Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 1er février 2015

L’espoir grec : ne pas se tromper de bataille

L’espoir grec est-il que la victoire de Syriza va aider à faire bouger l’Union Européenne ? Ou bien est-il que cette victoire va entraîner un processus de destruction de cette Union et d’abord de l’euro ?

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Dans mon compte rendu des prises de position des économistes à l’approche des élections grecques, j’avais noté le soutien à Syriza de nombreux économistes critiques français et étrangers et le silence bruyant des économistes français orthodoxes partisans, en toutes choses des règles du marché et de la lutte contre les rentes de situation, sauf pour ce qui les concerne. Constatons que le silence perdure, alors que tout le monde a maintenant le devoir d’agir.

Illusion « européiste » ?

Mais je dois dire que j’étais passé à côté du point de vue de Frédéric Lordon, l’un des fondateurs des Économistes atterrés, très critique à l’égard du programme de Syriza et de son leader Alexis Tsipras : « l’étau allemand et les inconséquences de la formation grecque condamnent celle-ci à des acrobaties douloureuses ».

Frédéric Lordon pourfend, en fait, toute volonté de rester dans l’euro, toute aspiration à un New Deal européen. Tout cela n’est, selon lui, qu’« européisme » et illusion. Illusion qu’il soit possible de faire réellement changer de cap à l’Union européenne sans la détruire préalablement. Et illusion qu’un tel programme puisse être autre chose que des aménagements mineurs. Le fond de l’affaire serait que l’Allemagne ne voudra pas et que c’est elle qui mène la danse. Le compromis est impossible. Tsipras et Syriza ont tort de s’inscrire dans la recherche d’un accord. « Le salut pour Syriza ne viendra ni de quelque compromis européen, ni d’une chimérique reconstruction institutionnelle à froid, promesse aussi vide de réalisme politique que faite pour être renvoyée à des horizons perpétuellement repoussés. Mais l’inanité des fausses solutions n’exclut pas qu’il y en ait de s’inscrire dans la recherche de vraies. Puisqu’il y a toujours une alternative. En l’occurrence, non pas caler le pied de table, pour ravauder son estime de soi avant de passer dessous, mais la renverser. »

En étrange compagnie

Affublant d’un petit nom qui se veut méprisant tous ceux qui ne partagent pas son point de vue, Frédéric Lordon ne devra pas s’étonner d’être rangé lui-même dans la case nationaliste, quoi qu’il en dise. Car enfin, dans sa prise de position en faveur de la sortie de la Grèce de l’euro, il ne se trouve pas seulement en compagnie de son collègue Jacques Sapir, mais aussi de celle de Hans-Werner Sinn, le très ordolibéral et influent économiste allemand, sans compter les propos de madame Merkel indiquant aux Grecs, deux semaines avant les élections, que la porte de la sortie de l’euro leur était effectivement ouverte s’il leur prenait le désir de changer de programme et de vouloir obtenir une réduction de leur dette.Face à quoi, Frédéric Lordon se livre à beaucoup de circonvolutions pour expliquer à la fois que l’Allemagne use de la menace et que la Grèce devrait néanmoins le faire.

Pour joindre les deux bouts de cette étrange dialectique, il explique que le but de l’Allemagne est d’empêcher la contagion à L’Espagne qui va bientôt voter... avant que la Grèce ne tire bénéfice de sa sortie de l’euro. « Car il faut avoir l’honnêteté de reconnaître qu’entre difficultés logistiques de la réinstallation de la drachme, imperfections de la mise en place des contrôles de capitaux, super-dévaluation de fait, immédiateté de l’inflation importée, temps de réponse des exportations, etc., un processus de sortie-défaut commencera par une phase passablement chaotique, dont la stabilisation, puis la matérialisation des bénéfices, demanderont au moins douze et plus probablement dix-huit mois. Fin 2015, ce sera le fond du creux – soit la plus mauvaise image possible à offrir pour une stratégie de sortie de l’euro, et un caviar pour les "on vous l’avait bien dit" européistes. »

Dix-mois mois, deux ans pour qu’une sortie de l’euro réussisse, foi d’économiste hétérodoxe qui n’a pas lu cela dans le marc de café mais vous le garantit du plus profond de sa science ! Foi partagée par Hans Werner Sinn qui le dit aussi : la sortie de l’euro pour les Grecs c’est « la sortie de la vallée des larmes ».

Illusion souverainiste

Comme si la sortie de la Grèce de l’euro ne serait pas une première étape dans un démantèlement plus que chaotique de toute la zone. Comme si cela ouvrirait la voie à moins de compétition par les coûts salariaux. Comme si cela ouvrirait la voie à plus de transferts de solidarité et de coopérations productives. Comme si cela n’entraînerait pas une surenchère de dévaluations compétitives et de rétorsions protectionnistes. Comme si, dans un contexte de crise européenne durable et profonde, ce n’était pas ouvrir une redoutable boîte de pandore politique. C’est une illusion que de penser que le peuple grec, et à leur suite les autres peuples d’Europe, pourraient ainsi retrouver leur souveraineté, c’est-à-dire leur liberté de choix démocratique, seuls, dans la mondialisation capitaliste financiarisé.

C’est pourquoi, en ce qui me concerne, je me situe, modestement mais résolument, dans l’hypothèse que le gouvernement Tsipras est un espoir pour modifier le cours de l’Union européenne et de la zone euro, ici et maintenant. À condition bien sûr de ne pas rester les bras croisés contre tous ceux qui ne veulent rien changer ou qui veulent changer trop peu.

