là : http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/File:Expenditure_on_educational_institutions,_2005_and_2010_%281%29_YB14.png .Si on prend la part des dépenses publiques d’éducation nationale rapportée au PIB : En 2010 la France est à 5,9% dépassée par le RU, la Suède, la Finlande l’Autriche, les Pays-Bas, La Belgique, Le Danemark, Chypre et Malte.
    Si on prend les dépenses totales par élève (calculées en parité de pouvoir d’achat), La France est dépassée par les mêmes pays et aussi par l’Allemagne.

    Bernard Marx Le 2 juin 2015 à 19:08
  •  
  • 1) Bien sûr que les immigrés irréguliers touchent des prestations sociales massives. Comme il est dit dans votre lien, nul besoin d’être en situation régulière. Par exemple pour toucher l’AME, il suffit de justifier de 3 mois de présence sur le sol. C’est tout . Et bien d’autres prestations non comptabilisées dans le social : logement à l’hôtel , payé par la préfecture etc... etc... Informez vous.
    Quand au concept de réfugiés, apatrides, regroupement familiaux...pour être sur le terrain, je peux vous certifier que cette réalité est très élastique.

    Une question que je vous pose : les clandestins (et ceux entrés comme tels), de quoi vivent ils ?

    2) On notera quand même que la France est dans le peloton de tête des pays dépensiers en matière scolaire. Il serait intéressant de faire le ratio avec le classement des résultats scolaires internationaux. Je reste convaincu que l’école souffre non pas d’un problème de moyen, mais d’un problème de pédagogisme délirant.

    Mais bon, vous avez le droit de continuer à penser que les français doivent payer et se taire.

    De ma part, ni mensonge, ni fantasme, mais un ancrage dans la réalité.
    Par contre, si vous pouviez rester correct, ce serait pas plus mal.

    totoLeGrand Le 2 juin 2015 à 23:12
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  • J’ai du mal à comprendre comment vous arrivez, au vu de la figure du point 2., à tirer la conclusions que "C’est toute la justification de l’enrichissement des riches par leur contribution à l’enrichissement de tout le monde qui tombe à l’eau." ? A minima, je vois la courbe des riches qui monte et celle des pauvres aussi. Cela ne prouve pas la causalité, mais de là à dire que cela prouve le contraire, c’est tout de même étonnant. On peut en effet très bien être dans une situation dans laquelle les inégalités augmentent mais le niveau des plus pauvres augmente aussi. C’est probablement mieux qu’une situation dans laquelle les inégalités diminuent et le niveau des plus pauvres aussi.

    Michel Le 3 juin 2015 à 02:02
       
    • La dernière phrase est de trop : si le niveau des plus pauvres diminue quand les inégalités riches-pauvres diminue ça ne peut se faire que si le niveau des plus riches diminue aussi. Ouh-là que j’ai peur ! C’est ça que vous craignez le plus ?
      Ce que montre le graphique c’est plutôt que pour une MEME augmentation du niveau des pauvres il "faut" une augmentation de plus en plus forte du niveau des riches. Jusqu’où sans gripper le système de production de masse ? (ah ! le bon temps des seigneurs : un château pour dix mille masures ! mais ... avec une poule au pot le dimanche de temps en temps !)

      icelui Le 6 juin 2015 à 18:41
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