Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 4 janvier 2015

L’honneur de Thomas Piketty

Le gouvernement l’ayant décrété honorable, Thomas Piketty a répliqué par un "pas vous, pas ça" qui a fait du bruit. Il a aussi considéré que le gouvernement ferait mieux de s’employer à réaliser un choc politique à gauche en Europe. Une séquence tout à son honneur.

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En ce premier jour de 2015, il est donc revenu à un économiste, Thomas Piketty, l’honneur d’avoir refusé de faire partie des légionnaires décorés par le gouvernement. En quoi il se distingue de ses distingués collègues médaillés (de Maurice Allais à Jean Tirole en passant par Philippe Aghion, Agnès Benassy-Quéré, Jean-Paul Betbeze, Christian de Boissieu, Jean-Michel Charpin, Laurence Boone, Daniel Cohen, Elie Cohen, Jean-Philippe Cotis, Michèle Debonneuil, Jean-Hervé Lorenzi, Pierre Alain Muet, Jean Pisani-Ferry, etc., etc.) dont aucun ne l’a refusé.

Refus motivé

Dans son acte et ses motifs (« Ce n’est pas au gouvernement de décider qui est honorable »), Thomas Piketty rejoint une cohorte d’illustres ou moins illustres personnalités, le plus souvent écrivains, peintres ou poètes qui, par leur refus de la légion d’honneur, ont partagé, au cours des temps, l’ardente volonté que la liberté guide toujours leurs pas. On se reportera notamment à ce qu’a dit Jacques Tardi ou au texte d’Edwy Plenel, en date du 24 juillet 2008 "La Légion d’honneur de Monsieur Courbet".

Outre la formidable comparaison par Courbet des légionnaires et des moutons de la foire d’Ornans marqués d’un trait rouge – et ainsi désignés pour l’abattoir –, il faut souligner ce qu’écrit Edwy Plenel sur les intellectuels et les journalistes : « L’intellectuel supposément critique et le journaliste supposément libre ne devraient-ils pas s’entêter à refuser ces distinctions étatiques qui les annexent, les apprivoisent et les circonviennent ? » Ce qui, a contrario, en dit long sur ce que la plupart des économistes (ceux qui ont accepté la décoration ou ceux qui ne demandent qu’à la recevoir) pensent d’eux-mêmes. Ils se considèrent sans doute comme des intellectuels, mais pas « supposément critiques ». Plutôt des conseillers des princes pour qui la légion d’honneur est à la fois récompense et signe de compétence.

« Renommée internationale »

Le gouvernement, en la personne de sa secrétaire d’État chargée de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, dit avoir voulu « rendre hommage au travail de recherche d’excellence mené par Thomas Piketty au sein de l’école d’économie de Paris ». Elle lâche, en fait, le fond de la pensée gouvernementale en soulignant que ce qui méritait d’être distingué par la République française était que « ce travail bénéficie d’une renommée internationale ». Bref, c’est le best-seller et la célébrité que l’on a voulu décorer. Car, pour ce qui est du contenu des travaux de l’économiste (au demeurant discutables : lire "It’s the capital, stupid !" et "Ce que la gauche reproche à Piketty"), aura surtout compris qu’il n’était pas question pour le gouvernement de s’en servir. La réforme fiscale, c’était pour l’élection, pas pour après. Et Le Capital au XXIe siècle, ça ne le met pas à l’aise, lui qui serait plutôt pour. Inutile même d’en prendre simplement connaissance. « Trop gros, trop lourd » pour être lu, a dit du livre Michel Sapin.

C’est pourquoi Thomas Piketty a aussi expliqué que le gouvernement ferait bien de se consacrer à la relance de la croissance en France et en Europe, au lieu de lui attribuer une médaille qui n’était, en fait, pas seulement un lot de consolation, mais une petite opération de communication politique. À l’heure de l’appel à mobilisation générale derrière le Pacte de responsabilité, et la loi Macron, la distribution des légions d’honneur a été placée sous le parrainage de la célèbre chanson de Maurice Chevalier.

C’est ainsi que, dans la promotion de ce 1er janvier 2015, figurent aussi le libéral Jean Tirole et la pourfendeuse des riches, Monique Pincon- Charlot.

« Un choc politique venant de la gauche »

Le refus de Thomas Piketty lui a valu une volée de bois vert de quelques ministres qui ont cherché à abaisser le geste, la personnalité et la compétence de quelqu’un qu’ils venaient pourtant de reconnaitre comme honorable. Quelques journalistes, comme Laurent Joffrin, le directeur de Libération qui accueille régulièrement les chroniques de l’économiste dans les colonnes de son journal et Christian Makarian de L’Express, ont ajouté leur petite musique dans le service après-vente des termes de langage gouvernementaux (sur France Inter, à 8’05).

On notera aussi le coup de pied de l’âne de son collègue Élie Cohen qui, disposant d’une grande hauteur de vue, a jugé « médiocre » la décision de Thomas Piketty. Celui-ci s’en consolera sans doute assez vite. D’autant qu’il aura certainement lu les remerciements motivés de l’anthropologue et économiste Paul Jorion. « Le dicton "Nul n’est prophète en son pays", dit celui-ci, ne contient pas seulement une opinion sur les prophètes, il en exprime une aussi sur les pays. » Effectivement, au-delà de la médaille et de son refus, ce qui compte surtout, c’est la politique économique suivie en France et en Europe. Dans sa plus récente chronique pour le journal Libération, parue le 29 décembre 2014, Thomas Piketty dit assez précisément ce que signifie, pour lui, son apostrophe : « Ils feraient mieux de s’occuper de la relance de la croissance en France et en Europe ».

« Alors, quels chocs pourraient permettre de faire bouger les lignes en 2015, demande-t-il ? Il y a, en gros, trois possibilités : une nouvelle crise financière ; un choc politique venant de la gauche ; ou bien un choc politique venant de la droite. Les dirigeants européens actuels devraient avoir l’intelligence de reconnaître que la deuxième possibilité est de loin la meilleure : les mouvements politiques qui prospèrent aujourd’hui à la gauche de la gauche, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce, sont fondamentalement internationalistes et proeuropéens. Plutôt que de les rejeter, il faudrait au contraire travailler avec eux pour formuler les contours d’une refondation démocratique de l’UE. Faute de quoi, on risque fort de se retrouver avec un choc autrement plus inquiétant, venu de la droite : compte tenu du mode de scrutin, il est tout à fait possible que le FN emporte des régions lors des régionales de décembre 2015. On peut aussi, car c’est l’heure des vœux, espérer l’impossible. Au point où il en est, François Hollande serait bien inspiré de reconnaître ses erreurs de 2012, et de tendre la main à l’Europe du Sud, afin de formuler enfin des propositions audacieuses pour notre continent. »

Les medias n’ont pas cru utile de verser cette pièce au dossier du refus de la légion d’honneur de Thomas Piketty. Dommage. C’est, malgré tout, le débat essentiel.

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