Dans la partie cruciale qui s’engage, les questions forment un bloc. Ce sont la réduction de la dette grecque, le rejet de la tutelle de la Troïka, la fin de l’austérité, la mise en œuvre de réformes structurelles qui s’attaquent au clientélisme et aux autres formes de pillage de la Grèce. C’est en même temps un nouveau développement des capacités de production de ce pays et la manière dont l’Europe doit y contribuer. Et déjà, nous avons affaire non seulement à Mme Merkel et à M. Juncker, mais aussi à M. Macron qui proclame qu’il ne voit pas en Grèce « la possibilité d’une nouvelle politique économique » et à M. Sapin qui ne veut pas entendre parler d’une annulation de la dette grecque. Et aussi aux dirigeants de la BCE ou à ceux du FMI qui proclament qu’il n’est pas question de réduire les dettes grecques qu’ils détiennent, etc. Comme nous avons affaire avec l’idée que réduire la dette grecque, ce serait faire payer les contribuables européens et notamment français.

Bref, pour que vive l’espoir grec, nous ne devons pas nous tromper de bataille.

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  • Oui, vous avez raison, l’opinion de Lordon est plus théorique que concrète, et il y a plusieurs façons de renverser la table :
    (à voir sur le blog de Mélenchon ici ; extrait : )
    "Une fois posé ceci en général, voyons les cas concrets. Car en sens inverse, il arrive que les prêteurs soient conscients du fait que leurs exigences sont insoutenables et que, s’ils les maintiennent, tout le système qui les contient eux-mêmes pourrait s’effondrer. C’est ce qui s’est produit au lendemain de la seconde guerre mondiale à propos de l’Allemagne vaincue. Sa dette à l’égard des autres pays fut effacée en quasi-totalité. Il s’agissait d’empêcher que le martyr du remboursement des immenses dégâts et carnages dus aux armées allemandes dans toute l’Europe pousse les citoyens dans les bras des communistes et de l’Allemagne de l’est. Le 27 Février 1953, la Conférence de Londres aboutit à l’annulation de près des deux tiers de la dette allemande (62,6%) par ses créanciers étrangers ! La dette d’avant-guerre, qui avait été une des causes directes de la victoire des nazis fut radicalement réduite de 22,6 milliards à 7,5 milliards de Marks. La dette d’après-guerre est réduite de 16,2 milliards à 7 milliards de Marks. Ce sont des effacements considérables. L’accord fut signé entre la toute nouvelle RFA et pas moins de 22 pays créanciers. Parmi les 22 créanciers, on trouve les États-Unis, la Grande Bretagne, la France, mais aussi la Grèce elle-même ! Cet exemple montre comment parfois on peut décider d’une annulation radicale pour sauver l’équilibre d’un système !

    J’ai un exemple de ce que je viens d’énoncer que je juge encore plus parlant. C’est celui de la dette… de l’Irak. Après la deuxième guerre du Golfe, celle que ne firent ni la France, ni l’Allemagne, ni le Canada et ainsi de suite, les États-Unis dénoncèrent la dette contractée par le régime de Saddam Hussein. Bush fils la nomma « dette odieuse », reprenant un terme que seuls utilisaient déjà les altermondialistes. Ces derniers l’avaient eux-mêmes emprunté à une doctrine du 19e siècle. Elle est apparue lors du conflit opposant l’Espagne et les États-Unis en 1898. A cette date, Cuba, jusque-là colonie espagnole, passe sous le protectorat musclé des États-Unis. L’Espagne exige alors des États-Unis le remboursement la dette de Cuba auprès d’elle. Les USA refusent. Ils déclarent cette dette « odieuse », c’est-à-dire contractée par un régime despotique pour mener des politiques contraires aux intérêts des citoyens. « Ce qui est important, c’est que cette déclaration, finalement reconnue par l’Espagne, est inscrite dans un traité international, le Traité de Paris, qui fait donc jurisprudence. » note Eric Toussaint à qui j’emprunte ce savoir."

    Autrement Le 2 février 2015 à 10:49
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  • En dehors de la monnaie unique point de salut ?

    Résumons : une Allemagne ayant une préférence pour la stabilité des prix. Le différentiel d’inflation avec l’Europe du Sud depuis la mise en place de l’euro est très important, dégageant vis à vis de l’Europe du Sud un avantage dans la compétitivité prix d’au moins 20%.
    A ceci s’ajoute une spécialisation historique dans les biens d’équipement de qualité qui lui permet d’être leader sur les marchés européens et émergents. Son excédent commercial est très élevé.

    Les autres pays de la zone euro dans leur majorité surtout au Sud subissent la double concurrence de l’Allemagne et des pays émergents. Leur emploi industriel s’est fortement réduit depuis 15 ans. Leur déficit extérieur est élevé.
    Les deux compétitivités prix et qualité sont liées quoi qu’en disent certains dogmatiques. Qui soutient encore le point de vue d’Alain Minc démenti par toutes les observations depuis 30 ans, selon laquelle la dépréciation pour un pays industriel ne permet pas de créer des emplois ?

    Le protectionnisme dans une Europe du libre échange et compte tenu de l’imbrication des économies, ne peut s’exprimer efficacement que dans la modification des taux de change et donc le passage à la monnaie commune avec un système de dépréciation-réappréciation régulé. Par exemple une dépréciation de 0,1%/jour de l’eurodrachme par rapport à l’euromark avec une taxe Tobin de 0,1% permet une dépréciation sur l’année de 36,5% (365 jours) sans spéculation déstabilisatrice. Une compétitivité prix accrue de la Grèce permet alors de créer des emplois pérennes.

    Si le scénario de rester dans l’euro est le plus probable actuellement, on ne peut exclure surtout à moyen terme le scénario du retour à la monnaie commune avec des règles anti-spéculation beaucoup plus drastiques

    Bernard Maurice Le 2 février 2015 à 22:23
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