Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 24 janvier 2015

Joseph Stiglitz et 17 économistes : « L’Europe bénéficiera d’un nouveau départ donné à la Grèce »

À deux jours des élections en Grèce, Joseph Stiglitz et dix-sept autres économistes internationalement connus ont adressé au directeur du Financial Times une lettre ouverte dans laquelle ils se prononcent en faveur d’un allégement de la dette grecque.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les signataires plaident pour des modalités d’allégement de la dette grecque qui pourraient s’inspirer de précédents historiques ainsi qu’en faveur de réformes très différentes de l’austérité. L’appel ne cite pas et ne soutient pas explicitement Syriza, mais force est de constater qu’ils en soutiennent les préconisations les plus importantes. On trouvera la lettre en anglais ici. Et en français ci-dessous.

On observera, sans surprise excessive, qu’aucun économiste français ne figure parmi les signataires.

* * *


Monsieur,

Des éditorialistes du Financial Times ont récemment reconnu que l’allégement de la dette est une condition nécessaire (bien que non suffisante) pour que la Grèce se rétablisse (Gillian Tett, le 17 Janvier ; Wolfgang Münchau, le 5 Janvier ; Peter Spiegel, le 7 Janvier). Un tel allègement est indispensable pour que ce pays soit en mesure de développer une économie en croissance qui tire pleinement parti des compétences de ses employés et qu’il contribue à une Europe unie et démocratique.

Ces éditorialistes doivent être salués pour avoir pris une position éthique et pragmatique sur la question controversée de la résolution de la dette grecque. Éthique dans le rejet d’une insistance dogmatique sur le remboursement complet de la dette, quelles que soient les conséquences sociales et politiques – un dogme qui est en train de diviser l’Europe. Pragmatique en ce qu’elle souligne que l’allégement de la dette donnera au gouvernement le moment de répit lui permettant de conduire des réformes – contre la corruption et l’évasion fiscale et pour une plus grande productivité – plutôt que de poursuivre l’austérité . Dans le prolongement de ce pragmatisme, nous proposons trois modalités possibles de restructuration qui ont déjà été réalisées dans le passé.

Premièrement, un moratoire du service de la dette, par exemple pendant les cinq prochaines années et se terminant seulement si la Grèce atteint 3% ou plus de croissance, et si elle a récupéré au moins la moitié de sa production perdue depuis 2008. Une telle clause faisait partie des conditions du prêt des USA au Royaume Uni négocié par JM Keynes après la seconde guerre mondiale.

Deuxièmement, une certaine réduction de la dette, notamment la dette publique bilatérale, afin d’augmenter les marges de manœuvre budgétaires. Troisièmement, un apport monétaire significatif pour financer des projets d’investissement efficaces, en particulier pour les exportations. Le Plan Juncker pourrait fournir un bon cadre pour de tels investissements, à financer, par exemple, par la Banque européenne d’investissement, les fonds structurels de l’UE et la KfW allemande. Une telle mesure développera la demande globale en même temps qu’elle agira sur l’offre en améliorant le potentiel de croissance de la Grèce.

Certes l’allégement de la dette n’est pas une condition suffisante pour créer une dynamique vertueuse. La Grèce doit aussi mener des réformes. Mais il faut, selon nous, bien distinguer austérité et réformes. Rejeter l’austérité ne veut pas dire être anti-réforme. La stabilisation macroéconomique peut être obtenue grâce à la croissance et l’amélioration de la collecte des impôts plutôt que par des réductions des dépenses publiques, qui ont entraîné une diminution des revenus et conduit à une augmentation du ratio de la dette.

Nous pensons que l’ensemble de l’Europe bénéficiera de l’opportunité d’un nouveau départ donné à la Grèce. Après tout, comme Mme Tett nous l’a rappelé, ce fut seulement après qu’elle ait obtenu allégement substantiel de sa dette dans les années 1950 que l’Allemagne a été en mesure de connaitre la croissance – et de se réformer.

Prof Joseph Stiglitz, Columbia University, Nobel Prize winner of Economics ; Prof Chris Pissarides, London School of Economics, Nobel Prize winner of Economics ; Prof Charles Goodhart, London School of Economics ; Prof Marcus Miller, Warwick University ; Michael Burke, Economists Against Austerity ; Prof Panicos Demetriadis, University of Leicester ; Prof Stephany Griffith-Jones, IPD Columbia University ; Prof Gustav A Horn, Macroeconomic Policy Institute (IMK) ; Prof Mary Kaldor, London School of Economics ; Neil MacKinnon, VTB Capital ; Prof Jose Antonio Ocampo, Columbia University ; Avinash Persaud, Peterson Institute for International Economics ; Helmut Reisen, Shifting Wealth Consult ; Robert Skidelsky, Emeritus Professor, University of Warwick ; Prof Frances Stewart, University of Oxford ; Prof Robert Wade, London School of Economics ; Hilary Wainwright ; Prof Simon Wren-Lewis, Merton College Oxford.

(traduction B.Marx).

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Formidable. Qu’un Stiglitz, ancien démissionnaire de la Banque Mondiale, classé parmi les progressistes orthodoxes assez froids (parfois qualifiés d’économistes "d’eau salée" en raison de leur faible opposition aux théories classiques et néo-keneysiennes) se rallie à cette dynamique de contestation de la gestion des dettes souveraines, fait chaud au coeur. Si je parle d’économie plutôt que de la Grèce, c’est parce qu’il faut, selon moi, bien comprendre que le traitement infligé à ce pays, l’a été avant tout pour des raisons d’orthodoxie économique. Autrement dit, il fallait, pour l’exemple, faire triompher le dogme du marché et de faire respecter la Finance internationale au besoin contre les institutions démocratiquement voulues de la Grèce. Car pour la finance mondiale, l’enjeu est absolument considérable : il s’agit d’empêcher par tous les moyens les états-nations de remettre les mains sur la gestion de leur dettes, qui signerait l’écroulement des profits de la finance mondiale ! Tout simplement ! ça vaut bien le coup de payer des milliers de lobbys partout dans le monde non (naturellement payés avec les intérêts versés aux banquiers !)

    mattéo Le 26 janvier 2015 à 11:31
  •