Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 12 janvier 2015

Joseph Stiglitz : le problème n’est pas la Grèce, c’est l’Europe

Joseph Stiglitz poursuit notre série sur la façon dont les économistes interprètent la situation politique de la Grèce en regard de la crise économique dans toute l’Europe.

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Alors que les États-Unis montrent enfin des signes de rétablissement, de l’autre côté de l’Atlantique, une demi-décennie perdue est en train de se transformer en une décennie entière. L’Europe semble avoir perdu la raison, écrit Joseph Stiglitz dans un article paru le 8 janvier sur le site Project Syndicate, qui espère que les élections en Grèce lui permettront de la retrouver (NDLR : une autre traduction française, du texte intégral, est également disponible sur Project Syndicate).
Bernard Marx.

L’Europe a perdu la raison

(extraits)

Dans la plupart des pays de l’Union européenne, le PIB par habitant est inférieur à ce qu’il était avant la crise. Une demi-décennie perdue se transforme rapidement en une décennie entière. Derrière les froides statistiques, des vies sont ruinées, les rêves sont brisés, et les familles se disloquent (ou ne se constituent pas) à mesure que la stagnation – la dépression dans certains endroits – suit son cours année après année...

L’Europe n’est pas une victime. Oui, l’Amérique a mal géré son économie ; mais non, les États-Unis n’ont pas, en quelque sorte, réussi à transférer le poids de la crise sur l’Europe. Le malaise de l’UE est auto-infligé. Il est la conséquence d’une succession sans précédent de mauvaises décisions économiques, à commencer par la création de l’euro. Bien que destiné à unir l’Europe, l’euro l’a en définitive divisé ; et en l’absence de la volonté politique de créer les institutions qui permettraient à une monnaie unique de fonctionner, les dommages ne cessent pas.

Renverser les politiques d’austérité

Le désordre actuel découle en partie de l’adhésion à la croyance depuis longtemps discréditée que les marchés fonctionnent bien, sans imperfections concernant l’information et la concurrence. L’ubris a également joué un rôle. Comment expliquer autrement le fait que, année après année, les prévisions des fonctionnaires européens en ce qui concerne les effets de leurs politiques ont toutes été fausses ?

Ces prévisions ont été erronées non pas parce que les pays de l’UE ne ont pas réussi à mettre en œuvre les politiques prescrites, mais parce que les modèles sur lesquels ces politiques reposaient étaient totalement viciés. En Grèce, par exemple, les mesures destinées à réduire le fardeau de la dette laissent ce pays plus accablé qu’il ne l’était en 2010 : le ratio dette-PIB a augmenté, en raison de l’impact éprouvant de l’austérité budgétaire sur la production. Le Fonds monétaire international a pour sa part reconnu ces défaillances intellectuelles et politiques...

Plus que de réformes structurelles dans les pays membres, l’Europe a besoin d’une réforme de la structure de la zone euro elle-même, et d’un renversement des politiques d’austérité, qui a échoué tant de fois à relancer la croissance économique. Ceux qui pensaient que l’euro ne pourrait pas survivre ont eu tort. Mais les critiques ont eu raison sur une chose : à moins que la structure de la zone euro ne soit réformée, et l’austérité inversée, l’Europe ne se rétablira pas.

La Grèce, un nouveau test pour l’Europe

Le drame en Europe est loin d’être terminé. Une des forces de l’UE est la vitalité de ses démocraties. Mais l’euro a enlevé aux citoyens – en particulier dans les pays en crise – leur voix au chapitre sur leur destin économique. À plusieurs reprises, les électeurs mécontents de la direction de l’économie ont rejeté leurs gouvernements, obtenant seulement que le nouveau gouvernement continue sur la même voie dictée par Bruxelles, Francfort et Berlin. Combien de temps cela peut-il continuer ? Et comment vont réagir les électeurs ? On observe dans toute l’Europe, une croissance alarmante de partis extrémistes, opposés aux valeurs des Lumières qui ont fait la réussite de l’Europe. Dans certains endroits, des mouvements séparatistes importants se constituent.

La Grèce va maintenant constituer un nouveau test pour l’Europe. La baisse du PIB grec depuis 2010 est bien pire que celle à laquelle l’Amérique a été confrontée pendant la Grande dépression des années 1930. Le chômage des jeunes est supérieur à 50%... Le parti d’opposition de gauche Syriza, qui s’est engagé à renégocier les termes du plan de sauvetage de l’UE de la Grèce, est en tête dans les sondages d’opinion. Si Syriza gagne mais ne prend pas le pouvoir, le motif principal en sera la peur de la façon dont l’UE va répondre. La peur n’est pas la plus noble des émotions, et elle ne saurait constituer le type de consensus national dont la Grèce a besoin pour aller de l’avant.

Le problème n’est pas la Grèce. C’est l’Europe. Si l’Europe ne change pas sa façon de faire – si elle ne réforme pas la zone euro et si elle n’abroge pas l’austérité – une réaction populaire deviendra inévitable. Peut-être la Grèce va-t-elle maintenir le cap cette fois-ci encore. Mais une telle folie économique ne peut continuer éternellement. La démocratie ne le permettra pas. Mais combien de souffrances supplémentaires l’Europe devra-t-elle endurer avant qu’elle revienne à la raison ?

Traduction B. M.

Dans la série "Les économistes et la Grèce", lire aussi Paul Krugman : le danger ne vient pas de la Grèce.

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